METDEPENNINGEN,MARC

  • Clémence pour le tireur jaloux des Marolles

    Clémence pour le tireur jaloux des Marolles

    METDEPENNINGEN,MARC

     

    Mercredi 30 juillet 2008

    Jeunesse et Justice (3/6)Jacques Drabben, l’ex-enfant du juge, est obsédé par la belle Antoinette Demesmaeker. Un soir d’octobre 1899, il ouvre le feu sur elle rue Haute.

    La rue Haute, en cette fin d’année 1899, fleure bon les effluves des immenses bacs à caricoles qui disputent les trottoirs aux cuiseurs de marrons. De la porte de Hal à la place de la Chapelle, ce n’est qu’une succession d’estaminets, de magasins, d’ateliers, de « kots à brol » qui permettent aux natifs du cœur de Bruxelles de vivre en autarcie, sans avoir à s’aventurer « en ville » pour subvenir à leurs besoins quotidiens.

    En cette soirée du samedi 21 octobre, les marchandes de « scholles » (plies séchées) ont déjà déserté la place du Jeu de Balle. Les deux commissariats du quartier sont en alerte, comme chaque fin de semaine forcément festive, du samedi au lundi soir. Les internes de l’hôpital Saint-Pierre s’apprêtent à recevoir en fin de nuit leur lot quotidien d’ivrognes pris de delirium tremens qu’ils soigneront d’une vomitive potion de sulfate de cuivre. Les « bruine pater », les frères capucins, ont refermé les portes de leur couvent, tout comme les petites sœurs de Saint-Vincent de Paul qui distillent tant de bonté dans les impasses populeuses où s’entassent tant de reclus et d’exploités.

    Au café du « Gros Pou », comme « Chez le Bossu » (Bij den Boelt), on propose au forfait ces moules outrageusement poivrées, amenées par seaux du quai de Willebroek, que seuls les habitants du cru peuvent ingurgiter sans éternuer ; une faiblesse qui arrête net la dégustation dans laquelle se lancent, imprudents, ces messieurs des beaux quartiers venus se frotter au petit peuple. Avec parcimonie : les Marolles, en cette année de fin de siècle, sont un foyer d’agitation politique. Les militants du jeune Parti ouvrier exigent toujours le suffrage universel, une revendication dont les Marolles sont le berceau. En 1848, la « Ligue belge pour le suffrage universel » n’a-t-elle pas été portée sur les fonts baptismaux par Jakob Kats dans ce café des Brigittines, le « Mouton Bleu » ? Des heurts entre gendarmes et manifestants se sont multipliés. Il se dit même que l’armée a fait pointer un canon sur la rue Montserrat pour prévenir un embrasement populaire.

    Dans le quartier, ce soir d’octobre, les salles de danse voient s’engouffrer la jeunesse du cru. Les « crotjes » (jeunes filles) sont déjà en beauté. Dans l’arrière-salle des cafés, passage obligé pour se désaltérer de « siphonné », un mélange à parts égales de faro et d’eau gazeuse, les orchestrions crient leurs vibrants « soldes ! » pour signifier aux fêtards qu’il est temps de renouveler leur redevance de bal. De solides gaillards en bras de chemise, les « veurvechters », mettent en garde les importuns, quitte à jeter les plus éméchés sur le trottoir pavé.

    Ce soir-là, un jeune homme d’1m68, au regard triste et aux cheveux noirs, n’a pas le cœur à la fête. Il projette depuis plusieurs heures déjà son amertume dans les vitrines des boutiques désertées. Il croise les yeux pétillants des passants. Il cherche sa bien-aimée qui l’a délaissé pour un autre. Jacques Drabben, le timide maçon du 14 de l’impasse des Ramoneurs, a 18 ans. Dans sa poche, il dissimule un revolver « Lafaucheuse » de 7 mm acheté quelques heures plus tôt, ainsi que 8 cartouches, chez l’armurier Dieudonné Dehoux dont le magasin est établi au nº 7 de la rue Blaes. Il enrage. Antoinette Demesmaecker, une apprentie de fabrique qui demeure au 22, rue de l’Abricotier, n’a une nouvelle fois pas voulu céder à ses avances. Sur le coup de midi, il la rencontre au pied de la porte de Hal.

