Fontaines

  • Les Fontaines de Bruxelles (4)

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (4) :

     

    LES FONTAINES DE L’HÔTEL DE VILLE ET DE SES ENVIRONS

     

    Les fontaines La Meuse et l’Escaut.

     

    Lorsque, venant de la Grand-Place, on passe le porche surplombé par un saint Michel écrasant le Démon, on pénètre dans la cour intérieure (ou cour d’honneur) de l’Hôtel de Ville. On peut également y accéder par la façade arrière, via la rue de l’Amigo. Cette cour d’honneur a été créée, au cœur de l’Hôtel de Ville, lors de son agrandissement, réalisé au lendemain du bombardement de 1695. Son pavement est marqué d’une étoile à six branches qui indique le centre géographique de Bruxelles (Pentagone). Cette dernière est identique à celle de la place du Capitole, à Rome.

     

    On remarque également deux fontaines de marbre rigoureusement symétriques encadrant la porte cochère située à l’arrière de l’Hôtel de Ville (côté rue de l’Amigo). Elles ont été sculptées, en 1714, par Johannes Andreas Anneessens (1687-1769). Chacune se compose d’une grande vasque semi-circulaire et est soutenue, à la base, par deux dauphins entrelacés. Ceux-ci, recevant l’eau du réservoir supérieur, alimentent par leurs gueules une deuxième vasque.

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2016)

    Chaque fontaine est surmontée d’une figure allégorique couchée et accoudée sur divers objets. Les deux figures allégoriques –des vieillards barbus- datent de 1715. Celle de gauche, œuvre de Jean Dekinder (1675-1739), représente la Meuse. Son bras droit repose sur une urne qui représente la source du fleuve et, de sa main gauche, elle tient un objet, placé derrière ses deux jambes. Celle de droite, œuvre de Pierre-Denis Plumier (1688-1721), représente l’Escaut. Ses mains sont libres et le bras gauche de la statue repose sur un enchevêtrement de pierres et de plantes qui, de toute évidence, représente aussi la source de ce fleuve. Les deux figures allégoriques sont encadrées par deux putti qui chevauchent des dauphins et animent la vasque supérieure de leurs jets d’eau.

     

    Les fontaines des Lions Cracheurs.

     

    Passons entre la Meuse et l’Escaut pour ressortir de la cour intérieure de l’Hôtel de Ville. Nous constatons que la façade arrière de ce dernier est agrémenté par deux lions cracheurs. Chacun d’eux est logé dans une niche cintrée pourvu d’un bassin de pierre bleue. De quand datent ces fontaines ? Jusqu’à la fin du 17e siècle, s’élevait à cet endroit l’ancienne halle aux Draps, construite en 1353, de même que la maison du Boterpot, qui s’élevait à côté de la halle aux Draps, au coin de la rue actuelle de la Tête d’Or. Le Boterpot avait un grand dôme bulbeux et la rue de l’Amigo était généralement nommée Boterpotstraat. Cet édifice ne nous est connu que par un seul dessin de la halle aux Draps, que l’on doit à Léon Van Heil le Vieux (15e siècle, Cabinet des Estampes). Au lendemain du bombardement de 1695, on décida d’édifier à la place de l’ancienne halle aux Draps, les bâtiments postérieurs de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, soit un édifice en « U » qui s’unit aux deux ailes dudit Hôtel de Ville. Ce nouvel édifice encadrait la cour intérieure, incluant les statues allégoriques de la Meuse et de l’Escaut, et intégrait, dans sa façade donnant sur la rue de l’Amigo, les deux lions cracheurs précités.

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2017)

    Ces lions sont toutefois antérieurs à la construction du nouvel édifice. En effet, leur origine remonte au 14e siècle, soit à l’époque de la construction de l’Hôtel de Ville. L’origine de l’eau qui s’écoule de leur gueule alimente encore bien des polémiques entre historiens. Pour les uns, un lion crachait l’eau provenant de la Montagne des Géants, l’autre du « quartier de Bruxelles ». Pour les autres, l’eau était captée dans le quartier des Alexiens et jaillissait dans la fontaine de la cour d’honneur, pour réapparaître dans la gueule des lions. Aujourd’hui, l’eau qui s’écoule des deux lions provient de l’eau de la ville. Et ces étranges anneaux dont ils sont flanqués, que représentent-ils ? Eh bien ils rappellent le temps où des gobelets étaient attachés aux fontaines, tout simplement !

     

    La fontaine Le Cracheur.

     

    L’une des plus anciennes fontaines bruxelloises, à l’aspect de triton (au sens mythologique du terme), se situe au n°57 de la rue des Pierres (coin de la rue des Pierres et de la rue Marché-au-Charbon). Jadis, son eau coulait du Coudenberg et elle était déjà connue au 14e siècle sous le nom de « Fontaine bleue ». A l’origine, notre cracheur était adossé au Boterpot, déjà évoqué au point précédent et qui servait vraisemblablement de dépôt d’archives. Et donc, comme ce dernier et les archives de la Ville qu’il contenait, il fit les frais du bombardement de 1695.

     

    La Ville de Bruxelles devait partiellement la restaurer en 1704, puis en 1786 :

     

    « La fontaine bleue était composée de plusieurs grandes coquilles, dans lesquelles tombaient de nombreux filets d’eau jaillissant d’un corps d’architecture assez remarquable. La maison ayant beaucoup souffert du bombardement, on remplaça la fontaine par un simple jet sortant d’un mascaron. En 1786, on l’orna d’un triton saillant, à mi-corps et entouré de joncs ; de là son nom de fontaine du Cracheur. » (Bochart).

     

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2012)

     

    « La fontaine qui crache son eau claire au coin de la rue des Pierres n’a pas toujours eu l’aspect que nous lui connaissons. Ce triton généreux qui jaillit à mi-corps parmi les joncs fut placé là par Fisco, architecte de la Vill, en 1786. Il y a détrôné un mascaron qui y avait remplacé lui-même plusieurs coquilles de pierre connue depuis le XIVe siècle sous le nom de « Fontaine Bleue » ou « Fontaine derrière la Halle. » (Renoy).

     

    Mais qui peut donc bien être cet étrange triton cracheur ? La légende rapporte que des bourgeois de Bruxelles, constatant la disparition de leur fils matelot, se mirent à sa recherche. Ils le trouvèrent mort en ces lieux. Il fut dit qu’il avait par trop abusé du vin qui jaillissait des seins des Trois Pucelles de la fontaine du même nom et située non loin de là (au carrefour des rues du Marché-aux-Herbes, du Marché-aux-Poulets, des Fripiers et de l’actuelle rue de Tabora) ! En mémoire de leur fils, ces riches bourgeois firent ériger la fontaine du Cracheur à titre de monument expiatoire de leur malheur.

     

    Autres fontaines de la Grand-Place et de ses environs.

     

    Nous avons évoqué, dans un texte précédent, la fontaine d’Egmont et de Hornes qui se dressait jadis devant la Maison du Roi, de même que la fontaine éphémère édifiée sur la Grand Place, pour la célébration du 25e anniversaire du règne de Léopold Ier :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2017/01/29/fontaines-de-bruxelles-8695024.html

     

    Afin de compléter notre information, rappelons que, « plusieurs autres fontaines, parmi les plus anciennes comme celle de la rue des Foulons (Vollestraat) sont profondément modifiées et sont ornées de décors en métal, parfois même sous la forme de statues, figurant saint Michel (au Marché-aux-Herbes) ou sainte Gudule (fontaine de Magnus au Marché-au-Bois), pouvant être rehaussées d’or. L’une d’entre elles, celle du Marché aux Herbes, aussi appelée fontaine des Satyres, était d’ailleurs l’œuvre [de] Duquesnoy. Manneken Pis était donc en bonne compagnie ! Le motif des fontaines anthropomorphes n’était pas –on l’a vu- étranger à Bruxelles : les Trois Pucelles, le Cracheur, mais aussi la grande fontaine de la Grand-Place, du XVIe siècle [ndr : 1564], ornée de trois femmes et quatre hommes particulièrement dénudés (ces décors, s’ils ont été réalisés, semblent avoir déjà disparu avant 1615) ». (Manneken Pis – Dans tous ses états).

     

    Au sujet de la rue des Foulons, telle que nous la connaissons aujourd’hui, soulignons, à la suite de Jean d’Osta, que « cette rue est perpendiculaire au boulevard Lemmonnier, 143-145, et aboutit au boulevard du Midi, près de la porte d’Anderlecht. Elle mesure 320 m, mais elle était plus longue lors de sa création en 1860, car elle occupait une partie de l’actuelle rue Vander Weyden, jusqu’au chemin de fer qui est devenu plus tard la rue de Stalingrad. » (Jean d’Osta)

     

    Il s’agit toutefois de ne pas confondre cette « rue des Foulons » (l’actuelle) avec celle qui existait déjà à Bruxelles, au 13e siècle, à l’intérieur de la première enceinte. Un cartulaire la nomme en 1303 Volrestrate prope Stoefstrate (« la rue des Foulons près de la rue de l’Etuve »). Comme des usuriers lombards habitaient cette rue, cette rue fut appelée par le peuple de Bruxelles (du moins par sa composante romane), la « rue du Lombard » (qui n’est autre que l’actuelle « rue du Lombard »), même si les Bruxellois de langue thioise restèrent fidèles plus longtemps à l’appellation d’origine : Volderstroet, Volderstraet, Volrestraete, Volrestroet, puis, par corruption, Vollestroet et finalement, Vollestraat.

     

    La rue des Foulons actuelle ne sera tracée qu’en 1860, sur le Voldersbreempd (Pré aux Foulons) qui, dès l’époque médiévale « avait été la résidence de nombreux ouvriers qui « foulaient » la laine pour en faire du feutre, industrie qui nécessitait beaucoup de trempages, dans la Senne proche, et de séchage au soleil, sur les prés. » (Jean d’Osta). Même si elle ne semble pas avoir laissé de traces, le fait qu’une fontaine ait existé à cet endroit au fil des siècles, ne doit donc pas nous étonner : le besoin vital en eau de l’industrie de la laine peut largement l’expliquer. Au fait, connaissez-vous le nom humoristique que certains Bruxellois ont parfois donné à la rue des Foulons ? La Langezottestroet… Littéralement : « la rue des Fous Longs » !

