Bruxelles vu par les bruxellois. - Page 2

  • Clémence pour le tireur jaloux des Marolles

    Clémence pour le tireur jaloux des Marolles

    METDEPENNINGEN,MARC

     

    Mercredi 30 juillet 2008

    Jeunesse et Justice (3/6)Jacques Drabben, l’ex-enfant du juge, est obsédé par la belle Antoinette Demesmaeker. Un soir d’octobre 1899, il ouvre le feu sur elle rue Haute.

    La rue Haute, en cette fin d’année 1899, fleure bon les effluves des immenses bacs à caricoles qui disputent les trottoirs aux cuiseurs de marrons. De la porte de Hal à la place de la Chapelle, ce n’est qu’une succession d’estaminets, de magasins, d’ateliers, de « kots à brol » qui permettent aux natifs du cœur de Bruxelles de vivre en autarcie, sans avoir à s’aventurer « en ville » pour subvenir à leurs besoins quotidiens.

    En cette soirée du samedi 21 octobre, les marchandes de « scholles » (plies séchées) ont déjà déserté la place du Jeu de Balle. Les deux commissariats du quartier sont en alerte, comme chaque fin de semaine forcément festive, du samedi au lundi soir. Les internes de l’hôpital Saint-Pierre s’apprêtent à recevoir en fin de nuit leur lot quotidien d’ivrognes pris de delirium tremens qu’ils soigneront d’une vomitive potion de sulfate de cuivre. Les « bruine pater », les frères capucins, ont refermé les portes de leur couvent, tout comme les petites sœurs de Saint-Vincent de Paul qui distillent tant de bonté dans les impasses populeuses où s’entassent tant de reclus et d’exploités.

    Au café du « Gros Pou », comme « Chez le Bossu » (Bij den Boelt), on propose au forfait ces moules outrageusement poivrées, amenées par seaux du quai de Willebroek, que seuls les habitants du cru peuvent ingurgiter sans éternuer ; une faiblesse qui arrête net la dégustation dans laquelle se lancent, imprudents, ces messieurs des beaux quartiers venus se frotter au petit peuple. Avec parcimonie : les Marolles, en cette année de fin de siècle, sont un foyer d’agitation politique. Les militants du jeune Parti ouvrier exigent toujours le suffrage universel, une revendication dont les Marolles sont le berceau. En 1848, la « Ligue belge pour le suffrage universel » n’a-t-elle pas été portée sur les fonts baptismaux par Jakob Kats dans ce café des Brigittines, le « Mouton Bleu » ? Des heurts entre gendarmes et manifestants se sont multipliés. Il se dit même que l’armée a fait pointer un canon sur la rue Montserrat pour prévenir un embrasement populaire.

    Dans le quartier, ce soir d’octobre, les salles de danse voient s’engouffrer la jeunesse du cru. Les « crotjes » (jeunes filles) sont déjà en beauté. Dans l’arrière-salle des cafés, passage obligé pour se désaltérer de « siphonné », un mélange à parts égales de faro et d’eau gazeuse, les orchestrions crient leurs vibrants « soldes ! » pour signifier aux fêtards qu’il est temps de renouveler leur redevance de bal. De solides gaillards en bras de chemise, les « veurvechters », mettent en garde les importuns, quitte à jeter les plus éméchés sur le trottoir pavé.

    Ce soir-là, un jeune homme d’1m68, au regard triste et aux cheveux noirs, n’a pas le cœur à la fête. Il projette depuis plusieurs heures déjà son amertume dans les vitrines des boutiques désertées. Il croise les yeux pétillants des passants. Il cherche sa bien-aimée qui l’a délaissé pour un autre. Jacques Drabben, le timide maçon du 14 de l’impasse des Ramoneurs, a 18 ans. Dans sa poche, il dissimule un revolver « Lafaucheuse » de 7 mm acheté quelques heures plus tôt, ainsi que 8 cartouches, chez l’armurier Dieudonné Dehoux dont le magasin est établi au nº 7 de la rue Blaes. Il enrage. Antoinette Demesmaecker, une apprentie de fabrique qui demeure au 22, rue de l’Abricotier, n’a une nouvelle fois pas voulu céder à ses avances. Sur le coup de midi, il la rencontre au pied de la porte de Hal.

    – Tu veux venir avec moi ?, lui demande-t-il en rougissant.

    – Non, réplique la jeune fille, lassée des assauts de ce dadais.

    Et puis surtout, Antoinette a déjà promis sa soirée au jeune cordonnier de la rue Jourdan, Frédéric Van Stokeren, un solide gaillard de 19 ans. Face au refus de son aimée, Jacques Drabben lui lance un mystérieux avertissement : « Si je te rencontre, je te mettrai de côté. »

    « De côté ? » En brinquebalant son désespoir dans les Marolles, le jeune maçon rencontre ensuite son rival dans la rue Haute. A Van Stockeren aussi, il lance d’étranges menaces :

    – Ce que vous pensez ne sera pas vrai !

    – Quoi ?

    – Courtiser Antoinette ! Préparez-vous pour ce soir !

    – Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?, réplique en flamand Van Stockeren.

    Pour toute réponse, il reçoit un soufflet en plein visage. Et Drabben, furieux, lui retourne la veste par-dessus la tête, tentant maladroitement de le frapper au visage.

    A la nuit tombée Antoinette Demesmaeker rejoint Frédéric Van Stokeren à l’estaminet « Bij Rosse Pie » établi 310, rue Haute, en contrebas de l’hôpital Saint-Pierre. Les deux jeunes gens n’ont que le cœur à la fête. Ils ont retrouvé dans cette grande salle dansante leurs amis Ferdinand Deloos et Cécile Theys. La bière coule à flots. Les rires ricochent sur le trottoir. Le quatuor, joyeux, emprunte la rue Haute. Soudain, une voix s’élève derrière eux. Jacques Drabben a rassemblé tout son courage. Il a sorti son revolver « Lafaucheuse » et le pointe en direction du groupe. Il supplie Antoinette Demesmaeker :

    – Venez avec moi, sinon je tire !

    La jeune fille prend la fuite. L’arme de Drabben crache le feu. Une balle atteint la main de Cécile Theys. Une autre blesse Ferdinand Deloos au bras. Antoinette et Frédéric prennent la fuite à toutes jambes. Des cris s’élèvent dans la rue. Deux balles sifflent encore. Elles n’atteignent personne. Léon Vanderlinden, un soldat du 2e régiment de Ligne, compte les projectiles : l’arme de Drabben a tiré six fois.

    Le jeune maçon a raté sa vengeance. Tandis que des secouristes s’affairent autour de ses victimes, il enfile la rue Haute. A proximité du poste de police, l’agent François Plugers, 43 ans, l’aborde et lui demande de lui remettre son revolver. Drabben le sort lentement de la poche gauche de son veston. Il met en garde Plugers : « Attention, il y a encore deux balles dedans ! »

    Le dimanche 22 octobre, le juge d’instruction Jean Bollie reçoit dans son cabinet un garçon désorienté par l’échec de son entreprise et la gravité de ce qu’il a commis. Il l’interroge en flamand :

    – Depuis quand cherchiez-vous à courtiser Antoinette Demesmaeker ?

    – Je ne cherchais pas à la courtiser, réplique Drabben. Je la courtisais réellement. J’étais sorti trois ou quatre fois avec elle. La première fois, c’était il y a trois semaines. Je reconnais avoir voulu tuer ma maîtresse.

    – Elle était votre bonne amie ?

    – Il me semble que lorsqu’une fille sort avec vous, elle est votre bonne amie.

    – Avez-vous eu des rapports sexuels ?

    – Non !

    Antoinette, elle, raconte au juge qu’elle avait repoussé les avances du maçon : « Je savais que ses parents me voyaient d’un mauvais œil parce qu’ils auraient aimé une femme ayant de l’argent ! »

    L’agent de police judiciaire Barré est chargé de l’enquête de personnalité. Il qualifie Drabben « d’indigent qui appartient à la classe inférieure » et qui ne sait « qu’imparfaitement lire et écrire ».