    – Tu veux venir avec moi ?, lui demande-t-il en rougissant.

    – Non, réplique la jeune fille, lassée des assauts de ce dadais.

    Et puis surtout, Antoinette a déjà promis sa soirée au jeune cordonnier de la rue Jourdan, Frédéric Van Stokeren, un solide gaillard de 19 ans. Face au refus de son aimée, Jacques Drabben lui lance un mystérieux avertissement : « Si je te rencontre, je te mettrai de côté. »

    « De côté ? » En brinquebalant son désespoir dans les Marolles, le jeune maçon rencontre ensuite son rival dans la rue Haute. A Van Stockeren aussi, il lance d’étranges menaces :

    – Ce que vous pensez ne sera pas vrai !

    – Quoi ?

    – Courtiser Antoinette ! Préparez-vous pour ce soir !

    – Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?, réplique en flamand Van Stockeren.

    Pour toute réponse, il reçoit un soufflet en plein visage. Et Drabben, furieux, lui retourne la veste par-dessus la tête, tentant maladroitement de le frapper au visage.

    A la nuit tombée Antoinette Demesmaeker rejoint Frédéric Van Stokeren à l’estaminet « Bij Rosse Pie » établi 310, rue Haute, en contrebas de l’hôpital Saint-Pierre. Les deux jeunes gens n’ont que le cœur à la fête. Ils ont retrouvé dans cette grande salle dansante leurs amis Ferdinand Deloos et Cécile Theys. La bière coule à flots. Les rires ricochent sur le trottoir. Le quatuor, joyeux, emprunte la rue Haute. Soudain, une voix s’élève derrière eux. Jacques Drabben a rassemblé tout son courage. Il a sorti son revolver « Lafaucheuse » et le pointe en direction du groupe. Il supplie Antoinette Demesmaeker :

    – Venez avec moi, sinon je tire !

    La jeune fille prend la fuite. L’arme de Drabben crache le feu. Une balle atteint la main de Cécile Theys. Une autre blesse Ferdinand Deloos au bras. Antoinette et Frédéric prennent la fuite à toutes jambes. Des cris s’élèvent dans la rue. Deux balles sifflent encore. Elles n’atteignent personne. Léon Vanderlinden, un soldat du 2e régiment de Ligne, compte les projectiles : l’arme de Drabben a tiré six fois.

    Le jeune maçon a raté sa vengeance. Tandis que des secouristes s’affairent autour de ses victimes, il enfile la rue Haute. A proximité du poste de police, l’agent François Plugers, 43 ans, l’aborde et lui demande de lui remettre son revolver. Drabben le sort lentement de la poche gauche de son veston. Il met en garde Plugers : « Attention, il y a encore deux balles dedans ! »

    Le dimanche 22 octobre, le juge d’instruction Jean Bollie reçoit dans son cabinet un garçon désorienté par l’échec de son entreprise et la gravité de ce qu’il a commis. Il l’interroge en flamand :

    – Depuis quand cherchiez-vous à courtiser Antoinette Demesmaeker ?

    – Je ne cherchais pas à la courtiser, réplique Drabben. Je la courtisais réellement. J’étais sorti trois ou quatre fois avec elle. La première fois, c’était il y a trois semaines. Je reconnais avoir voulu tuer ma maîtresse.

    – Elle était votre bonne amie ?

    – Il me semble que lorsqu’une fille sort avec vous, elle est votre bonne amie.

    – Avez-vous eu des rapports sexuels ?

    – Non !

    Antoinette, elle, raconte au juge qu’elle avait repoussé les avances du maçon : « Je savais que ses parents me voyaient d’un mauvais œil parce qu’ils auraient aimé une femme ayant de l’argent ! »

    L’agent de police judiciaire Barré est chargé de l’enquête de personnalité. Il qualifie Drabben « d’indigent qui appartient à la classe inférieure » et qui ne sait « qu’imparfaitement lire et écrire ».