     

    On remarquera d’ailleurs qu’à peu de distance de la rue des Foulons , existe une « rue de la Fontaine » qui « prend son nom d’une fontaine qui traversait naguère les prairies de la fabrique de M. Basse, et qui aujourd’hui alimente l’école de natation fondée par M. Tallois : c’est la première école de ce genre qu’on ait vue à Bruxelles » (Eug. Bochart) Décidément, que d’eau, que d’eau ! 

     

    « La rue de la Fontaine doit son nom à une source jaillissante, qui se trouvait dans le domaine de M. Basse (à peu près au n°19 ou 21 de la rue) et qui était utilisée pour le lavage de la teinture des tissus. Dans les années 1860, cette fontaine alimentait la piscine de l’Ecole de natation créée par M. Tallois, la première du genre à Bruxelles. » (Jean d’Osta)

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : « La Meuse et l’Escaut », http://lemuseedeleauetdelafontaine.be / Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles, Eug. Bochart (1857), Editions Culture et Civilisation, 1981, p. 200, 226 / « La Meuse et l’Escaut », http://joch.over-blog.com/ / « L’Hôtel de Ville de Bruxelles », Y. Jacqmin et Q. Demeure, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2011, p. 18 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 15, 126-127, 174, 186 / « Fontaine Les Lions cracheurs », http://www.ebru.be / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », Eug. Bochart (1857), Editions Culture et Civilisation, 1981, p.393 / Ilot Sacré, Georges Renoy, Rossel – Bruxelles Vécu, 1981, p.95 / « Fontaine Le Cracheur », http://www.ebru.be / « Manneken Pis - Dans tous ses états », M. Couvreur, A. Deknop, Th. Symons, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2005, p.27-28.

  • Fontaines de Bruxelles (3)

     

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (3) :


    LE MENNEKEN PIS, WOLTJE ET LE SIEGE DU THEÂTRE DE TOONE…

    Deux ketjes, un théâtre et une fontaine… (Pour les termes bruxellois, voir (*) en gras).

    Allez, cette fois vous vous dites que le Timmermans là, il est vraiment devenu complètement zot ou qu’il est une fois encore zat pour sortir de pareilles zieverderâ ! Parce que bon, quand même : qu’est-ce que c’est que cette histoire de Menneken Pis –mo wie is da ? Le frère de l’autre, peut-être ?- et qu’est-ce que ça vient faire ici, dans une histoire des fontaines de Bruxelles ? Et l’autre là, le Woltje et son théâtre de Toone, c’est peut-être une fontaine lui aussi, en wa nog ? Mo wa des da voor en stûût ? Astableef !

    Eh bien non, je ne suis ni zot ni zat (du moins au moment où j’écris ces lignes !), mais quand on voit comment on traite notre Théâtre de Toone, l’âme de Bruxelles, il y a de quoi se prendre une sérieuse doef et terminer schijle zat au Marais, chez notre ami Yves Moens, en son stameneï de la rue du Marais n°3 (Yves, encore une Corne, astableef) !

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    Nous vous avons déjà présenté l’histoire de Toone et de son théâtre de marionnettes sur Bruxelles Anecdotique ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/11/17/toone.html ) et nous avions également donné l’alarme lorsqu’en 2016, le politique avait voulu raboter voire supprimer la subvention de Toone ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2016/02/25/la-victoire-de-woltje-85737599. ).

    A cette occasion et malgré une victoire obtenue grâce aux 16.000 signataires de la pétition de soutien à Toone, nous recommandions la plus grande prudence et la plus extrême vigilance : on pouvait s’attendre à d’autres écueils – pour ne pas dire plus…-, de nature peut-être plus sournoise mais aussi plus efficace… En bruxellois, on nomme un sournois haamelaaik et un manipulateur/magouilleur, froesjeler…ceci dit, à des fins strictement didactiques, cela va sans dire…

     

    Nouvel assaut contre Toone, immobilier cette fois (ben voyons)…

     

    Mais justement, nous ne croyions pas si bien dire… Il suffit de se rendre aujourd’hui à la rue du Marché-aux-Herbes, devant l’impasse Sainte-Pétronille –j’étais au théâtre, avec deux autres supporters de Toone, le samedi 4 mars, pour y voir Cyrano de Bergerac, mo wé, fieu !-, pour comprendre pourquoi Toone est susceptible de déranger, pour ne pas dire qu’il dérange franchement...

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    C’est que juste à côté, on est en train de construire un véritable complexe d’appartements, de commerces et de bureaux… Et il semble que d’autres projets du même genre sont prévus dans cette vieille artère bruxelloise, du coup elle-même menacée par le modernisme triomphant. J’imagine le prix d’un nouvel appartement sis à la rue du Marché-aux-Herbes ! On parle aussi, semble-t-il, de l’installation d’une banque…

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    Alors on peut penser que certains ne voient dans le Théâtre de Toone qu’un vieux bucht dérangeant, un brol juste bon à mettre au bac ! Oui, mais voilà, il y a toujours Toone VII et VIII – les Géal père et fils donc-, leur équipe, leur supporters, la subvention (pour le moment du moins : à tenir à l’œil !) et les 16.000 signataires de la pétition. Pas facile à déloger ces Toone ! Et en plus, potferdeke de potferdeke, la maison et les arcades géminées de l’impasse ont été classées en 1997, pas moyen de foutre carrément un bulldozer là-dedans !

     

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    Toone VII

    Qu’à cela ne tienne, ont dû se dire certains, on va contourner l’obstacle, en envahissant la cour intérieure et en coupant pratiquement le Théâtre de la rue Marché-aux-Herbes (n°s 66-68, impasse Sainte-Pétronille). Et voilà Toone et ses marionnettes presque emmurés dans leur théâtre et leur stameneï, avec quasi pour seule issue l’impasse Schuddeveld.

     

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    Celle-ci débouche sur la Petite rue des Bouchers (n°23) où le touriste de passage connaîtra bientôt toutes les difficultés possibles, pour peu même qu’il en connaisse l’existence, pour trouver la minuscule impasse Schuddeveld.

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    De quoi étouffer financièrement le théâtre et le stameneï de Toone ?

     

    Toone et l’ADIPB ou la résurrection du Brusseleir !

     

    - Bon, allez, Ricske, d’accord, on est de tout cœur avec Toone auquel, disons-le, seuls des smeerlapen peuvent vouloir du mal, mais tu nous as toujours pas dit ce que ce Woltje et ce Menneken Pis viennent faire dans cette histoire ?

    - M’enfin, quand même, vous savez pas ça, dommeriks ? Mais Woltje et le Menneken Pis sont deux ketjes de Bruxelles ! Et ensemble ils défendent le Théâtre de Toone ! Woltje est indissociable de Toone, comme le Menneken Pis est indissociable de Bruxelles ! Et comme Toone, c’est l’âme de Bruxelles…

    - Oïe, oïe, Ricske, tu nous agaces avec ton Menneken Pis, zenne ! Tu veux dire le « Manneken Pis » ! Dis, fieu,  tu peux pas parler comme un vrai Bruxellois, non ?

    - Awel merci ! Heureusement que Pierrot ne vous a pas entendu, zievereirs ! Car là, vous ne feriez pas les fafoules longtemps avec votre histoire de « Manneken Pis » et vous attraperiez fameusement dans votre pantalon de lui ! En na zwaagt en koechkes !

     

    Je vais vous expliquer l’histoire du Menneken Pis devenu Manneken Pis, mais auparavant, je vais encore une fois évoquer Toone où la résistance au saccage moderniste et immobilier du Vieux Bruxelles se poursuit avec, notamment, l’aide des étudiants de l’ADIPB (Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois). Ce sont des jeunes gens qui travaillent à la préservation et à la promotion du parler bruxellois, du brusseleir quoi ! Durant une soirée, ces étudiants déclament des textes et des sketches en brusseleir. Dès qu’on a le programme, on vous tient au courant !

     

    Alors que ceux qui croient pouvoir dire que Toone et ses marionnettes sont kapot arrêtent un peu de faire leur dikkenek, avec leur zuur smoel qui semble dire à tout le monde qu’ils peuvent faire de leur jan comme ils veulent à Bruxelles ! Et qu’ils se le tiennent pour dit : Woltje est toujours debout et bien debout ! Non, peut-être ! En dat in a kas !

     

    (*) Petit lexique bruxellois pour la compréhension du texte :

     

    - Astableef : S’il te plait ! Peut être utilisé dans le sens d’un remerciement, mais peut aussi être utilisé comme exclamation signifiant : « mais que va-t-on encore essayer de me faire croire » ou « non, mais ils ne doutent de rien, vraiment ! ».

    - Attraper dans son pantalon : Se faire réprimander.

    - Awel merci ! : Eh bien, merci ! Dans le sens : « eh bien, c’est du propre, ça alors ! ».

    - Bac : Poubelle. « In de bac », dans la poubelle.

    - Brol : Machin, truc.

    - Brusseleir : Bruxellois parlant le dialecte bruxellois. Aussi utilisé comme qualificatif : ce qui est « brusseleir ».

    - Bucht : Vieilleries, rebut.

    - Dikkenek : « Gros cou », prétentieux.

    - Doef : Cuite.

    - Dommerik : Idiot.

    - En dat in a kas ! : « Et ça dans ton armoire/dans ta caisse ! ». Signifie : « Prends ça ! Voilà pour ta pomme ! ».

    - En na… : Et maintenant…

    - En wa nog ? : « Et quoi encore ? », dans l’idée « mais qu’est-ce qu’ils vont encore aller chercher, faire ».

    - Fafoule : Trublion, agité.

    - Faire de son Jan : Faire le malin, se croire tout permis.

    - Fieu : Vieux, dans le sens « dis, mon vieux.. »

    - Froesjeler : Magouilleur, manipulateur.

    - Haamelaaik : Hypocrite, sournois.

    - Ketje (s) : Petit garçon, genre de Gavroche bruxellois ; sans le diminutif, un ket.

    - Koechkes : Se tenir coi, tranquille.

    - Mo wé : Mais oui.

    - Mo wa des da na voor een stûût ? : « Mais c’est quoi ça maintenant pour une histoire ? ».