    L’enquête révèle aussi le passé « d’enfant du juge » de l’inculpé. En 1893, alors qu’il n’est âgé que de 13 ans, il fugue du domicile de ses parents, emportant 3,50 francs. Trois jours plus tard, il est ramassé par la police. Ses parents ne veulent plus de lui. Ils le décrivent comme un « très mauvais sujet qui refuse de travailler » et les « volent ». A l’époque, les policiers notent : « les parents sont d’une bonne conduite et ont tout fait pour mettre leur enfant sur la bonne voie, mais rien n’y a fait ». Le jeune Jacques est placé par le juge de paix à l’Ecole de bienfaisance de Beernem « pour y être retenu du chef de vagabondage jusqu’à l’accomplissement de sa 21e année ». Le 16 avril 1897, après avoir suivi des apprentissages à Casterlé et Olen, il bénéficie d’une libération provisoire et est rendu à ses parents. Un an avant de se commettre des coups de feu de la rue Haute.

    A l’ouverture de son procès, le 29 janvier 1900, devant la cour d’assises de Bruxelles, Jacques Drabben, poursuivi pour une triple tentative d’assassinat, a bon espoir. Lors d’une précédente session, Joseph Kott, le mari jaloux de la rue de l’Enclume à Saint-Josse, n’a-t-il pas été acquitté pour le meurtre de sa femme Eugénie de Remu ? Et la justice pénale, en ce début de siècle, en est à un tournant. Les théories d’Adolphe Prins changent progressivement la finalité de la peine, qui n’est plus le reflet de la gravité d’un fait. Pour Prins, la peine doit être centrée sur la cause d’un acte. Et il voit dans « l’insuffisance morale ou sociale » d’un accusé l’occasion d’expliquer sa déviance criminelle et de lui ouvrir, moyennant des conditions, une occasion de se racheter. Ces théories ont alimenté les réflexions de l’influent ministre de la Justice Jules Lejeune dont la loi de libération conditionnelle qui porte son nom entend « faire cesser la peine quand le condamné paraît amendé ».

    Durant les débats, l’avocat général reconnaît des circonstances atténuantes à Drabben : son jeune âge, son passé difficile. Une lettre de Marolliens parvient à la cour : « C’était un brave garçon, très honnête. Nous-mêmes avions pitié de ce brave garçon et à tout moment nous devions empêcher les enfants et les gamins de maltraiter un malheureux si faible d’esprit. Il a eu pendant deux ans des attaques de convulsion et de ce terrible mal, il a gardé quelque chose ! »

    Les jurés ne retiennent que la tentative d’assassinat contre Antoinette Demesmaeker. Jacques Drabben est condamné à dix ans de réclusion. Il est incarcéré à la prison de Louvain-Centrale où sa bonne conduite lui vaut d’être libéré conditionnellement le 15 février 1904.

    A sa sortie, il s’établit au 16, rue de Liedekerke, à Saint-Josse, bien loin de ses Marolles natales et de cette Antoinette pour laquelle il avait perdu la tête, le 21 octobre 1899.

    Dossier préparé par Xavier De Weirt dans le cadre des travaux menés par l’action de recherche concertée « Jeunesse et violence en Belgique 1880-2006 : approches sociohistoriques » (UCL).

     

    Article paru dans le journal LE SOIR.

  • Le Spijtigen Duivel

    LE VIEUX DIABLE FURIEUX D’UCCLE

     

    1. Le Vieux Spijtigen Duivel aujourd’hui.

     

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    On peut rencontrer à Uccle, et ce depuis bien longtemps (des siècles, dit-on !), un diable furieux enlacé par un serpent, tous deux encerclés de flammes. S’agirait-il d’Asmodée, le démon de la fureur, ou de Samaël, le compagnon de Lilith ? Nullement. Il s’agit, plus prosaïquement, de l’enseigne d’une vieille auberge uccloise dénommée « Le Vieux Spijtigen Duivel » (Le Vieux Diable Furieux ou le Vieux Diable Epiant). Cet établissement (www.spijtigenduivel.com/), au demeurant bien sympathique, a su préserver un cadre rustique sans cesse enrichi, par Sylvie et Christos, les actuels tenanciers, de nouvelles pièces évoquant le passé campagnard de la commune d’Uccle. Et ce qui ne gâche rien, on y sert d’excellents plats (carbonnades flamandes, stoemp saucisse et lard, chicons au gratin…) et produits brassicoles de notre terroir. Rien de diabolique dans cet établissement donc, si ce n’est, cela va sans dire, la certitude de céder bien vite au péché de gourmandise ! L’auberge du « Vieux Spijtigen Duivel » est située au coin de la chaussée d’Alsemberg (n°621) et de la rue Joseph Bens. Elle fut tenue par une même famille, la famille Pauwels, durant près d’un siècle. Les tenanciers actuels, eux, prirent les rênes de l’établissement en 2005. Le cadre de celui-ci n’a, en un siècle, que peu changé et durant la période hivernale, c’est toujours le même vieux poêle Godin à charbon qui réchauffe les clients de l’auberge. Quant à l’enseigne, elle est attestée depuis 1742. Un conseil donc, que ce soit pour manger ou pour boire un verre, ne ratez pas l’étape uccloise du Spijtigen Duivel !

     

    2. Spijtigen Duivel - Historique.

     

    2.1. Une brasserie très ancienne.

     

    Certains prétendent que l’origine de la brasserie ne peut remonter à avant 1750 (sans doute entre 1726 et 1741), alors que d’autres prétendent que l’édifice était déjà établi à cet endroit en 1500, ce qui en ferait l’un des ou le plus vieux des estaminets de Bruxelles. En 1769, on retrouve cette auberge sous le nom de « Spijtigen Duivel » sur la carte Ferraris de la Forêt de Soignes et sous la dénomination de « Spytighen Duyvel », sur l’édition 1771-1778, de la même carte Ferraris. Le 8 avril 1771, on note que « le Sieur Jean-Baptiste Ryckaert habitant d’Ixelles, vend à Demoiselle Cécile Ryckaert épouse de Philippe Van Overstraeten, un demi bonnier de terre avec la maison portant pour enseigne « Den Spytigen Duivel » sur la chaussée de Bruxelles à Calevoet, bien venant de feue Demoiselle Cécile Bartelyns veuve du Sieur Jean Ryckaert sa mère par testament passé le 12 décembre 1762 pardevant le notaire Jean-Baptiste Boogaerts (Minute du Notaire Andrieu aux Archives Générales du Royaume – Communiqué par Henri de Pinchart – Ucclensia 154, p. 11). C’est l’un des rares bâtiments qui subsiste encore de l’époque de la création de la chaussée d’Alsemberg (1726). Dès le début du 19e siècle, le Spijtigen Duivel servit d’auberge-relais pour diligences (reliant Calevoet à la rue de la Montagne, au centre de Bruxelles) qui, pense-t-on, alors que la chaussée proprement dite n’existait pas, se situait au carrefour entre l’actuelle rue du Doyenné (Kerkstraat) et la rue Joseph Bens (Chemin de Forest), cette dernière reliant Uccle à Forest. C’est dans l’auberge du « Spijtigen Duivel » qu’avant 1827 se réunissait le conseil communal d’Uccle. De fait, vers 1790, l’établissement était tenu par un certain Henri Trageniers qui se trouvait également être conseiller communal. Une trentaine d’années plus tard, le notaire Delcor y procédait aux ventes du canton, sous le regard du patron Van den Branden. Dans les années 1860, il semble que Charles Baudelaire et Victor Hugo aient fréquenté la brasserie de notre diable furieux et qu’ils y auraient couché sur le papier (voir dans le bois de tables aujourd’hui disparues !) quelques une de leurs pensées. A la fin du 19e siècle, pour accéder au Spijtigen Duivel en venant du Chat, on empruntait un chemin nommé Pispottenstrôtje (petite rue des pots de nuit), car les habitants de ce lieu avaient pour habitude de faire sécher ces récipients sur les pieux des clôtures de jardin ! En 1907, la famille Pauwels (Jean, son épouse, deux fils et une fille) acquit le Spijtigen Duivel. En 1912, la Ligue Ouvrière d’Uccle choisissait le Spijtigen Duivel pour célébrer le 41e anniversaire de la Commune de Paris. Ladite ligue y avait vu le jour en 1887, sous la présidence de Jean Eggerickx, en même temps qu’une chorale confiée à la baguette d’un chef nommé le père Léger, lequel s’occupait depuis l’année précédente de la chorale socialiste « L’Echo du Peuple », sise rue d’Or (aujourd’hui disparue). A cette époque, du jardin de la brasserie, un escalier de bois menait à l’étage, comme en témoigne une eau-forte de Paul Craps. Avant que les billards électriques ne fassent leur apparition, le jardin du Spijtigen Duivel accueillait encore quelques antiques habitués qui pratiquaient un jeu de boules plates en bois, et ce jusqu’en 1948 (ou 1946). Ce fut probablement le dernier jeu de ce genre à Uccle.