    L’enquête révèle aussi le passé « d’enfant du juge » de l’inculpé. En 1893, alors qu’il n’est âgé que de 13 ans, il fugue du domicile de ses parents, emportant 3,50 francs. Trois jours plus tard, il est ramassé par la police. Ses parents ne veulent plus de lui. Ils le décrivent comme un « très mauvais sujet qui refuse de travailler » et les « volent ». A l’époque, les policiers notent : « les parents sont d’une bonne conduite et ont tout fait pour mettre leur enfant sur la bonne voie, mais rien n’y a fait ». Le jeune Jacques est placé par le juge de paix à l’Ecole de bienfaisance de Beernem « pour y être retenu du chef de vagabondage jusqu’à l’accomplissement de sa 21e année ». Le 16 avril 1897, après avoir suivi des apprentissages à Casterlé et Olen, il bénéficie d’une libération provisoire et est rendu à ses parents. Un an avant de se commettre des coups de feu de la rue Haute.

    A l’ouverture de son procès, le 29 janvier 1900, devant la cour d’assises de Bruxelles, Jacques Drabben, poursuivi pour une triple tentative d’assassinat, a bon espoir. Lors d’une précédente session, Joseph Kott, le mari jaloux de la rue de l’Enclume à Saint-Josse, n’a-t-il pas été acquitté pour le meurtre de sa femme Eugénie de Remu ? Et la justice pénale, en ce début de siècle, en est à un tournant. Les théories d’Adolphe Prins changent progressivement la finalité de la peine, qui n’est plus le reflet de la gravité d’un fait. Pour Prins, la peine doit être centrée sur la cause d’un acte. Et il voit dans « l’insuffisance morale ou sociale » d’un accusé l’occasion d’expliquer sa déviance criminelle et de lui ouvrir, moyennant des conditions, une occasion de se racheter. Ces théories ont alimenté les réflexions de l’influent ministre de la Justice Jules Lejeune dont la loi de libération conditionnelle qui porte son nom entend « faire cesser la peine quand le condamné paraît amendé ».

    Durant les débats, l’avocat général reconnaît des circonstances atténuantes à Drabben : son jeune âge, son passé difficile. Une lettre de Marolliens parvient à la cour : « C’était un brave garçon, très honnête. Nous-mêmes avions pitié de ce brave garçon et à tout moment nous devions empêcher les enfants et les gamins de maltraiter un malheureux si faible d’esprit. Il a eu pendant deux ans des attaques de convulsion et de ce terrible mal, il a gardé quelque chose ! »

    Les jurés ne retiennent que la tentative d’assassinat contre Antoinette Demesmaeker. Jacques Drabben est condamné à dix ans de réclusion. Il est incarcéré à la prison de Louvain-Centrale où sa bonne conduite lui vaut d’être libéré conditionnellement le 15 février 1904.

    A sa sortie, il s’établit au 16, rue de Liedekerke, à Saint-Josse, bien loin de ses Marolles natales et de cette Antoinette pour laquelle il avait perdu la tête, le 21 octobre 1899.

    Dossier préparé par Xavier De Weirt dans le cadre des travaux menés par l’action de recherche concertée « Jeunesse et violence en Belgique 1880-2006 : approches sociohistoriques » (UCL).

     

    Article paru dans le journal LE SOIR.

  • Le mort de la « maison des ruses

    Le mort de la « maison des ruses

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    Vendredi 12 août 2011

    En 1801,les paysans des « provinces » de Belgique répugnent à mêler gendarmerie et justice à leurs affaires. A Lennik, le sang coule stupidement dans un cabaret.

