l'esprit de rue

  • La rue de l'esprit

     

     

               LE COMEDIEN DU COFFY ET LE GRAND-PERE SPECTRAL

     

    1. De la rue de l’Esprit à la rue du Saint-Esprit.

     

    Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez plus la « rue de l’Esprit » parmi les artères bruxelloises actuelles. Et pour cause. Selon la tradition populaire, cette rue fut débaptisée pour devenir la « rue du Saint-Esprit » qui se situe entre la rue Haute et la rue des Ursulines (derrière l’église de la Chapelle).

    Historiquement, la rue doit son nom actuel (en vertu de l’arrêté du 17 juin 1851) à un refuge qui y fut établi en 1715, par un personnage nommé Rapoy, pensionnaire de la ville. Le refuge prit le nom de « Maison de la Table du Saint-Esprit », référence à la Table des Pauvres (ou Table de la Charité, Table de Saint-Jean) que chaque paroisse possédait.

    C’est là que l’on gérait les biens légués ou donnés aux pauvres. On donna aussi à cet établissement le nom de « Maison du Saint-Esprit à la Chapelle », appellation qui découle de la proximité de cette rue avec l’église Notre-Dame de la Chapelle.

    Cette fondation fut finalement réunie, à l’instar des autres fondations particulières, aux hospices de la ville. Il semble, en outre, qu’au début du 20ème siècle, la rue du Saint-Esprit était aussi nommée la « ruelle de la Viande Chaude », référence à un petit cabaret dont le comptoir était muni d’une barre de cuivre que le patron pouvait électrifier pour éloigner les ivrognes et les mauvais payeurs dont les chairs se trouvaient ainsi…échaudées !

    Mais afin de rester fidèle à la légende que nous allons maintenant vous présenter, partons du principe que le  premier nom de la rue du Saint-Esprit fut bien la « rue de l’Esprit ». Et voici l’histoire qui s’y rattache.

     

    2. La version de Victor Devogel (1914).

     

    Dans une chambre isolée d’une maison de cette rue vivait un pauvre acteur. Il apprit un jour que son grand-père lui laissait un héritage, à la condition expresse de ne plus monter sur les planches. Ledit héritage, toutefois, était maigre : le vieil homme, peu désireux de laisser à son comédien de petit-fils une fortune trop considérable, avait effectivement préféré en dilapider une importante part dans les dernières années de son existence. Le métier d’acteur, en ce temps là, avait, il faut le dire, bien mauvaise réputation. Le petit-fils, furieux, vendit ce qu’il pouvait, ne gardant pour lui qu’une culotte rouge qu’il destinait à être utilisée, un jour ou l’autre, dans l’un de ses rôles. Quant à tenir sa promesse de ne pas remonter sur les planches pourquoi aurait-il dû s’y tenir, au vu de la petitesse de l’héritage reçu ? Certains disent pourtant qu’il tint un temps cette promesse mais que, bientôt, elle s’effaça de sa mémoire. On dit aussi qu’il ne se contenta guère de la culotte rouge, mais qu’il alla jusqu’à se constituer une garde-robe de théâtre dans laquelle –ô ultime sacrilège !- il osa classer les vieux vêtements de l’aïeul défunt. Un soir, quelques jours après l’enterrement de son grand-père -voire le soir même de ses funérailles, prétendent certains- il s’affubla de ces oripeaux pour jouer une caricature, et la bizarrerie de ce déguisement fut tel qu’il lui assura un triomphe. Content de lui, il s’en retourna dans sa demeure, jeta négligemment les vieilles hardes du grand-père sur une chaise et se coucha. A peine avait-il soufflé sa chandelle qu’il entendit s’ouvrir puis se refermer la porte de sa chambre. Un vieillard coiffé d’un bonnet de laine, vêtu d’une longue robe à fleurs jaunes et tenant une lampe à la main, venait de pénétrer dans la pièce… Le comédien, terrorisé, reconnut en lui son grand-père ou, plus précisément, l’esprit de celui-ci. Le spectre, ignorant son petit-fils, s’en alla examiner la culotte rouge, avant de la reposer en poussant un profond soupir, puis de disparaître dans le mur comme le font, nous le savons, tous les fantômes de qualité. Le silence et l’obscurité revinrent, mais pour peu de temps… Soudain, l’acteur vit s’animer la culotte rouge du grand-père, qui se lança dans une folle sarabande à travers la pièce dont elle renversait et détruisait à présent le mobilier, pour le plus grand effroi de notre comédien ! La culotte démoniaque et fantomatique se rua ensuite sur lui pour lui appliquer force gifles, encore et encore ! Fou de terreur, le comédien s’élança dans la rue où la culotte colérique eut toutefois le bon goût de ne pas le suivre. Le comédien alla trouver refuge chez un camarade et, accompagné de celui-ci, alla trouver le curé de la Chapelle qui crut à un rêve. Peu rassuré, le comédien préféra toutefois brûler la culotte, craignant de la voir revenir s’il n’avait fait que la vendre… Et plus jamais, la culotte rouge ancestrale ne se manifesta. 

     

    3. La version d’Eugène Bochart (1857).

     

    Selon une autre version (Bochart), dès que le vieillard spectral entra dans la chambre, les vêtements dont l’acteur, membre de la troupe du Coffy (un théâtre, devenu ensuite estaminet, et jadis situé au n°16 de la rue de la Colline), s’était servi pour sa dernière représentation, se mirent à danser avec une telle frénésie qu’ils cassèrent tous les carreaux ! Les vêtements ensorcelés finirent par effectuer une ronde infernale sur le lit de l’acteur dont on peut aisément deviner la terreur ! Soudain, le vieillard spectral et les effets animés d’une vie diabolique disparurent dans le mur… De toute évidence, le grand-père était revenu  d’outre-tombe pour punir son petit-fils de son peu de respect et de son manque de parole… A peine remis de son effroi, l’acteur se rua hors de sa chambre pour courir se réfugier chez un ami qui demeurait en face de chez lui. L’ami lui conseilla de s’adresser à un prêtre. Le curé de l’église Notre-Dame de la Chapelle se rendit donc hâtivement au domicile de l’acteur où il ne trouva nulle part les habits disparus. Il exorcisa la chambre et dit à l’acteur qu’il n’avait dès lors plus rien à redouter du spectre. Cela ne rassura point notre acteur infortuné qui, dès l’aube, préféra plier bagages. Après avoir vendu tous ses costumes de théâtre à un fripier, il prit la route de Gand et jura bien haut que, plus jamais, il ne reviendrait à Bruxelles… !

     

    Eric TIMMERMANS

    Le 6 juillet 2012

     

    Sources : Dictionnaire historique des rues, placesde Bruxelles » (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 298 / Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/Paul Legrain (Ed. Lebègue et Cie, 1914), p. 205-216.