     

    2.2. La Spijtigen Duivel en danger (1950).

     

    Au début des années 1950, le Spijtigen Duivel faillit bien disparaître, abandonné à son sort par un certain Van Loo, alors propriétaire des lieux ( ?). De fait, celui-ci, qui était, contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom, un Anglais authentique, semblait bien peu désireux de faire des frais pour entretenir son bien. Aussi, le Spytigen Duivel tombait-il en ruines et voilà la description que l’on pouvait en donner en 1950 : « C’est une vieille bâtisse régulière à six fenêtres fortement espacées, encadrant une porte centrale, avec un seul étage, le tout datant probablement du début du XVIIIe siècle. Les proportions sont bonnes, mais la construction est pauvre. Seule la porte en pierre moulurée a quelque valeur de style. Ce style est d’ailleurs rural et l’état de conservation médiocre. Les fenêtres n’ont pas d’encadrement de pierre ; la corniche est renouvelée ; à l’intérieur aucune cheminée ancienne ni porte de style ; l’escalier est ancien mais sans valeur. L’aspect de taudis se précise quand on passe aux dépendances qui toutes sont chancelantes sans qu’on y trouve le moindre coin artistique. » En ce 17 avril 1950, s’adressant à son Président, le Prof. Thibaut de Maisière semble bien avoir signé l’arrêt de mort du Spijtigen Duivel. En effet, les descendants de la veuve Pauwels comptaient sur un éventuel classement de la bâtisse qui sauverait leur établissement, or le verdict de Monsieur de Maisière est sans appel : « Nous ne croyons pas pouvoir proposer le classement de l’immeuble au titre artistique ou même folklorique. » Au début des années 1950, Louis Quiévreux lui-même fait part de ses craintes de voir disparaître l’auberge et son antique enseigne, que l’on venait de décrocher, mais il ne s’agissait, bien heureusement, que de rénovation : les murs de briques espagnoles furent repeints, la cour plantée de tilleuls vénérables fut restaurée et l’enseigne fut rajeunie par un certain M. De Coninck, un des habitués du lieu. La partie nord du bâtiment disparut toutefois en 1954 ; ce fut vraisemblablement là le prix à payer pour la sauvegarde de l’établissement.

     

    2.3. Le Diable Furieux résiste !

     

    2.3.1. La résistance d’un diable.

     

    En 1960, on songe à nouveau à un classement, et en 1973, l’enseigne restaurée est remise à sa place par Jean Grimau, à l’initiative du Cercle d’Histoire d’Uccle : le Vieux Diable Furieux résiste avec cornes, griffes et fourche ! En 1992 et en 1995, la question du classement du Spijtigen Duivel revint encore, mais cela n’aboutit une fois de plus à rien. A noter que Jean Pauwels est présenté comme le propriétaire des lieux, en 1993 (La chaussée d’Alsemberg et ses vieux cafés, Le Soir, 8 novembre 1993). En 2005, après quelques semaines de fermeture, le Spytigen Duivel rouvrit ses portes sous la responsabilité d’une nouvelle gérance assurée par Christos Hatzis et de son épouse, Sylvie Vleminck. Ceux-ci tenaient la friterie voisine depuis une quinzaine d’années et entretenaient de bons rapports avec le Spijtigen Duivel qui acceptait que les clients viennent manger leurs frites dans l’établissement. Mais un jour, le propriétaire du « Spyt », comme une nomme parfois la brasserie, tomba malade et se trouva dans l’impossibilité d’ouvrir le WE, ce qui eut un impact très négatif sur le chiffre d’affaire de Christos et Sylvie. Aussi proposèrent-ils de racheter, tout simplement, le Spijtigen Duivel, à condition toutefois de ne rien changer à l’authenticité du lieu. Marché fut donc conclu et voilà comment notre furieux diable trône toujours au-dessus de l’entrée du n°621 de la chaussée d’Alsemberg aujourd’hui ! A noter qu’après des décennies d’ergotages et de péripéties, les autorités compétentes ce sont finalement décidées, en 2008, de lancer une procédure de classement du Spijtigen Duivel. Ouf !

     

    2.3.2. Le Spijtigen Duivel : quel intérêt ?

     

    Quel intérêt représente le « Spijtigen Duivel » d’un point de vue historique ou/et artistique ou/et folklorique ? Pourquoi méritait-il, en définitive, de se voir gratifier d’une procédure de classement ? Les raisons, nombreuses, sont les suivantes :

     

    -L’ancienneté du bâtiment qui remonte au deuxième quart du 18e siècle et portait au moins dès 1771 le nom de Spythigen Duyvel.

    -Sa fonction de relais de diligences le long d’une chaussée menant à Bruxelles.

    -La façade blanchie et la porte cintrée et son enseigne en bois (du 18e).

    -Le caractère folklorique de la salle du café.

    -La fréquentation du lieu par le conseil communal (avant la création de la première Maison communale au parvis Saint-Pierre) et par des célébrités parmi lesquelles Charles Baudelaire (plaque commémorative posée en 2002).

     

    Le Spijtigen Duivel devait donc se voir reconnaître la valeur historique et folklorique d’un « lieu de mémoire » ucclois.

     

    3. D’une auberge l’autre ?

     

    Selon certaines sources – Louis Quiévreux faisant référence à un texte de H. Crockaert, « Notice à servir à l’Histoire de la Commune d’Uccle », parue dans un numéro du « Folklore brabançon »- l’actuelle auberge du « Vieux Spijtigen Duivel » ne serait, en fait, pas celle d’origine. Le Prof. Thibaut de Maisière, déjà cité, renchérira même en précisant que si l’actuel établissement venait à disparaître, on pourrait éventuellement s’en consoler en songeant qu’il existe déjà dans les environs un « Vrai Spijtigen Duivel » et un « Nouveau Spijtigen Duivel ». Ces établissements nous sont aujourd’hui inconnus et nous ne connaissons plus que celui du n°621 de la Chaussée d’Alsemberg. Celle-ci, si l’on se réfère à la carte cadastrale de la chaussée d’Alsemberg de A. De Bruyne (parue vers 1731), se serait située à gauche de la chaussée lorsque l’on vient de Bruxelles pour se rendre à Uccle-Stalle, c’est-à-dire en face de l’auberge actuelle. Mais, dès lors, quelle serait l’origine du « Spijtigen Duivel » actuel ? Selon Crockaert, déjà cité, il s’agirait d’une autre auberge dénommée « Den Kyckuyt » (Le Guet ; une référence au « Vieux Diable Epiant » que nous mentionnons plus haut ?), dont les archives font également mention. Mais pourquoi l’actuel « Spijtigen Duivel » aurait-il troqué son hypothétique nom d’origine contre l’actuel ? Ne peut-on aussi envisager une erreur, une inversion des noms, par exemple, sur la carte de De Bruyne ? Et qu’est-il advenu, dès lors, de l’autre auberge ? Tout cela, ceux qui contestent l’identité du « Vieux Spijtigen Duivel » ne nous le disent pas. Aussi pensons-nous que c’est faire preuve de sagesse que de placer, faute de preuves et de témoignages suffisants, au rang des pures spéculations, l’hypothèse visant à nier le caractère historiquement authentique du nom de l’actuel « Spijtigen Duivel ». Et ce d’autant plus que l’hypothèse de Crockaert n’est guère reprise dans l’ouvrage « Monuments, sites et curiosités d’Uccle », édité en 2001 à l’initiative du Cercle d’histoire, d’archéologie et de folklore d’Uccle. Ledit ouvrage (p. 41) se borne à constater que « la partie nord des bâtiments –du XVIIIe s.- a disparu en 1954. Seule l’actuelle taverne témoigne de leur aspect originel. Ce fut le relais de la diligence qui allait de Bruxelles (Putterie) à Uccle (Bourdon). »

     

    4. Les origines légendaires du « Spijtigen Duivel ».

     