    En cette fin pluviôse de l’An IX (février 1801), Josse De Leener n’a pas le cœur à maugréer sur ce maudit calendrier républicain que la Révolution et l’occupation françaises ont imposé aux « neuf provinces réunies » de Belgique. Fabre d’Eglantine, en proposant devant l’Assemblée nationale, de nommer ainsi cette période où les « pluies tombent généralement avec plus d’abondance en janvier et février » ne s’est pas trompé. La pluie, glaçante, qui tombe sur la place du petit village de Lennik Saint-Quentin (Sint-Kwintens-Lennik), commune du département de la Dyle dont Bruxelles est le chef-lieu, inflige à son torse dénudé de cruelles et liquides piqûres. Elle s’insère, comme un supplice supplémentaire, dans ce collier de fer qui le retient par le cou au pilori dressé sur l’échafaud. Au pied de l’estrade d’infamie veillent deux gendarmes, mandés là pour empêcher la fuite du condamné et tempérer les ardeurs des habitants qui voudraient s’en prendre à ce domestique de ferme, dont les bras, liés par des chaînes, sont condamnés à l’immobilité. Au-dessus de sa tête, tracés en gros caractères, figurent son nom, son prénom, sa profession, son domicile, le jugement rendu contre lui 21 pluviôse (10 février 1801) par le tribunal criminel de la Dyle : 20 ans de travaux forcés (fers) encourus pour ce meurtre qu’il nie.

    Au pied de l’échafaud, sur lequel la peine complémentaire « d’exposition publique » lui impose de demeurer six heures durant, des enfants ont la tentation de ramasser des pierres et de les adresser à son corps sans défense. Des femmes en tablier se tiennent dans l’embrasure des maisons de la place. Josse De Leener, après tout, ne peut que remercier cette pluie froide de l’hiver qui empêche les braillards d’approcher de lui, d’ajouter encore leurs insultes et leurs crachats au poids de sa lourde condamnation. Il aperçoit, au-delà des bâtis qui forment la frontière du bourg, ces champs vallonnés qu’il avait l’habitude de sillonner, juché sur les chevaux de son maître Pierre Stoppé. Il tente de deviner au loin les houblonnières toujours dépouillées de leur floraison, de leurs cônes, promesses à venir d’un brassin à son goût.

    Albert Goossens, le maire provisoire du village nommé par les Français, se tient en retrait. Il tient à s’assurer que la loi républicaine sera observée. Ce crime lui rappelle les troubles, apaisés depuis, nés des révoltes paysannes contre l’occupant : la « Vendée belge » liguée contre la déportation de ses prêtres, la conscription obligatoire ou encore la réforme des codes forestiers. Il se souvient de ces bandes, pas toujours patriotiques, qui écumaient sa région, laissant en flammes des fermes, s’en prenant avec férocité aux troupes françaises, il y a trois ans encore.

    Goossens, en s’assurant de la sécurité de « l’exposé », se souvient de ce 11 frimaire de l’an IX (2 décembre 1800). Ce jour-là, le fermier Pierre Van den Borght, vient lui déclarer la mort de son fils, également prénommé Pierre. Cette perte est cruelle. Son garçon l’aide aux travaux de la ferme. Sans lui, il lui faudra engager l’un ou l’autre journalier pour assurer la conduite des bêtes et l’ensemencement des champs. L’agriculteur, âgé de 66 ans, se contorsionne sur sa chaise, ne sait que trop dire pour expliquer la disparition, forcément tragique, de son enfant âgé de 30 ans. Ses explications sont confuses. Jamais encore, un médecin n’avait décelé chez ce gaillard quelque anomalie de santé qui aurait pu faire paraître cette mort comme résultant d’une maladie. Lorsqu’il achève son procès-verbal de décès, le maire Goossens signifie au père Van den Borght qu’il se rend derechef en sa ferme où le corps de Pierre « le Jeune » repose. Il requiert le brigadier de gendarmerie Edouard de Roubay. Il fait chercher l’officier de santé Pierre de Loecker. Lorsqu’ils arrivent à la ferme Van den Borght, ils voient sortir du corps de logis des femmes en pleurs, quelques voisins venus compatir à cet immense malheur qui met en péril l’exploitation de la terre du patriarche. Le mort gît sur une couche. Il a déjà été revêtu de ses plus beaux habits qui