    - Mo wie is da ? : “Mais qui est ça ?”, mais qui est-ce donc ?

    - Oïe, oïe ! : Peut exprimer divers états d’esprit, qui vont de l’embarras à la lassitude, ne passant par l’étonnement, l’exaspération et l’aveu d’impuissance.

    - Potferdeke : Nom d’une pipe.

    - Ricske : Diminutif d’Eric.

    - Schijle Zat : Complètement saoûl.

    - Smeerlapen : Saligauds.

    - Stameneï : Estaminet.

    - Stuut : Un événement d’apparence invraisemblable.

    - Zat : Saoûl.

    - Zenne : Hein ! Sais-tu ! Tu sais !

    - Zievereirs : Radoteurs, des gens qui racontent des sottises.

    - Zieverderââ : Sottises.

    - Zot : Fou.

    - Zuur Smoel : « Figure de vinaigre », visage antipathique.

    - Zwaagt ! : Se taire, « boucle(z)-la ! ».

     

    Pour en savoir plus sur les termes et les tournures de phrase en bruxellois (thiois ou/et francophone) :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/09/25/lexique-de-termes-bruxellois-7935190.html

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/09/27/tournures-de-phrases-et-expressions-courantes-à-bruxelles.html

     

    Quand Brusseleirs et Bruxellois défendent leur ville ensemble.

     

    Un jour que je me trouvais dans un restaurant thaïlandais d’Etterbeek, j’en vins à discuter avec quatre jeunes filles qui me dirent être originaires de divers pays d’Europe centrale, Union européenne oblige. Et elles me demandèrent d’où j’étais moi-même originaire. A quoi je leur répondis, non sans une petite pointe de zwanze (forme d’humour bruxellois) : « moi, je suis un Native ! » (à la manière des Amérindiens !). Et elles de s’exclamer, apparemment ravies de cette découverte ethnologique,  que c’était bien rare d’en rencontrer !

     

    Partant de cette amusante anecdote et au vu de ce qu’est Bruxelles aujourd’hui (sans parler de ce que notre ville est en train de devenir, passons…), peut-être vous direz-vous que savoir si le nom du « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dans le sens d’habitant, natif de Bruxelles-Pentagone), comme on l’a parfois appelé jadis, doit se prononcer Menneken Pis ou Manneken Pis, n’a plus vraiment ni sens, ni importance.

     

    Si « Bruxelles Anecdotique », le blog de notre ami Pierrot Heymbeeck, sans qui nous ne pourrions apporter notre petite pierre à la préservation de l’ancienne mémoire bruxelloise, était un blog sociologique ou faisant la promotion de l’art contemporain, peut-être auriez-vous raison, encore que… Mais le blog «Bruxelles Anecdotique » a pour but de préserver la mémoire du Vieux Bruxelles et de faire connaître une image spécifiquement bruxelloise, enracinée, de notre ville et, dans ce cas, lorsque j’évoque le Manneken Pis, Pierrot a parfaitement raison de me reprendre en me disant : « Non, mille fois non, men, les vrais bruxellois disent « Menneken Pis », et non « Manneken Pis » qui est une prononciation flamande, voire néerlandaise, reprise par les Belges francophones et les touristes ! » 

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2009/08/21/menneke-pis.html

     

    La fontaine du Menneken Pis.

     

    De fait, même si l’on ne peut plus, de nos jours, limiter la notion de « vrais Bruxellois », aux seuls Brusseleirs (natifs de Bruxelles parlant le bruxellois thiois), susceptibles de constituer, aujourd’hui, une découverte ethnologique ( !) bien plus rare encore que le Bruxellois francophone que je suis, il n’en n’est pas moins vrai que la remarque de Pierrot est pertinente.

     

    Nous allons donc suivre brièvement la trace de notre Ma… Menneken Pis –que l’on prononce généralement Menneke Pis (« mais-ne-ke-pisse »)- à travers les âges, histoire de faire mieux comprendre au lecteur l’évolution de la population de Bruxelles, au cours des siècles, notamment du point de vue linguistique (mais sans entrer, je vous rassure, dans je ne sais quelles querelles politico-communautaires typiquement belges donc nous n’avons que faire ici, au moins allons-nous tenter d’éviter l’écueil !).

     

    Notre ketje de Bruxelles sera donc, en quelque sorte, notre guide ! Mais d’abord, rappelons que le Menneken Pis est une fontaine dont l’origine, il est vrai, est quelque peu obscure. Nous n’allons toutefois pas refaire tout l’historique du Menneken Pis, vu que nous avons déjà écrit abondamment sur lui :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2014/04/21/menneken-pis.html

     

    On ne sait à quelle date exacte le Menneken Pis « s’est établi » à Bruxelles, mais on sait que les fontaines reprenant les thèmes du personnage urinant (adulte ou enfant), du crachat, de la lactation et de la blessure qui saigne remontent à l’Antiquité. Non-loin du Menneken Pis, on trouve d’ailleurs la fontaine du Cracheur et jadis, existait aussi une fontaine des Trois Pucelles dont l’eau jaillissait des seins de plusieurs personnages féminins. Mais nous traiterons le cas de ces fontaines dans d’autres articles. On peut aussi citer le cas, sans en tirer pour autant des conclusions ésotériques, d’une figure alchimique (Jung), l’Urina puerorum, soit l’ « urine de l’enfant » qui, de toute évidence, renvoie à l’idée de fontaine de jouvence.

     

    Il semble qu’un Menneken Pis existait déjà à Bruxelles en 1388. Un texte datant de cette époque signale l’existence d’une petite statuette de pierre à laquelle on donne le nom de Juliaenske (« Petit-Julien »), de même que d’une fontaine nommée Juliaenskeborre (« Fontaine du Petit-Julien »). Certaines sources évoquent même l’année 1377, sur la base d’un document des archives de Sainte-Gudule qui mentionne effectivement une fontaine…mais sans la nommer. D’autres sources contestent la localisation de la Juliaenskeborre à l’endroit où se tient la statuette actuelle du Menneken Pis et soulignent qu’elle se dressait bien plus loin, dans la Juliaenskeborrestraat, soit l’actuelle rue du Poinçon, près de la chapelle des Bogards.

     

    Il faudra attendre l’époque bourguignonne pour que le nom du Menneken Pis apparaisse dans un acte, daté de 1452, sous la forme « dMenneken pist ». C’est que la petite statuette fétiche de Bruxelles servait alors de borne entre deux quartiers de la ville. La fontaine du Menneken Pis, est également citée en 1498. Le nom de Menneken Pist reviendra sur de nombreux documents publiés par la suite. Ceci dit, même si le petit monument que les touristes viennent contempler aujourd’hui a perdu le rôle qui était le sien dans l’ancien système de distribution d’eau potable de la ville, le Menneken Pis a toujours été et reste une fontaine.

     

    C’est au 17e siècle que la statuette de pierre d’origine se voit remplacée par une statuette de bronze, vraisemblablement faite par Jérôme Duquesnoy l’Ancien, dont les deux fils, François et Jérôme le Jeune, étaient pourtant aussi en lice pour sa réalisation. François avait, semble-t-il, été choisi par son père, ce qui provoqua la jalousie de Jérôme le Jeune. Celui-ci, exécuté pour des faits de mœurs, aurait auparavant tué son frère François… Le conditionnel est ici de mise. Durant le bombardement de 1695, le Menneken Pis fut mis à l’abri, comme un objet particulièrement précieux. Ayant survécu au cataclysme, il verra sa gloire croître sans cesse, par la suite.

     

    La plus ancienne représentation de la fontaine du Menneken Pis date, plus ou moins, de la même époque, soit le début du 18e siècle : on la doit à un certain Harrewijn et elle montre clairement la disposition d’origine de l’ensemble, soit une statuette perchée sur une colonne d’environ 1,70 m, détachée des murs. Mais la notoriété dont on gratifiera le Menneken Pis lui vaudra, au cours des siècles suivants, bien des ennuis ! Devenu le symbole d’une certaine résistance bruxelloise, il sera la cible de diverses attaques, sera enlevé, cassé même, avant de bénéficier enfin d’une paix relative, seulement troublée par le siège auquel le soumettent quotidiennement les hordes touristiques !

     

    Au début du 20e siècle, existait encore dans la cour du n°16 de la rue des Alexiens (actuelle école Sint-Joris), une grotte dans laquelle, en ouvrant un robinet, on donnait au Menneken Pis de quoi faire pipi… De l’eau bien sûr…mais pas exclusivement ! Il fut un temps où, les jours de grande fête, le Menneken Pis arrosait son public favori de bière, de vin ou d’hydromel, ce qui donnait lieu, on s’en doute, à maintes libations et réjouissances populaires ! Ainsi, au cours de l’été 1890, le Menneken Pis délivra une première fois du vin et une seconde fois du lambic, un célèbre produit brassicole bruxellois (Quiévreux).

     

    Brusseleirs et Bruxellois.

     

    Si la fontaine du Menneken Pis a changé de fonction, au fil des siècles, la manière dont on perçoit le ketje de Bruxelles et jusqu’à son appellation, ont également évolué au gré des bouleversements sociologiques et démographiques qu’a connu notre ville au cours des dernières décennies. Passé du statut de « borne-fontaine » à celui de, très respecté « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dès la fin du 17e siècle), le Menneken Pis devint un véritable symbole de la ville, par la suite repris, pour ne pas dire récupéré, par l’échelon national belge, par exemple, sous les traits quelque peu caricaturaux d’un Menneken Pis mangeant des frites ! Ces dernières années, son caractère d’attraction touristique folklorique s’est affirmée, au rythme de l’internationalisation croissante de la Ville-Région de Bruxelles.

     

    Comme nous l’avons vu, Menneken Pis est l’appellation la plus anciennement connue du ketje de Bruxelles, directement dérivée d’une graphie datant de la moitié du 15e siècle, « dMenneken Pist ». Soulignons toutefois que l’origine de la fontaine elle-même est incertaine et que son histoire est largement lacunaire.  Rappelons également que ce qui a trait au Menneken Pis relève essentiellement de la tradition populaire orale et que son appellation elle-même est phonétique, autant dire que d’une époque à l’autre, mais aussi d’un quartier à l’autre, les appellations furent plus que probablement multiples.