    4.1. Au début du 16ème siècle, le « Spijtigen Duivel » portait, dit-on, le nom de « A l’Ange ». Mais la patronne de cet établissement, une certaine Bette passait alors pour une femme de fort caractère, à tel point qu’on la disait mégère et, pour tout dire, acariâtre. Un jour vint un gentilhomme qui, d’un air affecté de nonchalance hautaine, remit les rênes de son cheval au domestique du lieu, un certain Tontje. Derechef, il commanda un dîner, laissant entendre au passage qu’étant particulièrement pressé, il n’entendait point attendre. Mais avant même qu’on lui apporte sa pitance, il fit entendre moult remontrances et récriminations : la vaisselle était sale, le linge de table ne valait guère mieux, le service était lent, et j’en passe. Dans le même temps, l’étrange gentilhomme ne cessait de flatter Tontje, lequel, victime des incessants reproches et insultes du maître de maison, soit l’époux de Bette, en tirait une grande fierté et ne manquait pas d’attirer l’attention de sa patronne sur les louanges dont il faisait l’objet, d’autant que le gentilhomme ne cessait d’en remettre, affirmant au domestique qu’il était loin d’être un imbécile et qu’une carrière brillante l’attendait à Bruxelles. Bette, qui sentait depuis un certain temps la moutarde lui monter au nez, n’en put bientôt plus et explosa littéralement : « Bien ! Bien ! Cela est très bien, mais saura-t-il nous payer, cet enjôleur ? » lança-t-elle à son grincheux client, avant de lui jeter au visage quelques sarcasmes bien sentis. L’intéressé, sursautant sur sa chaise, brandit son poing armé d’un joint de veau parfaitement rongé, et se fit connaître : c’était Charles-Quint lui-même ! De fait, la réputation caractérielle de Bette était arrivée aux oreilles de l’empereur et celui-ci s’était décidé à aller vérifier sur place la réalité de la rumeur populaire : il ne fut guère déçu ! Mais, faut-il le dire, l’attitude de Bette déplut souverainement à Charles-Quint qui lui tint les propos suivants : « Vous êtes bien la mégère que l’on m’avait décrite ! Ce n’est pas « In den Engel » que l’on devrait enseigner votre auberge, mais bien « In den Spijtigen Duivel » - et désormais je veux qu’on la nomme ainsi. » Et voilà comment l’auberge « A l’Ange » (In den Engel) devint la brasserie « Au Vieux Diable Furieux » (In den Spijtigen Duivel) !

     

    4.2. Un jour, la Gilde des Escrimeurs de Bruxelles s’arrêta, bannière en tête, devant une auberge nouvellement ouverte que les Ucclois voulaient baptiser « Au Saint-Michel ». Cela fut contesté par les Bruxellois dont, comme tout le monde le sait, saint Michel est le patron. Au cours de la mêlée qui s’en suivit, le diable ciselé qui figurait sous le saint Michel d’argent sur la bannière de la Gilde, se brisa et quelqu’un cria : « Quel dommage, saint Michel a perdu son diable ! ». Sur ce, les Ucclois s’emparèrent du diable et le suspendirent au dessus de la porte de l’auberge. Les Bruxellois, quant à eux, déposèrent plainte devant le duc de Brabant et le diable leur fut rendu. Mais le cabaretier, ne se tenant point pour vaincu, décida de faire peindre un diable sur son enseigne ! Cette version donnerait du crédit à la traduction de « Spijtigen Duivel » en tant que « Diable piteux » ou « Diable endommagé », le terme « spijtig » pouvant désigner un état de dépit : dommage !

     

    4.3. Il est dit encore qu’une troupe de bateleurs réformés trouva un jour refuge dans un cabaret d’Uccle. Cela se passait au 16ème siècle, en pleine guerre de religions. Ils tentèrent d’y présenter une pièce de leur cru intitulée « Den Spijtigen Duivel » qui se montrait particulièrement critique à l’égard du gouvernement sanguinaire du duc d’Albe. Aussitôt, des soudards inféodés au régime espagnol surgirent et massacrèrent les bateleurs, quant au cabaretier, il faillit bien être lui-même pendu. Pour se venger, dès que le sinistre duc eut quitté les Pays-Bas méridionaux, il donna à son établissement le nom de la pièce des infortunés bateleurs.

     

    4.4. Quant à Louis Quiévreux, il nous propose une autre hypothèse, moins légendaire qu’étymologique et bucolique. S’inspirant d’un ouvrage de botanique réalisé par un certain Isidoor Teirlinck, « Flora Diabolica », il rappelle que dans la région de Kortrijk (Flandre-Occidentale) les perce-neige sont nommées « Spijtsche Duvelkens », parce que, dit-on, à l’instar de petits diables qui ne craignent rien, ils jaillissent de la neige avec vigueur. Or, il apparaît que l’habitat de ses plantes a donné nombre de noms à des lieudits. Aussi, Louis Quiévreux pense-t-il que l’auberge du « Spijtigen Duivel » pourrait désigner un ancien habitat de perce-neige, les flammes jaillissant de la bouche du diable symbolisant le jaillissement des perce-neige de sous la neige, « jaillir » se traduisant par « speiten », « speeten », « spuiten », selon les dialectes thiois, ce qui a donné le terme bruxellois, hybride de thiois et de français, « spiter » (de l’eau qui « spite », par exemple, désigne l’eau pétillante).

     

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p. 184-186 / « Monuments, sites et curiosités d’Uccle », Cercle d’histoire, d’archéologie et de folklore d’Uccle et environs, 2001, p. 41 et 205. / Et avec tous nos remerciements à Monsieur Frédéric Kisters, historien-archiviste de la Région de Bruxelles-Capitale, pour l’aide apportée à l’enrichissement de ce texte consacré à notre « Vieux Diable Furieux » !

     

  • Marché au Charbon

    RUE DU MARCHE AU CHARBON
    Au temps des processions.

    Merci à Jacky Beckers, hélas dcd trop vite, pour les photos de la procession de la rue du Marché au Charbon.

     

    Cette rue trace une ligne sinueuse de 350 m. entre l’arrière de l'Hôtel de ville et la place Fontainas.
    Son prolongement naturel est la rue d'Anderlecht, car la rue du Marché au Charbon (ancienne voirie nationale) est un tronçon de la route séculaire vers Anderlecht et le sud-est.

    Cette artère s'est formée à la fin du XIIIème siècle. On la appelée en latin Forum Carbonum et en flamand Colemerct.
    Jean d'Osta DICTIONNAIRE historique et anecdotique des rues de Bruxelles, page 186. 

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     Église Notre-Dame de Bon Secours de Bruxelles.

    Plus d'infos : 
    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_Notre-Dame_de_Bon_Secours_de_Bruxelles


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    L'église du Bon Secours, organisait une très belle procession.

    Après être passé devant la rue des Grands Carmes, les scouts s’apprêtent à dépasser la courte rue du Bon Secours.

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    Nous somme bien toujours, devant l’opticien du n° 72 de la rue du Marché au Charbon.
    C'était la grand-mère de Jacky, qui était la responsable du magasin. 
     

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  • La Senne & Notre Dame au Rouge

    Voyage en barque autour du Quartier de Notre Dame au Rouge
    ( première parution le 3 novembre 2008)

     

     

    plan modif

     Jean Baptiste VAN MOER
    17/12/1819 – 06/12/84.

     Le Bourgmestre Anspach lui commande 15 portraits de la Senne pour 57.000 francs, qui décoreront l'antichambre de son cabinet. On peut encore les y voir aujourd'hui.

     

     Nul ne pourrait imaginer, en voyant ces toiles, que l'insalubrité de la Senne était à l'origine du voûtement. Mais par leurs précision photographique elles n'en on pas moins une grande valeur documentaire. Les inondations incessantes amenèrent le Bourgmestre Anspach, à assainir la ville une fois pour toute.

    Jules Anspach, alors âgé de 34 ans, n'était certainement pas impopulaire, en raison notamment des mesures qu'il avait prisent pendant l'épidémie de choléra qui couta la vie de 3500 personnes en 1866.

    15 VUES DE LA SENNE A BRUXELLES
    Ci-dessous 10 vues parmi les 15 que J.B. VAN MOER a peintes vers 1870.

     

     

    1

    n° 1 - Vue prise du cabaret L’OURS en direction de la rue des Pierres

     

    2

     n°2 -  Vue prise Le Moulin à Papier rue des 6 jetons

    3 rue dupt de la carpe

    n° 3 -  La Senne, vue de la rue de la Carpe, côté Ouest

     

    4 place fontainas (pont de la barbe)

    n°4 Une partie du 1er Rempart de la ville de Bruxelles, vue de la rue de la Petite Ile.  