    l’emmèneront en terre. L’officier de santé de Loecker tâte ce corps déjà roide. Ses yeux se fixent sur la nuque du décédé : une profonde entaille, mal cicatrisée, abîme les chairs. Une autre, à la poitrine, est révélée lorsque la chemise blanche de Pierre Van den Borght est retirée. Il n’y a pas de doutes : le fils du fermier a bel et bien succombé à une attaque à l’arme blanche. Cette mort n’est pas naturelle. « Ces plaies, explique de Loecker, sont toujours mortelles (…) par la grande quantité de sang répandue, la mort y est infaillible. »

    Neuf jours pour mourir. Ni le père

    ni le fils n’ont jamais requis

    la gendarmerie

    Mais cette mort ne résulte pas d’une immédiate attaque, apprennent les gendarmes et le maire. Elle est la conséquence tragique d’une grosse querelle survenue neuf jours plus tôt au cabaret du marchand de genièvre et cabaretier (à ses heures), Jacques Walravens, établi dans le hameau tout proche de Teutenberg. Pierre Van den Borght « Le Jeune » s’y trouvait, comme à son habitude en ces temps de frimas qui ralentissent l’activité de la terre. Juste pour y boire quelques verres de ce genièvre tonique qui renforce les corps des hommes des labours lorsque la température abandonne par le dessous la barre du zéro degré.

    Neuf jours pour mourir. Ni le père ni le fils n’ont jamais requis la gendarmerie pour signaler ce débordement de violence et les graves blessures encourues. Le fermier raconte au maire le déroulement de la tragédie. Dans la nuit du 2 au 3 frimaire, il est réveillé par des cris venant de devant son logis. Lui, est couché dans la grange, auprès de ses bêtes et dans le foin qui lui procurent un supplément de chaleur. Il veut « se lever de bonne heure ». Jacques Walravens, le cabaretier qu’il connaît bien, lui dit, en beuglant, que son fils perd son sang en abondance, qu’il faut quérir un chirurgien, que son gamin « a reçu un coup de couteau » asséné par « le fils Messine », le surnom tenu de sa mère par Jacques De Leener.

    Le père se transporte au cabaret Walravens. Il y découvre son fils étendu sur une botte de paille de pois. Le sang qui s’échappe de ses blessures en filets continus, a déjà transpercé les gerbes liées et se répand en une flaque sordide, sur le sol en terre battue de la taverne. Walravens est nerveux. Il se tourne vers le père Van den Borght : « Ton fils n’a pu parer un coup reçu à l’improviste ! » Le rugueux fermier se tourne vers le cabaretier : « Et quoi, il n’a pas donc su se défendre ? », reprochant ainsi au gisant de ne point s’être comporté comme il sied à un costaud.

    Sur sa couche de paille, Pierre « Le Jeune » n’a aucun égard pour ces mâles propos. Son visage livide laisse craindre le pire. Son père convainc Walravens : « Allume le feu. Je t’en paierai le bois. Je le veillerai toute la nuit. » Et si à l’aube, il est toujours vivant, il se promet de l’emmener à la ferme familiale d’où il fera quérir un chirurgien. Un médecin ! Mais en tout cas pas les gendarmes…

    Le futur meurtrier

    à sa victime : « Tu te crois le plus fort de tous les environs ? »

    Le jour levé, ils se mettent en route. Sur le chemin, ils demandent de l’aide à ferme voisine d’Elisabeth Van den Houte. La femme en est convaincue : des frictions d’orties permettront de calmer l’écoulement du sang et aideront le père et son fils à rejoindre leur logis. Ils reprennent leur chemin. Le vieux Pierre soutient le jeune Pierre. Lorsqu’ils arrivent à leur ferme, épuisés, le père fait chercher l’officier de santé Jean de Loecker. Il ne se présente que deux jours plus tard. Et le 9, lorsqu’il est à nouveau requis au chevet du blessé, il fait savoir : « Ce n’est rien, je viendrai demain ! » Demain, c’est le jour de la mort du jeune fermier…