     

    Il n’en n’est pas moins vrai que le nom de Menneken Pis est le plus ancien connu et qu’il s’est perpétué dans une population bruxelloise restée longtemps majoritairement thioise, c’est-à-dire parlant une forme bruxelloise de brabançon thiois -terme que l’on prononce « tiwa » et non « ti-ho-hisse », comme je l’ai déjà entendu et qui est une traduction du thiois, diets - mais non le flamand de Flandre flandrienne, pas plus, forcément, que l’actuel « Beschaafd Nederlands » ou «  ABN ».

     

    Au fil de la disparition ou de la transformation des quartiers populaires bruxellois d’origine, les Marolliens sont restés, grosso modo, les derniers dépositaires du parler bruxellois ancien ou, à tout le moins, de l’une de ses formes, car le brusseleir n’est pas homogène. On doit également citer le bargoensch –on y retrouve la trace du « bourguignon », rapport, sans doute, à l’époque des ducs de Bourgogne ; il semble qu’à une époque, il fut le parler des mauvais garçons de Bruxelles qui voulaient, par ce langage « ésotérique », dissimuler leurs desseins…- et l’ancien dialecte de Molenbeek-Saint-Jean (Meuilebeik), une commune qui, si elle véhicule aujourd’hui une image médiatique assez négative, a joué un rôle historique important dans le développement de Bruxelles, notamment via la paroisse Saint-Jean dont dépendait, dès l’époque médiévale, l’hôpital Saint-Jean sis, jadis, place Saint-Jean.

     

    Le « vrai bruxellois » (ou Brusseleir) d’un certain temps et ce jusqu’à nos jours, fut donc longtemps le natif de Bruxelles-Pentagone (2e enceinte), né de parents bruxellois (au moins !) et parlant une forme ou l’autre de brusseleir, notamment, le marollien. On distingue donc Bruxelles-Pentagone des territoires acquis par la Ville de Bruxelles, principalement au 19e siècle, aux dépens de certaines localités voisines et, bien évidemment aussi, des 18 autres communes qui constituent l’actuelle Région bruxelloise. Mais en quelques décennies, la configuration géoculturelle bruxelloise va être, comme nous le savons, profondément bouleversée.

     

    Depuis des siècles, Bruxelles est une ville de première importance dans nos régions et au lendemain de la création du Royaume de Belgique, en 1830-1831, elle devient la capitale du nouvel Etat-national belge. Dès l’origine, celui-ci pratique une politique de francisation à outrance qui vise, espère-t-il, à établir une réelle « cohérence nationale », fut-ce aux dépens de la composante flamande/thioise du pays. A Bruxelles, c’est à cette politique belge, et non à la Révolution française (à quelques rares exceptions près), que l’on doit, par exemple, la francisation des noms de rues, parfois jusqu’à l’absurde (ex. : la « rue des Vers » venant du nom de famille « Pieremans »…).

     

    Depuis des siècles, la population bruxelloise se répartit entre une élite minoritaire largement francisée et une population majoritairement thioise. Avec le temps, la population de langue française va s’accroître jusqu’à égaliser, puis surpasser démographiquement la population thioise (nous ne donnerons pas de calendrier, sachant qu’il s’agit là d’une source de conflit linguistique dans lequel, comme nous l’avons dit, nous ne souhaitons pas entrer).

     

    Au lendemain de la seconde guerre mondiale et particulièrement dans les années 1960, ce que l’on appelle la Flandre, dont les frontières dépassent très largement, désormais, celles des vieilles provinces flandriennes, West-Vlaanderen et Oost-Vlaanderen, et qui deviendra bientôt la « Région flamande », va accroître sa résistance politique et culturelle contre ce qu’elle considère comme une « hégémonie francophone ». De leur côté, les francophones rétorquent en assimilant ce combat nationaliste flamand à un radicalisme qui, selon eux, prend au moins en partie sa source dans un certain collaborationnisme pro-allemand, remontant à la deuxième guerre mondiale, voire à la première. Nous éviterons d’entrer dans ce débat.

     

    Bientôt, Flamands de Flandre et Bruxellois flamands (venus de Flandre ou thiois bruxellois ayant épousé la cause flamande), d’une part, Wallons et Bruxellois francophones (venus de Wallonie ou Bruxellois thiois francisés), de l’autre, vont se déchirer sur la question de Bruxelles. Les premiers considèrent Bruxelles (Brussel), comme leur capitale légitime. Les seconds font valoir que Bruxelles est francophone à 85 %, ce à quoi les Flamands rétorquent qu’il s’agit là d’une francisation récente, etc.

     

    Disons-le, dans cette dispute, les Brusseleirs se retrouvent bien peu pour ne pas dire, pas du tout ! Si leur parler est d’origine thioise, ils ne se reconnaissent pas pour autant, pour la majeure partie d’entre eux, dans le combat flamand pour la défense du néerlandais à Bruxelles. Si l’on retrouve, dans le bruxellois marollien, un nombre plus ou moins important (selon les époques) de tournures ou de termes français/wallons, ils ne se reconnaissent pas non plus dans le combat bruxellois francophone qui s’articule sur deux axes : « Bruxelles, capitale d’une Belgique unitaire à dominante francophone » ou « Bruxelles, ville francophone » (voire française).

     

    Menneken Pis, Manneken Pis, Petit Julien, Brusseleirs, Bruxellois : quel waterzooï !

     

    Et c’est ainsi que le Menneken Pis s’est retrouvé pris entre deux feux : le Manneken Pis d’un côté et le Petit-Julien, de l’autre ! La référence au Menneken Pis est donc bien plus importante, dans l’histoire de Bruxelles, qu’il n’y paraît de prime abord. Elle témoigne d’un esprit de résistance des Brusseleirs confrontés à ce qu’ils considèrent comme deux formes d’hégémonie linguo-culturelle. « Manneken Pis » est le nom que l’on donne au Menneken Pis en « beschaafd nederlands », nom adopté d’ailleurs par les francophones qui veulent voir en ce ketje typiquement bruxellois un symbole de…l’unité belge (tout comme certains humoristes français croient encore que l’accent bruxellois est l’« accent belge »…qui n’existe pas). Des francophones plus pointus ont, eux, exhumé de certaines légendes du Menneken Pis, le nom de « Juliaanske », qu’ils ont traduit par « Petit Julien ». Mais nous avons vu que ce dernier et sa fontaine n’étaient vraisemblablement pas situés à l’endroit où le Menneken Pis satisfait, depuis des siècles, le besoin pressant que l’on sait…

     

    Le lecteur comprendra donc peut-être mieux, suite à ces quelques explications, pourquoi les Brusseleirs soulignent l’importance de préserver le nom de Menneken Pis, aujourd’hui encore !  Soumis successivement et de manière incessante aux tentatives de francisation et de flamandisation (ou de « néerlandisation »), souvent expulsés, expropriés, supportant une pression immobilière constante dans un Bruxelles en pleine autodestruction urbaine (bruxellisation), sans véritable représentation politique,  en proie à une internationalisation démographique qui a souvent suivi, puis accompagné, une large paupérisation de leurs quartiers d’origine, contraints d’accepter la récupération à des fins politiques de leurs symboles régionaux spécifiques, et jusqu’à leur accent, chassés, enfin, par les prix prohibitifs d’une ville désormais élevée, plutôt à tort qu’à raison, au rang de « capitale de l’Europe », jusqu’à voir les Marolles contraintes de céder progressivement la place à un « quartier Breughel » aseptisé, les Brusseleirs se sont souvent résignés à voir leur culture propre disparaître, à n’en parler plus qu’au passé, et même, finalement, à quitter la ville de leurs ancêtres.    

     

    Je suis moi-même le fruit de cette évolution puisque « vrai Bruxellois », je ne suis pas pour autant Brusseleir… Né rue du Marais (cf. : existence d’infrastructures médicales !), au cœur du Pentagone donc, de père anderlechtois (qui parlait le bruxellois/brusseleir, tout comme l’anversois d’ailleurs) et de mère ixelloise (francophone), je n’ai toutefois pas connu les anciens Bas-Fonds de Bruxelles (anéanti par le béton bien avant ma naissance, à quelques maisons et établissements près) et ne connais et n’use que de quelques tournures de phrase et de quelques mots bruxellois.

     

    Mais si on ne peut plus limiter l’identité bruxelloise aux seuls Brusseleirs, réalité sociologique et démographique oblige, peut-on aujourd’hui se satisfaire d’une définition qui ne prendrait en compte que le fait d’être né en région bruxelloise, de père et de mère, eux-mêmes nés en région bruxelloise, et cela même si c’est appuyé par une généalogie paternelle, bruxello-brabançonne (je simplifie) remontant au début du 17e siècle, ce qui est mon cas ? Combien de gens qui, nés de parents eux-mêmes nés en région bruxelloise, se sentent aujourd’hui une affinité avec l’Histoire de Bruxelles, avec ses traditions, avec cette Héritage sans lequel Bruxelles n’existerait tout simplement pas ? Sans le sentiment d’appartenance historique, sans l’amour d’un certain Beau enraciné particulier, la naissance et la généalogie apparaissent secondaires. L’un doit forcément être le complément de l’autre.

     

    En partant de la résistance du Théâtre de Toone et de la fontaine du Menneken Pis, nous avons tenté de dresser, pour le lecteur, pas forcément au fait de nos réalités régionales, un état des lieux de l’identité bruxelloise, en ce début de 21e siècle. J’ai évoqué les déboires de Toone, je pourrais aussi parler de la disparition de plusieurs établissements se rapportant au Menneken Pis : le Manneken (en face de la fontaine), aujourd’hui complètement vidé « pour rénovation » ; la Légende (rue de l’Etuve), ancien local des Amis du Menneken Pis, remplacé par un magasin de fringues ; le Manneken Pis (rue au Beurre), remplacé par un magasin de montres…

     

    Je pourrais conclure en clamant que les combats les plus désespérés sont les plus beaux, ce qui est vrai, mais je ne vais pas terminer en faisant mon labbekak (mollasson, nouille, trouillard, geignard). Avec les Toone, leurs supporters résistent encore et toujours, comme un célèbre petit village gaulois, et ce n’est pas fini !