    5 Rue Van Artevelde direction 6 jetons

    n°5 La Senne, vue d'une maison dans la rue des Chartreux.

    6 rue du pont de la carpe ---direction bourse 

    n ° - 6 La Senne vue de la rue de la Carpe, côte Est

     

    7 bourse -rue Orts

    n° - 7 Vue de la rue Middeleer sur le cabaret l'Ours.

     

    8 la bourse direction rue Orts

    n° 8 l'ancienne brasserie des Récollets

     

    9  riche claire -direction place fontainas

    n°9 Une partie du 1er Rempart de la ville de Bruxelles, vue d'une maison au-dessus de la Senne.

     

    10 rue des pierres - direction bourse

    n°10 Vue vers le cabaret l'Ours prise de la rue des Pierres.

    ++++++++++

    14 Senne bis

     

    Merci à Andrée Bolsius pour cette image, qui représente la Chapelle de Notre Dame au Rouge.

     

     

    la Senne - reçu de Nicky Luppens

     Un dessin fait à l'encre de chine  et daté de 1902. A mon avis il a été fait d'après (donc copié) une des photos des frères Ghémar en 1870.
    Ecrit par Nicolas Luppens

     

     

     

     

     

     

    Si Paris a la SEINE, Bruxelles a la SENNE

    Depuis le voûtement de la rivière (en 1867- 1872), il n'y a plus dans notre capitale ni pont à franchir ni quai à arpenter.

    La Senne, à laquelle Bruxelles doit son développement, s'écoule du Sud au Nord, depuis Soignie) en Hainaut, ou elle prend sa source, jusqu'en aval de Malines ou elle rencontre la Dyle qui elle-même rejoint le Rupel, affluant de l'Escaut.

    Venant de Drogenbos, la Senne s'introduit en territoire Bruxellois à Anderlecht.

    Son cours devient souterrain peu avant la gare du midi et retrouve la surface près du pont Van Prat à Laeken.
    Ecrit par Léon Paris.
    ++++++++++



    Notredameaurouge

     

  • La Garde Civique

    LA GARDE CIVIQUE

     

    Georges LIGNIAN
    Photo 1

    Capitaine Georges LIGNIAN

     

    Assut
    Doc1

    Georges LIGNIAN2

    Photo 2

    Georges LIGNIAN

    Georges LIGNIAN-fin
    Photo 3

    Georges LIGNIAN

     

    Roger Côme, nous raconte ;

    Mon Bonpapa (le fils de Georges) était aussi à la Garde Civique, mais a été démobilisé au début de la guerre de 14, les allemands ne considérant pas la Garde Civique comme des soldats réguliers, mais comme des francs-tireurs à fusiller. Il m'avait dit que lors des défilés, les canons étaient tirés par des chevaux "civils" (dont les siens) Le problème était avec les chevaux de brasserie qui, passant devant un café de leur tournée régulière, s'arrêtaient; pour les faire repartir, il fallait donc faire un arrêt, rentrer au bistrot et.... Il parait que la fin du défilé avait une allure moins "martiale" qu'au départ! (zatte processe?)

    +-+-+-+-+-

     

    Numériser..

    Merci à Guillaume pour les images ci-dessous

     

    Numériser0001

     

    Garde Civique

     

     

    1830

    Photo offerte le 23 septembre 1894 au bourgmestre Charles Bulls par la sociétè centrale des Combattants volontaires de 1830.

     

    garde civique

     

     

     

     

  • Fontaines de Bruxelles (3)

     

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (3) :


    LE MENNEKEN PIS, WOLTJE ET LE SIEGE DU THEÂTRE DE TOONE…

    Deux ketjes, un théâtre et une fontaine… (Pour les termes bruxellois, voir (*) en gras).

    Allez, cette fois vous vous dites que le Timmermans là, il est vraiment devenu complètement zot ou qu’il est une fois encore zat pour sortir de pareilles zieverderâ ! Parce que bon, quand même : qu’est-ce que c’est que cette histoire de Menneken Pis –mo wie is da ? Le frère de l’autre, peut-être ?- et qu’est-ce que ça vient faire ici, dans une histoire des fontaines de Bruxelles ? Et l’autre là, le Woltje et son théâtre de Toone, c’est peut-être une fontaine lui aussi, en wa nog ? Mo wa des da voor en stûût ? Astableef !

    Eh bien non, je ne suis ni zot ni zat (du moins au moment où j’écris ces lignes !), mais quand on voit comment on traite notre Théâtre de Toone, l’âme de Bruxelles, il y a de quoi se prendre une sérieuse doef et terminer schijle zat au Marais, chez notre ami Yves Moens, en son stameneï de la rue du Marais n°3 (Yves, encore une Corne, astableef) !

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    Nous vous avons déjà présenté l’histoire de Toone et de son théâtre de marionnettes sur Bruxelles Anecdotique ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/11/17/toone.html ) et nous avions également donné l’alarme lorsqu’en 2016, le politique avait voulu raboter voire supprimer la subvention de Toone ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2016/02/25/la-victoire-de-woltje-85737599. ).

    A cette occasion et malgré une victoire obtenue grâce aux 16.000 signataires de la pétition de soutien à Toone, nous recommandions la plus grande prudence et la plus extrême vigilance : on pouvait s’attendre à d’autres écueils – pour ne pas dire plus…-, de nature peut-être plus sournoise mais aussi plus efficace… En bruxellois, on nomme un sournois haamelaaik et un manipulateur/magouilleur, froesjeler…ceci dit, à des fins strictement didactiques, cela va sans dire…

     

    Nouvel assaut contre Toone, immobilier cette fois (ben voyons)…

     

    Mais justement, nous ne croyions pas si bien dire… Il suffit de se rendre aujourd’hui à la rue du Marché-aux-Herbes, devant l’impasse Sainte-Pétronille –j’étais au théâtre, avec deux autres supporters de Toone, le samedi 4 mars, pour y voir Cyrano de Bergerac, mo wé, fieu !-, pour comprendre pourquoi Toone est susceptible de déranger, pour ne pas dire qu’il dérange franchement...

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    C’est que juste à côté, on est en train de construire un véritable complexe d’appartements, de commerces et de bureaux… Et il semble que d’autres projets du même genre sont prévus dans cette vieille artère bruxelloise, du coup elle-même menacée par le modernisme triomphant. J’imagine le prix d’un nouvel appartement sis à la rue du Marché-aux-Herbes ! On parle aussi, semble-t-il, de l’installation d’une banque…

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    Alors on peut penser que certains ne voient dans le Théâtre de Toone qu’un vieux bucht dérangeant, un brol juste bon à mettre au bac ! Oui, mais voilà, il y a toujours Toone VII et VIII – les Géal père et fils donc-, leur équipe, leur supporters, la subvention (pour le moment du moins : à tenir à l’œil !) et les 16.000 signataires de la pétition. Pas facile à déloger ces Toone ! Et en plus, potferdeke de potferdeke, la maison et les arcades géminées de l’impasse ont été classées en 1997, pas moyen de foutre carrément un bulldozer là-dedans !

     

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    Toone VII

    Qu’à cela ne tienne, ont dû se dire certains, on va contourner l’obstacle, en envahissant la cour intérieure et en coupant pratiquement le Théâtre de la rue Marché-aux-Herbes (n°s 66-68, impasse Sainte-Pétronille). Et voilà Toone et ses marionnettes presque emmurés dans leur théâtre et leur stameneï, avec quasi pour seule issue l’impasse Schuddeveld.

     

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    Celle-ci débouche sur la Petite rue des Bouchers (n°23) où le touriste de passage connaîtra bientôt toutes les difficultés possibles, pour peu même qu’il en connaisse l’existence, pour trouver la minuscule impasse Schuddeveld.

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    De quoi étouffer financièrement le théâtre et le stameneï de Toone ?

     

    Toone et l’ADIPB ou la résurrection du Brusseleir !

     

    - Bon, allez, Ricske, d’accord, on est de tout cœur avec Toone auquel, disons-le, seuls des smeerlapen peuvent vouloir du mal, mais tu nous as toujours pas dit ce que ce Woltje et ce Menneken Pis viennent faire dans cette histoire ?