    L’enquête révèle rapidement la stupidité du drame. Les gendarmes, conduits par le brigadier Edouard de Roubay, n’ont aucune peine à reconstituer la genèse du crime. Le cabaretier Jacques Walravens leur raconte cette soirée du 2 frimaire. Il fait froid ce soir-là. Les désœuvrés des campagnes, contraints à l’inactivité par le gel, se sont une nouvelle fois donné rendez-vous dans son établissement. L’âtre y dispense une chaleur douce. Et les cartes, distribuées sur ses tables de gros bois, offrent aux joueurs la perspective d’ajouter aux gains moins abondants de la terre, figée par le froid en cette saison. A la table située près de la fenêtre de la cuisine, Pierre Van den Borght bataille à coups de plis ramassés sur la table contre ses partenaires du jour du « jeu à trois », sorte de tarot venu du Sud, Guillaume Van den Berghe et Jose Struelens. Jean-Baptiste Vangindendheure. Josse De Leener, dit « le Josse Messine », et le fabricant de moulins Jean Baptiste saluent, de leur rang de spectateurs de cette partie endiablée, les belles mains et raillent les erreurs des uns et des autres. Le genièvre coule autant que les heures s’égrènent. De Leener tient dans sa paume la blague de tabac durci et ce couteau de poche qui ne le quitte jamais : il taille les feuilles séchées à mesure que sa bouffarde se vide.

    Soudain, la femme Walravens, qui sent que la querelle monte comme moût au brassin, s’empare des cartes des joueurs. Il est tard. Elle pense qu’il est raisonnable d’en rester là, de fermer le cabaret. Pierre Van den Borght s’insurge : « Mais alors, dites donc aux voyants, les spectateurs de notre jeu, de s’en aller d’abord ! » Elle rend les cartes, sachant les hommes, affairés à leurs gains ou à la réduction de leurs pertes, déterminés à encore battre le carton. Le ton monte. Pierre Van den Borght est démonté. Josse De Leener, qui n’est que domestique, demande à l’héritier de la ferme familiale si « c’est à lui qu’il en a » et s’il se croit « le plus fort de tous les environs ».

    Et soudain, par on ne sait quelle magie, la lampe du cabaret s’éteint. Un brouhaha emplit la pièce. Des vitres sont brisées. Jacques Walravens et sa femme se réfugient dans leur chambre. Lorsqu’ils en descendent, Pierre Van den Borght est affalé sur une chaise, la chemise emplie de sang. Il implore la présence d’un médecin « pour panser mes plaies ». Les autres sont partis dans la nuit, emportant l’argent dispersé sur la table de jeu.

    « Je voudrais mieux être à sa place

    qu’à la mienne… »

    Lorsque Josse De Leener est arrêté, il n’a de cesse de proclamer son innocence, de n’avoir jamais usé de son couteau de poche contre quelqu’un qui « ne lui avait point fait de mal ». Mais ce couteau, jamais retrouvé, il l’avait bien à la main, attestent les témoins. Aucun n’a vu les coups portés. Personne ne sait par qui la lumière fut éteinte. Celui qui en prit l’initiative, à coup sûr, déclencha la fureur de cette nuit de frimaire dans le huis clos alcoolisé du cabaret Walravens.

    Le Josse De Leener eut beau implorer ses juges, certifier que son couteau, seule arme aperçue ce soir-là, n’était que coupe-tabac. Neuf jours plus tard, en apprenant la mort de Pierre Van den Borght, Josse De Leener prit conscience que sa présence, le soir du drame mystérieux « dans la maison des ruses » risquait de l’envoyer aux fers pour de longues années : « Je voudrais mieux être à sa place qu’à la mienne, vu ce que je risque à présent », lâcha-t-il à la femme du cabaretier Walravens.

    Affaire racontée à partir d’un dossier préparé par Laurence Montel sur base du travail de David Alvès (UCL). Sources : Archives de l’Etat, Fonds assises du Brabant.