     

    Un musée des costumes du Menneken Pis s’est ouvert à la rue du Chêne (n°19) récemment suite à une rénovation du Musée de la Ville de Bruxelles (Maison du Roi). Yves Moens organise, rue du Marais (n°3), notre base de repli, notre ermitage brassicole bruxellois, loin de l’invasion chocolatée qui enveloppe littéralement la Grand-Place (à croire qu’à Bruxelles on verse du chocolat fondu sur les frites) ! Et Pierrot tient ferme la barre de Bruxelles Anecdotique auquel je continuerai à apporter mon soutien épistolaire, dans la mesure de mes possibilités.

     

    Venez-nous voir ou, à tout le moins, nous lire nombreux ! Avec nos ketjes, le Menneken Pis et Woltje, Brusseleirs et Bruxellois n’ont pas fini de leur faire tenir le fou (les enquiquiner), aux kluutzakken (couillons) qui nous voient déjà dans les poubelles de l’Histoire, ça je peux vous le dire, zenne !  

     

    Eric Timmermans.

     

    Sources (autres que celles déjà citées dans le texte) : « Manneken-Pis – Dans tous ses états », M. Couvreur, A. Deknop, T. Symons, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2005 / « Les costumes de Manneken Pis » (brochure) / www.toone.be 

     

     

  • Fontaines de Bruxelles. (2)

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (2) :

                                          

    LES FONTAINES ANSPACH ET ORTS


    La fontaine de Jules-Victor Anspach.

     

    Situation actuelle : La fontaine Anspach est aujourd’hui située au quai aux Briques, à l’extrémité du quai au Bois à Brûler.

     

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    Photo n° 1
    Pierrot Heymbeeck, février 2017.

    Historique : Ce monument fut érigé, en 1897, non sur une éventuelle « place Anspach », comme on aurait pu le penser, mais sur la place…De Brouckère ! Charles De Brouckère et Jules Anspach ont en commun, il est vrai, le fait d’avoir été tous deux bourgmestre de Bruxelles. A la mort de Jules Anspach, en 1879, il fut décidé de lui élever un monument, à savoir une fontaine. Mais il fallut toutefois attendre près de 30 ans pour que la fontaine Anspach fut enfin érigée sur ce qui est encore aujourd’hui, la place De Brouckère. Cette place bruxelloise, maintes fois saccagée et martyrisée, devait finalement perdre son fleuron en 1973, du fait des travaux réalisés pour la construction du métro. En 1981, on décida néanmoins de déplacer la fontaine, partiellement reconstituée, au quai aux Briques.

     

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    Photo n° 2
    Source : BRUXELLES 1000 ans des Bruxellois et de leur riche passé.

     

    Description : La fontaine Anspach fut érigée, en 1897, sur base du projet d’Emile Janlet et de Paul De Vigne. C’est un monument en pierre calcaire, granit rouge et pierre bleue, pourvu de sculptures en bronze et de bas-reliefs en marbre. Plus précisément, il s’agit un obélisque en granit d’Ecosse (ou de Suède), couronné par un saint Michel terrassant le dragon en bronze doré (Pierre Braecke).

     

    Le monument est orné de :

    -quatre écussons symbolisant les serments des escrimeurs, des arbalétriers, des archers et des arquebusiers ;

    -d’un médaillon de marbre blanc représentant Jules Anspach surmonté d’un coq, emblème de la vigilance ;

    -de deux statues allégoriques féminines (Julien Dillens), qui siègent à la base de l’obélisque : l’une symbolise la magistrature communale et tend dans une main, un gouvernail et de l’autre, serre un serpent, symbole de la prudence ; l’autre, sous la forme d’une nymphe accroupie sous une voûte, figure la senne envoûtée (Paul Devigne), les travaux de voûtement de la Senne ayant été entrepris et menés à bien sous l’administration de Jules Anspach, entre 1867 et 1871.

     

    Ajoutons qu’à l’origine, l’eau de la fontaine était crachée par une demi-douzaine de chimères (Godefroid De Vriese ou Devresse), mais lors de son déménagement, en 1981, la fontaine a perdu sa partie inférieure, et seules quatre chimères l’entourent encore aujourd’hui, les deux autres ayant été installées à l’autre bout du quai, au bord du deuxième petit bassin.

     

    Jules_ANSPACH_(1829-1879)[1].jpg

    Le bourgmestre Jules Anspach : Si la fontaine Anspach fut élevée, originellement, place De Brouckère, c’est parce que ce avait été le promoteur de la rénovation du bas de la ville. Jules-Victor Anspach naquit à Bruxelles, le 20 juillet 1829. Bourgmestre bâtisseur, surnommé le « Hausmann bruxellois » (en réalité cette dénomination s’applique à l’architecte Léon Suys, auquel on doit l’essentiel des grands travaux réalisés à l’époque de Jules Anspach), il appartenait à une vieille famille calviniste originaire de Suisse, Son grand-père, Isaac Salomon Anspach, citoyen de Genève et pasteur, dut, pour des raisons politiques, s’exiler à Bruxelles, de 1784 à 1791. François Anspach, fils d’Isaac Salomon et père de Jules, vint à son tour s’établir à Bruxelles, pour ses affaires : il fut ainsi notamment cofondateur puis directeur (en 1840) de la Caisse Hypothécaire et administrateur de la Banque de Belgique. Il fut aussi conseiller communal et député.

     

    Le jeune Jules Anspach, muni d’un diplôme de docteur en droit décroché à l’Université libre de Bruxelles (ULB), fut, comme son père, attiré par la politique. Il fut nommé conseiller communal en 1857, à l’âge de 28 ans, et échevin de l’Instruction Publique, dès 1858. Le 15 décembre 1863, il fut amené à remplacer le bourgmestre André-Napoléon Fontainas, mort inopinément durant l’été de cette même année. Il devait assumer cette charge jusqu’à sa mort, en 1879. Bruxelles était, à cette époque, dans un état déplorable (qui n’était sans doute pas sans rappeler son état actuel, Grand-Place exceptée…), mais les grands travaux d’Anspach allaient permettre d’élever Bruxelles au niveau des autres capitales européennes, tout en préservant l’essentiel de la ville ancienne.

     

    Jules Anspach n’est donc nullement responsable de la destruction des quartiers historiques de la ville, entrepris essentiellement dans le courant du 20e siècle, on pense notamment à la monstrueuse « jonction Nord-Midi ». On doit, au contraire, au bourgmestre Anspach, le percement des boulevards centraux (1871), la construction du palais de la Bourse (1874), l’aménagement du quartier de Notre-Dame-aux-Neiges, les prolongements de l’avenue Louise, de la rue de la Régence et de la rue Belliard, le Parc du Cinquantenaire, mais surtout, le voûtement de la Senne (1867). De fait, la ville croupissait alors littéralement dans la vallée de la Senne et s’en trouvait accablée par les maladies et l’insalubrité. Plusieurs épidémies de choléra avaient fait des milliers de victimes dans la population la plus pauvre des « bas-quartiers ».

     

    On peut dire que Jules Anspach se tua littéralement à la tâche pour faire de Bruxelles la ville formidable qu’elle fut et dont elle n’est plus qu’aujourd’hui que l’ombre. Epuisé, le bourgmestre Anspach rejoignit son frère, Eugène Anspach, qui possédait une maison de campagne à Etterbeek, le pavillon de Linthout. Le lendemain de son arrivée, soit le 19 mai 1879, il devait succomber à un coma diabétique (crise d’urémie ?). La nouvelle de son décès consterna toute la ville qui, consciente de l’œuvre immense accomplie pas son bourgmestre, lui offrit des funérailles grandioses. Nombreux sont les simples citoyens bruxellois, et notamment parmi les plus humbles, qui vinrent lui rendre hommage.

     

    Plusieurs lieux de Bruxelles rappellent la personne de Jules Anspach :

    -Jules-Victor Anspach naquit rue de l’Ecuyer, 33-35.

    -Jules Anspach vécut dans une maison, aujourd’hui détruite, de la rue des Sables (n°18).

    -C’est dans la maison du n°4 de la rue du Persil (face à la place des Martyrs) que mourut le père de Jules Anspach, François-Louis Anspach (1784-1858). Jules Anspach y avait ses bureaux en 1850.

    -En 1863, on note que Jules Anspach demeurait au n°9 de la rue des Minimes. La maison qui y était à cette époque a été détruite lors de la restructuration du quartier.

    -C’est au Palais du Midi (boulevard Maurice Lemonnier / avenue de Stalingrad) qu’on organisa, le 30 juin 1878, un grand banquet en l’honneur de Jules Anspach. Cinq mille militants libéraux y furent invités.

     

    Un mot sur le boulevard Anspach : En 1871, un boulevard fut créé dans le centre-ville. On le nomma d’abord « boulevard Central », avant de le rebaptiser du nom de Jules Anspach, en 1879. Nous passerons amèrement sur la jolie description du boulevard Anspach que nous faisait, en son temps, Jean d’Osta : celle-ci fait désormais partie d’un passé révolu… Le boulevard s’étend toujours bel et bien entre la place De Brouckère et la place Fontainas, mais il n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il fut jadis. D’ailleurs, peut-on encore parler de « boulevard » puisqu’il est à présent inclus dans ce que le politique nomme bizarrement un « piétonnier » qui n’est, en réalité, qu’une zone non-aménagée, interdite à la circulation automobile, et que désertent massivement habitants et commerces. Soit.

     

    Mais qu’existait-il à cet endroit à l’origine ? Entre 1604 et 1869, une ancienne rue des Bateaux, sise entre la rue de l’Evêque et le Marché-aux-Poulets, accueillait un marché au Poisson. Celui-ci y avait été établi en 1604 à l’emplacement d’une ruelle répugnante et fréquentées par la truanderie : la Petite rue des Bateaux, située en bordure de Senne. Est-ce à dire que le boulevard Central (futur boulevard Anspach),  été tracé sur l’ancien lit de la Senne ? L’assiette du boulevard actuel repose effectivement sur le double voûtement construit de 1868 à 1871 (à sec depuis 1955, suite au détournement de la rivière). Le lit primitif de la rivière, très sinueux, ne coïncidait cependant pas du tout avec le tracé rectiligne du boulevard (Jean d’Osta).