    - M’enfin, quand même, vous savez pas ça, dommeriks ? Mais Woltje et le Menneken Pis sont deux ketjes de Bruxelles ! Et ensemble ils défendent le Théâtre de Toone ! Woltje est indissociable de Toone, comme le Menneken Pis est indissociable de Bruxelles ! Et comme Toone, c’est l’âme de Bruxelles…

    - Oïe, oïe, Ricske, tu nous agaces avec ton Menneken Pis, zenne ! Tu veux dire le « Manneken Pis » ! Dis, fieu,  tu peux pas parler comme un vrai Bruxellois, non ?

    - Awel merci ! Heureusement que Pierrot ne vous a pas entendu, zievereirs ! Car là, vous ne feriez pas les fafoules longtemps avec votre histoire de « Manneken Pis » et vous attraperiez fameusement dans votre pantalon de lui ! En na zwaagt en koechkes !

     

    Je vais vous expliquer l’histoire du Menneken Pis devenu Manneken Pis, mais auparavant, je vais encore une fois évoquer Toone où la résistance au saccage moderniste et immobilier du Vieux Bruxelles se poursuit avec, notamment, l’aide des étudiants de l’ADIPB (Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois). Ce sont des jeunes gens qui travaillent à la préservation et à la promotion du parler bruxellois, du brusseleir quoi ! Durant une soirée, ces étudiants déclament des textes et des sketches en brusseleir. Dès qu’on a le programme, on vous tient au courant !

     

    Alors que ceux qui croient pouvoir dire que Toone et ses marionnettes sont kapot arrêtent un peu de faire leur dikkenek, avec leur zuur smoel qui semble dire à tout le monde qu’ils peuvent faire de leur jan comme ils veulent à Bruxelles ! Et qu’ils se le tiennent pour dit : Woltje est toujours debout et bien debout ! Non, peut-être ! En dat in a kas !

     

    (*) Petit lexique bruxellois pour la compréhension du texte :

     

    - Astableef : S’il te plait ! Peut être utilisé dans le sens d’un remerciement, mais peut aussi être utilisé comme exclamation signifiant : « mais que va-t-on encore essayer de me faire croire » ou « non, mais ils ne doutent de rien, vraiment ! ».

    - Attraper dans son pantalon : Se faire réprimander.

    - Awel merci ! : Eh bien, merci ! Dans le sens : « eh bien, c’est du propre, ça alors ! ».

    - Bac : Poubelle. « In de bac », dans la poubelle.

    - Brol : Machin, truc.

    - Brusseleir : Bruxellois parlant le dialecte bruxellois. Aussi utilisé comme qualificatif : ce qui est « brusseleir ».

    - Bucht : Vieilleries, rebut.

    - Dikkenek : « Gros cou », prétentieux.

    - Doef : Cuite.

    - Dommerik : Idiot.

    - En dat in a kas ! : « Et ça dans ton armoire/dans ta caisse ! ». Signifie : « Prends ça ! Voilà pour ta pomme ! ».

    - En na… : Et maintenant…

    - En wa nog ? : « Et quoi encore ? », dans l’idée « mais qu’est-ce qu’ils vont encore aller chercher, faire ».

    - Fafoule : Trublion, agité.

    - Faire de son Jan : Faire le malin, se croire tout permis.

    - Fieu : Vieux, dans le sens « dis, mon vieux.. »

    - Froesjeler : Magouilleur, manipulateur.

    - Haamelaaik : Hypocrite, sournois.

    - Ketje (s) : Petit garçon, genre de Gavroche bruxellois ; sans le diminutif, un ket.

    - Koechkes : Se tenir coi, tranquille.

    - Mo wé : Mais oui.

    - Mo wa des da na voor een stûût ? : « Mais c’est quoi ça maintenant pour une histoire ? ».

    - Mo wie is da ? : “Mais qui est ça ?”, mais qui est-ce donc ?

    - Oïe, oïe ! : Peut exprimer divers états d’esprit, qui vont de l’embarras à la lassitude, ne passant par l’étonnement, l’exaspération et l’aveu d’impuissance.

    - Potferdeke : Nom d’une pipe.

    - Ricske : Diminutif d’Eric.

    - Schijle Zat : Complètement saoûl.

    - Smeerlapen : Saligauds.

    - Stameneï : Estaminet.

    - Stuut : Un événement d’apparence invraisemblable.

    - Zat : Saoûl.

    - Zenne : Hein ! Sais-tu ! Tu sais !

    - Zievereirs : Radoteurs, des gens qui racontent des sottises.

    - Zieverderââ : Sottises.

    - Zot : Fou.

    - Zuur Smoel : « Figure de vinaigre », visage antipathique.

    - Zwaagt ! : Se taire, « boucle(z)-la ! ».

     

    Pour en savoir plus sur les termes et les tournures de phrase en bruxellois (thiois ou/et francophone) :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/09/25/lexique-de-termes-bruxellois-7935190.html

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/09/27/tournures-de-phrases-et-expressions-courantes-à-bruxelles.html

     

    Quand Brusseleirs et Bruxellois défendent leur ville ensemble.

     

    Un jour que je me trouvais dans un restaurant thaïlandais d’Etterbeek, j’en vins à discuter avec quatre jeunes filles qui me dirent être originaires de divers pays d’Europe centrale, Union européenne oblige. Et elles me demandèrent d’où j’étais moi-même originaire. A quoi je leur répondis, non sans une petite pointe de zwanze (forme d’humour bruxellois) : « moi, je suis un Native ! » (à la manière des Amérindiens !). Et elles de s’exclamer, apparemment ravies de cette découverte ethnologique,  que c’était bien rare d’en rencontrer !

     

    Partant de cette amusante anecdote et au vu de ce qu’est Bruxelles aujourd’hui (sans parler de ce que notre ville est en train de devenir, passons…), peut-être vous direz-vous que savoir si le nom du « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dans le sens d’habitant, natif de Bruxelles-Pentagone), comme on l’a parfois appelé jadis, doit se prononcer Menneken Pis ou Manneken Pis, n’a plus vraiment ni sens, ni importance.

     

    Si « Bruxelles Anecdotique », le blog de notre ami Pierrot Heymbeeck, sans qui nous ne pourrions apporter notre petite pierre à la préservation de l’ancienne mémoire bruxelloise, était un blog sociologique ou faisant la promotion de l’art contemporain, peut-être auriez-vous raison, encore que… Mais le blog «Bruxelles Anecdotique » a pour but de préserver la mémoire du Vieux Bruxelles et de faire connaître une image spécifiquement bruxelloise, enracinée, de notre ville et, dans ce cas, lorsque j’évoque le Manneken Pis, Pierrot a parfaitement raison de me reprendre en me disant : « Non, mille fois non, men, les vrais bruxellois disent « Menneken Pis », et non « Manneken Pis » qui est une prononciation flamande, voire néerlandaise, reprise par les Belges francophones et les touristes ! » 

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2009/08/21/menneke-pis.html

     

    La fontaine du Menneken Pis.

     

    De fait, même si l’on ne peut plus, de nos jours, limiter la notion de « vrais Bruxellois », aux seuls Brusseleirs (natifs de Bruxelles parlant le bruxellois thiois), susceptibles de constituer, aujourd’hui, une découverte ethnologique ( !) bien plus rare encore que le Bruxellois francophone que je suis, il n’en n’est pas moins vrai que la remarque de Pierrot est pertinente.

     

    Nous allons donc suivre brièvement la trace de notre Ma… Menneken Pis –que l’on prononce généralement Menneke Pis (« mais-ne-ke-pisse »)- à travers les âges, histoire de faire mieux comprendre au lecteur l’évolution de la population de Bruxelles, au cours des siècles, notamment du point de vue linguistique (mais sans entrer, je vous rassure, dans je ne sais quelles querelles politico-communautaires typiquement belges donc nous n’avons que faire ici, au moins allons-nous tenter d’éviter l’écueil !).

     

    Notre ketje de Bruxelles sera donc, en quelque sorte, notre guide ! Mais d’abord, rappelons que le Menneken Pis est une fontaine dont l’origine, il est vrai, est quelque peu obscure. Nous n’allons toutefois pas refaire tout l’historique du Menneken Pis, vu que nous avons déjà écrit abondamment sur lui :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2014/04/21/menneken-pis.html

     

    On ne sait à quelle date exacte le Menneken Pis « s’est établi » à Bruxelles, mais on sait que les fontaines reprenant les thèmes du personnage urinant (adulte ou enfant), du crachat, de la lactation et de la blessure qui saigne remontent à l’Antiquité. Non-loin du Menneken Pis, on trouve d’ailleurs la fontaine du Cracheur et jadis, existait aussi une fontaine des Trois Pucelles dont l’eau jaillissait des seins de plusieurs personnages féminins. Mais nous traiterons le cas de ces fontaines dans d’autres articles. On peut aussi citer le cas, sans en tirer pour autant des conclusions ésotériques, d’une figure alchimique (Jung), l’Urina puerorum, soit l’ « urine de l’enfant » qui, de toute évidence, renvoie à l’idée de fontaine de jouvence.