     

    Quoiqu’il en soit, c’est le boulevard central de 1870 qui devait consacrer la technique nouvelle de l’habitation urbaine bruxelloise. C’est par elle que la population bruxelloise atteint rapidement le million d’habitants. Que reste-t-il aujourd’hui de la gloire passée de cette artère bruxelloise qui ne fut rien moins que légendaire ? La Bourse (dont nous ne traiterons pas ici l’histoire de l’emplacement, qui mérite un texte particulier, rapport notamment à l’ancien couvent des Récollets) et quelques anciens édifices :

    -N°s 56-58 : Immeuble construit en 1939 pour les brasseries Wielemans-Ceuppens, par l’architecte Adrien Blomme. Jadis, un café célèbre était établi à cet endroit : « Aux Armes des Brasseurs ».

    -N°s 59-61 : Immeuble conçu par Gérard Bordiau, en 1872. Il est orné de cariatides que l’on doit à Julien Dillens.

    -N°85 : Immeuble qui abrita l’ancien cinéma Pathé Palace. On le doit à l’architecte Paul Hamesse. La salle du Pathé Palace, ouverte en 1913, pouvait accueillir 2500 personnes. C’était la plus grande salle de cinéma de Bruxelles.

     

    C’est là à peu près tout ce qui subsiste de la brillante artère bruxelloise de jadis…

     

    La fontaine d’Auguste Orts.

     

    Pierrot Heymbeeck,

    Photo de Pierrot Heymbeeck

    Situation actuelle : Coin de la rue Auguste Orts et de la place de la Bourse (coin coupé de l’ex-Hôtel Central, actuel Hôtel Marriott- Grand-Place).

     

    Historique et description : En 1888, au coin de la rue Auguste Orts et de la place de la Bourse, on édifia une fontaine en pierre élevée sur base des plans de l’architecte Beyaert. On peut voir, surmontant la fontaine, le buste d’Auguste Orts, œuvre du statuaire Vinçotte.

     

    Une inscription détaille les titres dont fut gratifiés Auguste Orts :

     

    Bâtonnier de l’Ordre des Avocats à la Cour de Cassation

    Professeur à l’Université Libre

    Echevin de la Ville de Bruxelles

    Président de la Chambre des Représentants

    Ministre d’Etat

    Grand Officier de l’Ordre de Léopold

    Né à Bruxelles le 7 avril 1814 . Décédé le 3 novembre 1880

     

    Il est dit qu’une seconde fontaine aurait dû être édifiée sur le coin d’en face. 

     

    L’échevin Auguste Orts : Né à Bruxelles, le 7 avril 1814, Auguste Orts appartenait à une très ancienne famille issue des sept lignages de Bruxelles. Il fit de brillantes études de droit à Liège et, enfant surdoué, il les termina à l’âge de 19 ans. Franc-maçon, membre de la loge bruxelloise « Les Amis philanthropes » (ou « Amis du Progrès »), premier député de sa loge auprès du Grand Orient, il fut avocat à la Cour de cassation, jurisconsulte, historien, professeur d’économie politique à l’Université Libre de Bruxelles (1838-1860) et ministre d’Etat (1879). Homme politique libéral, Auguste Orts représenta l’arrondissement de Bruxelles à la Chambre (1848-1880) et présida cette assemblée de 1859 à 1860. Il fut également conseiller communal de Bruxelles de 1856 à 1880 et exerça l’échevinat du Contentieux, de 1869 à 1873, sous le mandat de son ami, le bourgmestre Jules Anspach (est-ce un hasard si la rue Auguste Orts est perpendiculaire au boulevard Anspach, les deux bâtisseurs se trouvant ainsi réunis dans la toponymie bruxelloise ?). Parallèlement à ses vies professionnelle et politique, Auguste Orts mena une carrière d’écrivain. Il fut ainsi l’un des rédacteurs du journal L’Observateur (1835-1842) et collabora avec de nombreux autres journaux. Il fut l’un des fondateurs d’un recueil de jurisprudence : La Belgique judiciaire (1843), mais écrivit aussi des ouvrages patriotiques et anticléricaux. On retrouve encore Auguste Orts au n°40 de la rue des Minimes, où il habitait en 1868. Auguste Orts est décédé à Bruxelles, le 3 novembre 1880.

     

    Un mot sur la rue Auguste Orts : C’est en 1877 que l’on créa la rue Auguste Orts, soit bien avant la rue Antoine Dansaert, qui la prolonge aujourd’hui jusqu’à la Porte de Flandre. Cette large rue de 90 m a pris la place d’un pont sur la Senne (situé à hauteur de l’ex-Hôtel Central, actuel Hôtel Marriott-Grand-Place , et d’une petite rue qui reliait jadis la place des Récollets (moitié sud de l’actuelle  place de la Bourse) à la rue des Poissonniers. Ce pont et cette rue portaient alors le nom d’une famille, les Middeleer. Le père Middeleer, riche industriel, acheta en 1796, à la faveur de la Révolution française, le grand jardin de l’ancien couvent des Récollets (ou Frères mineurs de la Récollection). Le domaine des religieux venait d’être morcelé et leur église…transformée en marché au beurre ! Et sur les jardins conventuels de la rive gauche, M. Middeleer établit une fabrique.

     

    Mais ce sont ces héritiers qui, en 1835, percèrent une rue qu’ils bordèrent de maisons semblables, et firent construire, à leurs frais, sur la Senne, un point sans péage. Ils espéraient bien que la Ville prolonge leur rue jusqu’à la Grand-Place, à travers, notamment, les ruines du couvent. Ce fut en vain : rue et pont périclitèrent dans un quartier qui resta pauvre et, selon les mots du conseiller Bochart (1848) « indigne » des belles réalisations des Middeleer. En 1868, on décida donc…de tout raser, le quartier « indigne » et les « belles réalisations » des Middeleer ! Et c’est donc en 1877 que l’on traça la rue Auguste Orts que le bon peuple de Bruxelles appela longtemps…la « nouvelle rue Middeleer » !

     

    On développa dès lors la nouvelle artère de la manière la plus bourgeoise. On y édifia de beaux et grands immeubles. On y établit des cafés, des restaurants plus ou moins fastueux et très fréquentés par les habitués de la Bourse voisine. Mais ce sont surtout les théâtres qui firent la renommée de la rue Auguste Orts.

     

    Citons :

    - Le Théâtre de la Bourse (n°1), inauguré en 1885, il occupait une partie de l’ex-Hôtel Central (actuel Marriott-Grand-Place) mais brûla complètement en 1890;

    -L’Olympia (n°7), inauguré en 1897, ce petit café-concert devait se transformer ultérieurement en un vrai théâtre : le Théâtre-Concert de l’Olympia. C’est à l’Olympia que fut jouée, le 10 mars 1910, la première du Mariage de Mlle Beulemans. En 1930, le théâtre de l’Olympia devint le cinéma Ambassador, qui fut longtemps consacré aux films pour enfants (je l’ai également fréquenté !), avant de disparaître à son tour.

    -Le Poulailler (n°4), fut un cabaret renommé durant les années 1930-1940. Il était animé par un humoriste du nom de Marcel Antoine, dit « Slache », et par sa pianiste, Christiane.

    -La Brasserie Flamande (n°16) qui n’avait d’ailleurs de « flamande » que le nom et le style de la décoration intérieure, également agrémentée de tableaux muraux représentant des vues du Vieux Bruxelles. L’établissement offrait le service de salles pour réunions et banquets. Après la seconde guerre mondiale, cet établissement connut encore quelques heures de gloires, grâce à son chef Matagne, puis vint le jour où il se transforma en dancing, puis en snack-bar… La grande salle de la vieille Brasserie Flamande, fut aménagée en théâtre par un acteur populaire du nom de Darman. Nouveau Théâtre de la Bourse, il ne survécut pas longtemps au décès de Darman, survenu en 1959. En février 1965, il devait devenir le Beursschouwburg, réellement flamand celui-là, et donc ouvert aux productions des cercles flamands d’art dramatique.

     

    Ajoutons que l’on trouve aussi un hôtel dédié à la mémoire de l’échevin bruxellois : le Orts Hôtel, situé au coin de la rue Auguste Orts et de la rue des Poissonniers.

     

    Eric TIMMERMANS

     

    Sources : Dictionnaire d’histoire de Bruxelles, sous la direction de Serge Jaumain, Prosopon, 2013, p.36 et 40-41, p. 93-94, p. 597 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p.18-22, p.242-244 / Ils ont choisi Bruxelles, Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004, p.11, P. 227, p. 244-245 /Fontaine Anspach, www.ebru.be, 2016 / Centre historique de Bruxelles : les fontaines, www.horizon-nomade.com

  • Fontaines de Bruxelles (1)




    LES FONTAINES DE BRUXELLES (1) : Les fontaines des Petit et Grand Sablons.

    I.La fontaine d’Egmont et Hornes au Petit Sablon.

    I.1.Le nouvel Etat belge à la recherche de « symboles nationaux ».

     

    La plus ancienne photo connue de la Grand-Place date de 1856 (Jean d’Osta). Cette année-là, on décida d’édifier sur ladite Grand-Place, une fontaine monumentale célébrant le 25e anniversaire du règne du roi Léopold Ier. Mais ce n’est pas, nous le verrons, cette fontaine à l’existence bien éphémère qui nous intéresse ici.

     

    A cette époque, le jeune royaume de Belgique s’inquiétait des événements qui se déroulaient chez son puissant voisin français. En 1848, une révolution avait fait basculer la monarchie et avait débouché sur l’établissement de la IIe République. Plus inquiétant encore, le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte se faisait proclamer Empereur des Français sous le nom de Napoléon III.

     

    De quoi donner des sueurs froides au jeune Etat belge qui se souvenait des irruptions républicaines françaises de la fin du 18e siècle et du règne impérial de Napoléon Ier dans les quatorze premières années du 19e. Ces craintes étaient d’autant plus justifiées que Napoléon III nourrissait effectivement des vues annexionnistes envers le jeune royaume de Belgique qui, paradoxalement, pratiquait alors une politique de francisation généralisée (en réaction au régime hollandais notamment), mais qui accueillait aussi sur son territoire nombre d’opposants français au régime de « Napoléon le Petit », dont le plus célèbre est, sans conteste, Victor Hugo.

     

    Il fallait donc multiplier les actes et les symboles patriotiques, afin d’accréditer la thèse, pourtant pas forcément évidente, de l’existence d’une « nation belge » éternelle et faite pour l’éternité. Pour ce faire, on va enrégimenter dans les livres d’histoire, nombre de personnages historiques que l’on qualifiera de « Belges », alors que le terme leur était généralement bien peu commun et que les idées même d’ « Etat-national » et de « citoyenneté », idées nées avec la Révolution française de 1789, leur était inconnue.

     

    I.2.Les comtes d’Egmont et de Hornes, élevés au rang de « héros nationaux belges ».

     

    Nombreux furent donc ces personnages qui se virent délivrer un passeport belge ! On citera pêle-mêle Ambiorix, Bruegel, Vésale, Mercator, Charles-Quint et ce personnage qui nous intéresse ici tout particulièrement : le comte Lamoral d’Egmont. Nous n’allons pas refaire l’histoire du Compromis des Nobles et de la Révolte des Gueux (voir, à ce sujet : http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/12/10/le-quartier-du-petit-sablon-et-ses-gueux.html ). Rappelons simplement que  les figures des comtes d’Egmont et de Hornes ont été longtemps présentées comme des « héros nationaux belges » qui résistèrent vaillamment au cruel pouvoir du roi d’Espagne Philippe II et de son âme damnée, le duc d’Albe, avant de se faire héroïquement décapiter sur la Grand-Place, le 5 juin 1568. Une vision manichéenne qui a, depuis, été largement nuancée par les historiens…


    fontaines

    Photo n° 1

    Mais au 19e siècle, dans le contexte que nous avons décrit, l’image de la résistance des comtes d’Egmont et de Hornes au régime espagnol, va être utilisée pour galvaniser le nouveau patriotisme belge. C’est particulièrement vrai pour le comte Lamoral d’Egmont qui, à l’époque de Charles-Quint, s’était distingué sur les champs de batailles, remportant notamment les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines contre les armées du roi de France. Le mythe national centré sur les personnalités d’Egmont et Hornes ne faisait toutefois pas l’unanimité. Si le parti libéral, notamment, voyait en eux des résistants au pouvoir théocratique espagnol, pratiquement des « libres-penseurs », le parti catholique, lui, les percevait plutôt comme des traîtres au légitime pouvoir de Sa Majesté Très Catholique, le roi d’Espagne Philippe II. Et cette question, débattue quatre siècles après les faits, fit l’objet de disputes homériques au niveau des édilités locales et nationales !

     

    I.3.La fontaine d’Egmont et Hornes : de la Grand-Place au Petit Sablon.


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    Devant la Maison du Roi

    On se décida malgré tout à commander, à Charles-Auguste Fraikin (1817-1893) et sur proposition du Ministre de l’Intérieur Charles Rogier, un monument dédié aux comtes d’Egmont et de Hornes. C’est d’ailleurs dans ce but que la Ville de Bruxelles fit l’acquisition, en 1825, de la Maison du Roi (Broodhuis) et qu’elle en entama la restauration. Pour des raisons que nous exposerons ultérieurement, le square du Petit Sablon paraissait le plus approprié pour accueillir le monument dédié aux comtes d’Egmont et de Hornes. Malgré cela, le conseil communal de Bruxelles vota, à une courte majorité, en faveur de la Grand-Place, lieu d’exécution, il est vrai, des deux comtes rebelles. Le monument fut dévoilé le 16 décembre 1864. Il s’agissait d’une grande fontaine, surmontée de deux statues à l’effigie (plus ou moins romantique) des comtes d’Egmont et de Hornes. Après bien des discussions, le groupe fut finalement placé devant les escaliers de la Maison du Roi.

     

    Mais il n’y a pas la moindre fontaine devant la Maison du Roi, me direz-vous ! C’est exact, puisqu’elle a été transférée depuis bien longtemps au Petit Sablon. Mais pourquoi au Petit Sablon ? Parce que celui-ci est situé non loin de l’ancien emplacement du palais de Culembourg (sis rue des Petits Carmes, ancienne caserne des grenadiers ; il fut rasé par les Espagnols, le 28 mai 1568), où fut concocté le « Compromis des Nobles » (décembre 1565) et où se tint le « Banquet des Gueux » (avril 1566), et parce qu’il s’étend face au palais…d’Egmont, tout simplement. De fait, c’est Lamoral d’Egmont qui achèvera la construction du palais qui porte encore son nom aujourd’hui. En 1564, il fit d’ailleurs organiser un tournoi à l’emplacement de l’actuel parc du Petit Sablon.

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    Photo n° 2

    Malgré les travaux de restauration entrepris près de quarante ans avant l’érection du monument dédié à Egmont et Hornes, la Maison du Roi se porte mal et exige de nouvelles transformations, pour ne pas dire, une refonte complète. En 1877, soit à peine treize ans après son inauguration, le monument-fontaine est temporairement écarté de la Grand-Place. Le 15 janvier 1879, le conseil communal décida, à l’unanimité, de transférer le groupe au Petit Sablon. Depuis cette époque, celui-ci constitue le cœur d’un square inauguré en 1890 et conçu par Henri Beyaert, soit un jardin de style Renaissance consacré à d’illustres personnages recrutés, comme nous l’avons dit, pour les besoins de la cause du « patriotisme belge ».

     

    Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p.134, 136, 295 / De la Halle au Pain au Musée de la Ville – Huit siècles d’histoire de Bruxelles, B. Vannieuwenhuyze, M-C. Van Grunderbeek, P. Van Brabant, M. Vrebos, Historia Bruxellae, 2013, p.34 -35 / Les Comtes d’Egmont et de Hornes – Victimes de la répression politique aux Pays-Bas espagnols, Historia Bruxellae, G. Janssens, 2013, p.32-38 / Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain, Prosopon, 2013, p.296 / Bruxelles est malade, Michel Michiels, 1996 (via www.ebru.be).

     

    II.La fontaine de Minerve au Grand Sablon.

    II.1.La fontaine de Thomas Bruce, lord anglais et jacobite.

     

    En 1696, un pair de Grande-Bretagne, -(m (agnae) Brit (anniae), selon la formule latine reprise dans l’une des inscriptions de la fontaine du Sablon- , du nom de Lord Thomas Bruce (1656-1741), 2e comte d’Aylesbury et 3e comte d’Elgin, forcé de s’exiler en raison de sa fidélité à Jacques II (James Stuart), vint à Bruxelles et s’installa dans un hôtel situé dans le haut du Sablon. Par gratitude envers l’hospitalité agréable et salutaire (Hospitio jucundo et salubri) dont il bénéficia, Lord Bruce fit ériger dans le bas de la place du Sablon, une fontaine monumentale, à l’emplacement même du Zavelpoel (« bassin de sable », terme thiois qui, dit-on, désigne le marécage sablonneux qui, jusqu’en 1615, occupait la moitié nord de l’actuelle place du Grand Sablon). En réalité, le terme « poel » désigne un abreuvoir pour les animaux et une réserve d’eau en cas d’incendie. Le réservoir fut comblé en 1615 et remplacé par une fontaine, en 1661, jusqu’à ce qu’elle se vit remplacée par la fontaine monumentale dont nous allons vous conter les origines et l’histoire.

     

    Aujourd’hui encore, sur cette fontaine, une formule de reconnaissance en latin rappelle l’hospitalité que Bruxelles accorda à Lord Bruce :

     

    « Thomas Bruce Comes Ailesb (uriensis) m (agnae) Brit (anniae) par Hospitio apud Bruxellas XL annis Usus jucundo et salubri, De suo poni testamento jussit Anno MDCCXL ».

     

    Le comte anglais commanda la construction de cette fontaine en 1740 mais ne devait jamais la voir construite de son vivant. Par contre, son exécuteur testamentaire, à savoir son héritier, John Bruce (lien familial non-précisé), se fit un devoir de respecter ses dernières volontés et c’est ainsi que fut élevée, au Sablon, la fontaine que l’on doit au sculpteur Jacques Bergé (1693-1756). Le groupe fut placé le 4 novembre 1751, signé « J. Bergé Bruxell. » mais il est daté de 1740 (année de la commande du monument par Lord Bruce).

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    Sur l’autre face du monument, une autre inscription latine précise que, onze années plus tard, « alors que la paix était raffermie par toute la terre », son héritier John Bruce se chargea d’ériger la fontaine, « au temps où régnaient dans le bonheur et dans la gloire, après avoir reconquis l’héritage paternel, François de Lorraine, empereur des Romains, et Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Charles VI ». Et nous reviendrons sur la mention à Charles de Lorraine, « gouverneur des Belges »… :

     

    « Undecim vero post annis Pace unique terrarum firmata Joannes Bruce haeres erigi curavit, Francisco Lotharingo Rom. Imperium Et Maria Theresia Caroli VI f (ilia) Regna paterna fortiter vindicata Feliciter et gloriose tenentibus Carolo Lothar (ingo) Belgii gubernatore ».

     

    II.2.Contexte et anachronismes historiques : les Pays-Bas méridionaux et la guerre de succession d’Autriche.

     

    Que l’on retrouve les armoiries, la devise familiale et les remerciements de Lord Bruce sur le devant du piédestal de la fontaine n’a rien d’étonnant. La référence à l’Empereur François Ier et à son épouse Marie-Thérèse peut, quant à elle, difficilement être l’œuvre de Thomas Bruce, tout simplement parce que celui-ci est décédé en 1741, soit quatre années avant que Marie-Thérèse d’Autriche ne fasse élire son époux (depuis 1736), François-Etienne de Lorraine, sur le trône impérial (1745-1765), sous le nom de François Ier, devenant alors elle-même impératrice consort des Romains (1745-1780). Thomas Bruce a, moins encore, pu saluer, à l’issue de la guerre de succession d’Autriche (1748), l’accomplissement de la volonté autrichienne de voir Marie-Thérèse succéder à son père Charles VI sur le trône d’Autriche (Pragmatique Sanction), puisqu’il était mort, sept ans auparavant ! 