     

    Il semble qu’un Menneken Pis existait déjà à Bruxelles en 1388. Un texte datant de cette époque signale l’existence d’une petite statuette de pierre à laquelle on donne le nom de Juliaenske (« Petit-Julien »), de même que d’une fontaine nommée Juliaenskeborre (« Fontaine du Petit-Julien »). Certaines sources évoquent même l’année 1377, sur la base d’un document des archives de Sainte-Gudule qui mentionne effectivement une fontaine…mais sans la nommer. D’autres sources contestent la localisation de la Juliaenskeborre à l’endroit où se tient la statuette actuelle du Menneken Pis et soulignent qu’elle se dressait bien plus loin, dans la Juliaenskeborrestraat, soit l’actuelle rue du Poinçon, près de la chapelle des Bogards.

     

    Il faudra attendre l’époque bourguignonne pour que le nom du Menneken Pis apparaisse dans un acte, daté de 1452, sous la forme « dMenneken pist ». C’est que la petite statuette fétiche de Bruxelles servait alors de borne entre deux quartiers de la ville. La fontaine du Menneken Pis, est également citée en 1498. Le nom de Menneken Pist reviendra sur de nombreux documents publiés par la suite. Ceci dit, même si le petit monument que les touristes viennent contempler aujourd’hui a perdu le rôle qui était le sien dans l’ancien système de distribution d’eau potable de la ville, le Menneken Pis a toujours été et reste une fontaine.

     

    C’est au 17e siècle que la statuette de pierre d’origine se voit remplacée par une statuette de bronze, vraisemblablement faite par Jérôme Duquesnoy l’Ancien, dont les deux fils, François et Jérôme le Jeune, étaient pourtant aussi en lice pour sa réalisation. François avait, semble-t-il, été choisi par son père, ce qui provoqua la jalousie de Jérôme le Jeune. Celui-ci, exécuté pour des faits de mœurs, aurait auparavant tué son frère François… Le conditionnel est ici de mise. Durant le bombardement de 1695, le Menneken Pis fut mis à l’abri, comme un objet particulièrement précieux. Ayant survécu au cataclysme, il verra sa gloire croître sans cesse, par la suite.

     

    La plus ancienne représentation de la fontaine du Menneken Pis date, plus ou moins, de la même époque, soit le début du 18e siècle : on la doit à un certain Harrewijn et elle montre clairement la disposition d’origine de l’ensemble, soit une statuette perchée sur une colonne d’environ 1,70 m, détachée des murs. Mais la notoriété dont on gratifiera le Menneken Pis lui vaudra, au cours des siècles suivants, bien des ennuis ! Devenu le symbole d’une certaine résistance bruxelloise, il sera la cible de diverses attaques, sera enlevé, cassé même, avant de bénéficier enfin d’une paix relative, seulement troublée par le siège auquel le soumettent quotidiennement les hordes touristiques !

     

    Au début du 20e siècle, existait encore dans la cour du n°16 de la rue des Alexiens (actuelle école Sint-Joris), une grotte dans laquelle, en ouvrant un robinet, on donnait au Menneken Pis de quoi faire pipi… De l’eau bien sûr…mais pas exclusivement ! Il fut un temps où, les jours de grande fête, le Menneken Pis arrosait son public favori de bière, de vin ou d’hydromel, ce qui donnait lieu, on s’en doute, à maintes libations et réjouissances populaires ! Ainsi, au cours de l’été 1890, le Menneken Pis délivra une première fois du vin et une seconde fois du lambic, un célèbre produit brassicole bruxellois (Quiévreux).

     

    Brusseleirs et Bruxellois.

     

    Si la fontaine du Menneken Pis a changé de fonction, au fil des siècles, la manière dont on perçoit le ketje de Bruxelles et jusqu’à son appellation, ont également évolué au gré des bouleversements sociologiques et démographiques qu’a connu notre ville au cours des dernières décennies. Passé du statut de « borne-fontaine » à celui de, très respecté « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dès la fin du 17e siècle), le Menneken Pis devint un véritable symbole de la ville, par la suite repris, pour ne pas dire récupéré, par l’échelon national belge, par exemple, sous les traits quelque peu caricaturaux d’un Menneken Pis mangeant des frites ! Ces dernières années, son caractère d’attraction touristique folklorique s’est affirmée, au rythme de l’internationalisation croissante de la Ville-Région de Bruxelles.

     

    Comme nous l’avons vu, Menneken Pis est l’appellation la plus anciennement connue du ketje de Bruxelles, directement dérivée d’une graphie datant de la moitié du 15e siècle, « dMenneken Pist ». Soulignons toutefois que l’origine de la fontaine elle-même est incertaine et que son histoire est largement lacunaire.  Rappelons également que ce qui a trait au Menneken Pis relève essentiellement de la tradition populaire orale et que son appellation elle-même est phonétique, autant dire que d’une époque à l’autre, mais aussi d’un quartier à l’autre, les appellations furent plus que probablement multiples.

     

    Il n’en n’est pas moins vrai que le nom de Menneken Pis est le plus ancien connu et qu’il s’est perpétué dans une population bruxelloise restée longtemps majoritairement thioise, c’est-à-dire parlant une forme bruxelloise de brabançon thiois -terme que l’on prononce « tiwa » et non « ti-ho-hisse », comme je l’ai déjà entendu et qui est une traduction du thiois, diets - mais non le flamand de Flandre flandrienne, pas plus, forcément, que l’actuel « Beschaafd Nederlands » ou «  ABN ».

     

    Au fil de la disparition ou de la transformation des quartiers populaires bruxellois d’origine, les Marolliens sont restés, grosso modo, les derniers dépositaires du parler bruxellois ancien ou, à tout le moins, de l’une de ses formes, car le brusseleir n’est pas homogène. On doit également citer le bargoensch –on y retrouve la trace du « bourguignon », rapport, sans doute, à l’époque des ducs de Bourgogne ; il semble qu’à une époque, il fut le parler des mauvais garçons de Bruxelles qui voulaient, par ce langage « ésotérique », dissimuler leurs desseins…- et l’ancien dialecte de Molenbeek-Saint-Jean (Meuilebeik), une commune qui, si elle véhicule aujourd’hui une image médiatique assez négative, a joué un rôle historique important dans le développement de Bruxelles, notamment via la paroisse Saint-Jean dont dépendait, dès l’époque médiévale, l’hôpital Saint-Jean sis, jadis, place Saint-Jean.

     

    Le « vrai bruxellois » (ou Brusseleir) d’un certain temps et ce jusqu’à nos jours, fut donc longtemps le natif de Bruxelles-Pentagone (2e enceinte), né de parents bruxellois (au moins !) et parlant une forme ou l’autre de brusseleir, notamment, le marollien. On distingue donc Bruxelles-Pentagone des territoires acquis par la Ville de Bruxelles, principalement au 19e siècle, aux dépens de certaines localités voisines et, bien évidemment aussi, des 18 autres communes qui constituent l’actuelle Région bruxelloise. Mais en quelques décennies, la configuration géoculturelle bruxelloise va être, comme nous le savons, profondément bouleversée.

     

    Depuis des siècles, Bruxelles est une ville de première importance dans nos régions et au lendemain de la création du Royaume de Belgique, en 1830-1831, elle devient la capitale du nouvel Etat-national belge. Dès l’origine, celui-ci pratique une politique de francisation à outrance qui vise, espère-t-il, à établir une réelle « cohérence nationale », fut-ce aux dépens de la composante flamande/thioise du pays. A Bruxelles, c’est à cette politique belge, et non à la Révolution française (à quelques rares exceptions près), que l’on doit, par exemple, la francisation des noms de rues, parfois jusqu’à l’absurde (ex. : la « rue des Vers » venant du nom de famille « Pieremans »…).

     

    Depuis des siècles, la population bruxelloise se répartit entre une élite minoritaire largement francisée et une population majoritairement thioise. Avec le temps, la population de langue française va s’accroître jusqu’à égaliser, puis surpasser démographiquement la population thioise (nous ne donnerons pas de calendrier, sachant qu’il s’agit là d’une source de conflit linguistique dans lequel, comme nous l’avons dit, nous ne souhaitons pas entrer).