     

    Or, ces références à la « paix raffermie par toute la terre » et à la « reconquête de l’héritage paternel » (de Marie-Thérèse) par François Ier, font bel et bien référence à la conclusion de la guerre de succession d’Autriche (1740-1748). Celle-ci fit entre 100.000 et 450.000 morts en huit ans. Nombre de batailles de cette guerre furent livrées dans nos contrées, notamment le siège de Bruxelles (janvier et février 1746), capitale des Pays-Bas autrichiens, et la bataille de  Fontenoy (11 mai 1745), rendue célèbre par la phrase prêtée au comte d’Anterroches (1710-1785) : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » ou, suite à ce qui fut interprété comme une provocation d’un officier anglais du nom de Lord Charles Hay : « Monsieur, nous n’en ferons rien ! Tirez vous-mêmes ! ».

     

    Qui donc, dès lors, a bien pu faire faire apposer ces inscriptions apparemment anachroniques sur les faces de la Fontaine de Minerve ? Il nous faut chercher du côté du nouveau gouverneur des Pays-Bas autrichiens : Charles-Alexandre de Lorraine. Celui-ci est d’ailleurs cité dans l’une des inscriptions de la fontaine. Quoi de plus normal, me dira-t-on, puisque Charles de Lorraine fut gouverneur des Pays-Bas méridionaux autrichiens de 1741 à 1744 et de 1749 à 1780.

     

    Certes. Mais Charles de Lorraine fut choisi comme gouverneur des Pays-Bas méridionaux en avril 1741 et il prit ses fonctions au mois d’août de la même année. Et en raison de la guerre de succession d’Autriche, il ne put réellement prendre son poste qu’en 1744…et encore ! S’il fit son entrée à Bruxelles, le 26 mars 1744, il devait, deux mois plus tard, reprendre le commandement de l’armée du Rhin. Ce n’est que le 24 avril 1749 qu’il put, finalement, entamer son gouvernorat. C’est dire que Lord Thomas Bruce n’a pas pu –ou alors si peu !- le connaître comme gouverneur des Pays-Bas méridionaux…et non de la « Belgique » ou des « Belges », tel qu’indiqué dans l’inscription de la fontaine : un anachronisme de plus !

     

    Les Pays-Bas méridionaux autrichiens regroupaient, grosso modo, l’actuelle Belgique (moins la Principauté de Liège) et le Grand-Duché de Luxembourg, de même que des populations de langue germanique et de langue romane, restées fidèles au catholicisme au lendemain de la scission des anciennes Provinces Unies, lors des guerres de religion du 16e siècle. La référence à la Belgique ou aux Belges (« Belgii ») de l’inscription latine ne désigne aucun Etat de ce nom, puisqu’il n’existât pas de structure étatique belge dénommée ainsi avant 1830 (si l’on excepte les désastreux Etats belgiques unis de 1790…). Il s’agit donc d’un rappel quelque peu romantique de la Gaule Belgique romaine, dont le nom fut semble-t-il exhumé au 15e siècle, après des siècles d’oubli, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui voulut ainsi renforcer la cohérence de ses pays de « Par-Deçà » (nos contrées) et ses pays de « Par-Delà » (Bourgogne et Franche-Comté).

     

    La guerre de succession d’Autriche se termine donc en 1748. Charles de Lorraine débute réellement son gouvernorat en 1749. Le 4 novembre 1751, à la demande de l’exécutant testamentaire de Thomas Bruce, John Bruce donc, la Fontaine de Minerve est élevée au Grand Sablon, ornée d’inscriptions et de symboles dont Lord Bruce ne pouvait évidemment connaître la signification onze ans auparavant. En fait, les inscriptions ont été composées par un certain Roderic de Cologne…conseiller intime de Charles de Lorraine !

     

    II.3.Thomas Bruce et la Glorieuse Révolution : autre temps, autre guerre…

     

    La présence de notre lord anglais à Bruxelles ne trouve donc pas son origine dans la guerre de succession d’Autriche, mais dans des événements qui se déroulèrent en Angleterre, à la fin du 17e siècle. Ils sont connus sous le nom de « Glorieuse Révolution ». En 1688, le roi Jacques II d’Angleterre et d’Irlande, un Stuart, également roi d’Ecosse régnant sous le nom de Jacques VII, est détrôné par un coup d’Etat protestant mené par une armée hollandaise de 25.000 hommes, dont plus de 7000 huguenots français. Or, Thomas Bruce est un jacobite, c’est-à-dire un partisan de Jacques II, souverain catholique aux tendances absolutistes avérées. De cette révolution, bien moins pacifique qu’on ne veut l’avouer généralement, le pouvoir du Parlement se voit renforcé par rapport au pouvoir royal.

     

    Suite au débarquement des troupes hollandaises du prince Guillaume III d’Orange en Angleterre, Thomas Bruce fut l’un des cinq pairs d’Angleterre qui restèrent fidèles à leur souverain Jacques II. Malgré la supériorité numérique de son armée, Jacques II préféra prendre la fuite vers la France, où il voulait se placer sous la protection de Louis XIV. Lord Thomas décida d’accompagner son roi jusqu’à Rochester. Mais le souverain tenta sans succès de rallier le continent après avoir supposément jeté le grand sceau d’Angleterre dans la Tamise ! Quelques jours plus tard, sans doute le 18 décembre 1688, il fut arrêté dans le Kent et placé en détention. Voulant éviter d’en faire un martyr, Guillaume III le laissa s’échapper vers la France quelques jours plus tard, soit le 23 décembre. Mais en mars 1689, Jacques II débarqua en Irlande, avec le soutien des armées du Roi Soleil. Il bénéficia aussi de l’appui du parlement irlandais, mais ses troupes furent vaincues à la bataille de la Boyne, le 1er juillet 1690. S’en suivit un deuxième exil français, cette fois, définitif. On estime à 40.000 le nombre de partisans de Jacques II ou jacobites, qui trouvèrent refuge en France au lendemain de ces événements. Ils y constitueront la Cour jacobite de Saint-Germain-en-Laye et la puissante communauté des Irlandais de Nantes (les rangs jacobites furent composés à 60 % d’Irlandais).

     

    Et qu’advint-il de Thomas Bruce ? Par deux fois abandonné par son souverain, il resta malgré tout en Angleterre. Mal lui en pris. En 1695, Lord Bruce fut accusé d’avoir conspiré, en vue de rétablir Jacques II sur le trône, puis fut emprisonné à la Tour de Londres. Il put toutefois éviter l’exécution et prit à son tour la route de l’exil. Et celle-ci le mena à Bruxelles où il vécut une quarantaine d’années et où il décéda le 16 décembre 1741. Pour ce partisan de la monarchie catholique, le choix de s’exiler dans les Pays-Bas espagnols (1556-1713) ou/et autrichiens (1713-1789) n’a pas de quoi surprendre. Soulignons toutefois que dans le contexte de la guerre de succession d’Autriche, les jacobites, rangs dont Lord Bruce était issu, étaient les alliés du royaume de France, alors que le royaume de Grande-Bretagne (1707-1800), avec lequel il avait fait le choix de prendre quelques distances, était l’allié des Habsbourg d’Autriche. Mais cette guerre ne devait pas concerner Lord Bruce, puisqu’il décéda un an environ après son commencement, à l’âge de 85 ans.

     

    II.4.La Fontaine de Minerve de 1751 à nos jours.

     

    On retrouve les armoiries du comte d’Ailesbury sur les deux faces principales du socle. A leur base, deux cracheurs déversent de l’eau dans une vasque soutenue par des escaliers en pierre bleue. De chaque côté des masques cracheurs on trouve, gravées, les trois premières et les trois dernières lettres de la locution latine Fuimus (« Nous fûmes »), devise de la famille Bruce rappelant qu’ils furent rois d’Ecosse au 14e siècle.

     

    De fait, Thomas Bruce est un descendant de Robert Bruce (ou Robert de Bruce) qui fut roi d’Ecosse sous le nom de Robert Ier, de 1306 à 1329. C’est un contemporain de William Wallace, ce chevalier écossais qui mena la lutte contre l’occupant anglais et qui fut rendu célèbre, sous les traits de l’acteur Mel Gibson, dans le film Braveheart (1995). A la fin de ce film, les Ecossais, sous les ordres de Robert Bruce (dont le rôle est tenu par l’acteur Angus Macfadyen), lancent la charge contre les troupes anglaises et remportent une grande victoire. Cet affrontement est connu sous le nom de bataille de Bannockburn. Celle-ci se déroula les 23 et 24 juin 1314.

     

    Le socle est surmonté d’un groupe en marbre blanc de Gênes que l’on doit, comme nous l’avons dit, à Jacques Bergé qui l’a lui-même utilisé sur base d’un dessin du comte de Calemberg. Il représente la déesse Minerve assise, tenant un médaillon aux effigies de François Ier et de Marie-Thérèse. Minerve est perçue comme l’aspect romain de la déesse hellénique Pallas Athéna. Celle-ci, déesse de la Guerre ou, plus précisément, de l’art de la Guerre, basé sur l’intelligence calculatrice, fait pendant à Arès, dieu de la Guerre volontiers présenté comme balourd, brutal et bien souvent stupide. Les Grecs distinguaient clairement ces deux approches de la guerre. Les Romains ont assimilé Athéna à Minerve, mais le lien entre Mars et Arès est loin d’être aussi évident, Mars étant respecté à Rome, bien plus qu’Arès ne l’était en Grèce.

     

    Deux angelots nus et ailés, semblables à Cupidon, accompagnent la déesse Minerve. L’un, soufflant dans une trompette, représente la Renommée. L’autre, doté d’une cruche, symbolise l’Escaut. Un troisième angelot, incarnant la Guerre, se tient derrière la déesse dont il tient le bouclier orné de la tête de la gorgone Médusa et dont il tenait aussi la lance…aujourd’hui disparue. Le médaillon tenu par Minerve figure, comme nous l’avons dit, les portraits de Marie-Thérèse et de François Ier. Une plaque de nivellement indique aussi l’altitude de ce point de Bruxelles : 49,31 m au-dessus du niveau de la mer. A noter encore qu’en 1797, les révolutionnaires français occultèrent les inscriptions et les armoiries, et enlevèrent (temporairement) les statues. La Fontaine de Minerve fut restaurée en 1999.

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    Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 293-294 / Guide illustré de Bruxelles, Tome 1, , Guillaume Des Marez, 1918 (via www.ebru.be) /Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain, Prosopon, 2013, p.337 .

     

     

    Eric TIMMERMANS.