     

    Au lendemain de la seconde guerre mondiale et particulièrement dans les années 1960, ce que l’on appelle la Flandre, dont les frontières dépassent très largement, désormais, celles des vieilles provinces flandriennes, West-Vlaanderen et Oost-Vlaanderen, et qui deviendra bientôt la « Région flamande », va accroître sa résistance politique et culturelle contre ce qu’elle considère comme une « hégémonie francophone ». De leur côté, les francophones rétorquent en assimilant ce combat nationaliste flamand à un radicalisme qui, selon eux, prend au moins en partie sa source dans un certain collaborationnisme pro-allemand, remontant à la deuxième guerre mondiale, voire à la première. Nous éviterons d’entrer dans ce débat.

     

    Bientôt, Flamands de Flandre et Bruxellois flamands (venus de Flandre ou thiois bruxellois ayant épousé la cause flamande), d’une part, Wallons et Bruxellois francophones (venus de Wallonie ou Bruxellois thiois francisés), de l’autre, vont se déchirer sur la question de Bruxelles. Les premiers considèrent Bruxelles (Brussel), comme leur capitale légitime. Les seconds font valoir que Bruxelles est francophone à 85 %, ce à quoi les Flamands rétorquent qu’il s’agit là d’une francisation récente, etc.

     

    Disons-le, dans cette dispute, les Brusseleirs se retrouvent bien peu pour ne pas dire, pas du tout ! Si leur parler est d’origine thioise, ils ne se reconnaissent pas pour autant, pour la majeure partie d’entre eux, dans le combat flamand pour la défense du néerlandais à Bruxelles. Si l’on retrouve, dans le bruxellois marollien, un nombre plus ou moins important (selon les époques) de tournures ou de termes français/wallons, ils ne se reconnaissent pas non plus dans le combat bruxellois francophone qui s’articule sur deux axes : « Bruxelles, capitale d’une Belgique unitaire à dominante francophone » ou « Bruxelles, ville francophone » (voire française).

     

    Menneken Pis, Manneken Pis, Petit Julien, Brusseleirs, Bruxellois : quel waterzooï !

     

    Et c’est ainsi que le Menneken Pis s’est retrouvé pris entre deux feux : le Manneken Pis d’un côté et le Petit-Julien, de l’autre ! La référence au Menneken Pis est donc bien plus importante, dans l’histoire de Bruxelles, qu’il n’y paraît de prime abord. Elle témoigne d’un esprit de résistance des Brusseleirs confrontés à ce qu’ils considèrent comme deux formes d’hégémonie linguo-culturelle. « Manneken Pis » est le nom que l’on donne au Menneken Pis en « beschaafd nederlands », nom adopté d’ailleurs par les francophones qui veulent voir en ce ketje typiquement bruxellois un symbole de…l’unité belge (tout comme certains humoristes français croient encore que l’accent bruxellois est l’« accent belge »…qui n’existe pas). Des francophones plus pointus ont, eux, exhumé de certaines légendes du Menneken Pis, le nom de « Juliaanske », qu’ils ont traduit par « Petit Julien ». Mais nous avons vu que ce dernier et sa fontaine n’étaient vraisemblablement pas situés à l’endroit où le Menneken Pis satisfait, depuis des siècles, le besoin pressant que l’on sait…

     

    Le lecteur comprendra donc peut-être mieux, suite à ces quelques explications, pourquoi les Brusseleirs soulignent l’importance de préserver le nom de Menneken Pis, aujourd’hui encore !  Soumis successivement et de manière incessante aux tentatives de francisation et de flamandisation (ou de « néerlandisation »), souvent expulsés, expropriés, supportant une pression immobilière constante dans un Bruxelles en pleine autodestruction urbaine (bruxellisation), sans véritable représentation politique,  en proie à une internationalisation démographique qui a souvent suivi, puis accompagné, une large paupérisation de leurs quartiers d’origine, contraints d’accepter la récupération à des fins politiques de leurs symboles régionaux spécifiques, et jusqu’à leur accent, chassés, enfin, par les prix prohibitifs d’une ville désormais élevée, plutôt à tort qu’à raison, au rang de « capitale de l’Europe », jusqu’à voir les Marolles contraintes de céder progressivement la place à un « quartier Breughel » aseptisé, les Brusseleirs se sont souvent résignés à voir leur culture propre disparaître, à n’en parler plus qu’au passé, et même, finalement, à quitter la ville de leurs ancêtres.    

     

    Je suis moi-même le fruit de cette évolution puisque « vrai Bruxellois », je ne suis pas pour autant Brusseleir… Né rue du Marais (cf. : existence d’infrastructures médicales !), au cœur du Pentagone donc, de père anderlechtois (qui parlait le bruxellois/brusseleir, tout comme l’anversois d’ailleurs) et de mère ixelloise (francophone), je n’ai toutefois pas connu les anciens Bas-Fonds de Bruxelles (anéanti par le béton bien avant ma naissance, à quelques maisons et établissements près) et ne connais et n’use que de quelques tournures de phrase et de quelques mots bruxellois.

     

    Mais si on ne peut plus limiter l’identité bruxelloise aux seuls Brusseleirs, réalité sociologique et démographique oblige, peut-on aujourd’hui se satisfaire d’une définition qui ne prendrait en compte que le fait d’être né en région bruxelloise, de père et de mère, eux-mêmes nés en région bruxelloise, et cela même si c’est appuyé par une généalogie paternelle, bruxello-brabançonne (je simplifie) remontant au début du 17e siècle, ce qui est mon cas ? Combien de gens qui, nés de parents eux-mêmes nés en région bruxelloise, se sentent aujourd’hui une affinité avec l’Histoire de Bruxelles, avec ses traditions, avec cette Héritage sans lequel Bruxelles n’existerait tout simplement pas ? Sans le sentiment d’appartenance historique, sans l’amour d’un certain Beau enraciné particulier, la naissance et la généalogie apparaissent secondaires. L’un doit forcément être le complément de l’autre.

     

    En partant de la résistance du Théâtre de Toone et de la fontaine du Menneken Pis, nous avons tenté de dresser, pour le lecteur, pas forcément au fait de nos réalités régionales, un état des lieux de l’identité bruxelloise, en ce début de 21e siècle. J’ai évoqué les déboires de Toone, je pourrais aussi parler de la disparition de plusieurs établissements se rapportant au Menneken Pis : le Manneken (en face de la fontaine), aujourd’hui complètement vidé « pour rénovation » ; la Légende (rue de l’Etuve), ancien local des Amis du Menneken Pis, remplacé par un magasin de fringues ; le Manneken Pis (rue au Beurre), remplacé par un magasin de montres…

     

    Je pourrais conclure en clamant que les combats les plus désespérés sont les plus beaux, ce qui est vrai, mais je ne vais pas terminer en faisant mon labbekak (mollasson, nouille, trouillard, geignard). Avec les Toone, leurs supporters résistent encore et toujours, comme un célèbre petit village gaulois, et ce n’est pas fini !

     

    Un musée des costumes du Menneken Pis s’est ouvert à la rue du Chêne (n°19) récemment suite à une rénovation du Musée de la Ville de Bruxelles (Maison du Roi). Yves Moens organise, rue du Marais (n°3), notre base de repli, notre ermitage brassicole bruxellois, loin de l’invasion chocolatée qui enveloppe littéralement la Grand-Place (à croire qu’à Bruxelles on verse du chocolat fondu sur les frites) ! Et Pierrot tient ferme la barre de Bruxelles Anecdotique auquel je continuerai à apporter mon soutien épistolaire, dans la mesure de mes possibilités.

     

    Venez-nous voir ou, à tout le moins, nous lire nombreux ! Avec nos ketjes, le Menneken Pis et Woltje, Brusseleirs et Bruxellois n’ont pas fini de leur faire tenir le fou (les enquiquiner), aux kluutzakken (couillons) qui nous voient déjà dans les poubelles de l’Histoire, ça je peux vous le dire, zenne !  

     

    Eric Timmermans.

     

    Sources (autres que celles déjà citées dans le texte) : « Manneken-Pis – Dans tous ses états », M. Couvreur, A. Deknop, T. Symons, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2005 / « Les costumes de Manneken Pis » (brochure) / www.toone.be