Evere

  • DEMONOLOGIE ET SUPERSTITIONS EVEROISES (Evere)

                          DEMONOLOGIE ET SUPERSTITIONS EVEROISES (Evere)

     

    « A chaque époque correspond un folklore, la guerre de 1914-1918 a hâté la fin de celui qui était réellement une manifestation de l’âme populaire et celle que nous vivons est encore plus impitoyable en ce sens, il faut bien le constater. Le rythme actuel de la civilisation procède d’une uniformisation dont les effets se font déjà profondément ressentir et qui ne sont pas toujours pour le plus grand bien de l’humanité. » (Esquisse d’une Monographie de la Commune d’Evere (lez-Bruxelles), Chapitre XIII, Maurice Dessart, p. 207).

     

    1. La mare aux diables de Saint-Vincent.

     

    1.1. Origine de l’église Saint-Vincent.

     

    Le village originel d’Evere s’est développé autour de l’église Saint-Vincent. On nomme aujourd’hui cette partie d’Evere le « bas Evere » ou le « vieil Evere », par opposition avec le « haut Evere », organisé, lui, autour de l’église Saint-Joseph édifiée au début du 20ème siècle. La première chapelle d’Evere, elle, dont l’actuelle église Saint-Vincent est l’héritière, date du 7ème siècle, mais l’histoire de l’église, entre cette période et celle de l’édification de la tour, au 13ème siècle, nous est pratiquement inconnue. On sait cependant que Saint-Vincent entra parmi les biens du chapitre de Soignies, en 1120.

     

    1.2. Possédés ou…aliénés ?

     

    L’on s’en doute aisément, l’église Saint-Vincent a été édifiée dans un environnement qui resta très rural jusqu’à une époque récente, or, on le sait également, c’est là un cadre propice aux légendes. Ainsi, le marais, aujourd’hui asséché, qui se situait non loin et en face de l’église Saint-Vincent, eut-il longtemps mauvaise réputation. On crut longtemps qu’une armée de diables, commandée par Lucifer lui-même, hantait les lieux. Entre 1920 et 1925, l’on prétendit même qu’une rixe y avait mal tourné –blessure grave ou décès, vraisemblablement-, aussi les villageois prenaient-ils garde d’éviter d’approcher de ce lieu, la nuit tombée, d’autant qu’il était alors situé à proximité d’un asile d’aliénés. Les éventuels cris et gémissements qui pouvaient s’échapper d’un tel établissement, voire l’évasion de certains de ses pensionnaires, ont peut-être contribué à renforcer la réputation démoniaque du vieux marais, et ce à une époque où les superstitions étaient encore très vivaces. Rappelons que les malades mentaux furent longtemps assimilés à des « possédés du démon » et que, même après le développement d’une approche médicale et scientifique des troubles psychologiques, les conditions d’internement demeurèrent particulièrement dures et sordides. Ainsi, « en 1880, à la suite de multiples décès déplorés dans la maison des aliénés, la commune fut obligée d’aménager un cimetière dans la rue Saint-Vincent » (Evere – Guide des communes de la Région bruxelloise, p. 19). Quoiqu’il en soit, inutile de préciser que l’on recommandait bien aux enfants de ne pas s’approcher de la « zothuis » (maison de fous) et du marais, afin d’éviter de tomber dans les griffes de Lucifer…

     

    2. Le mannequin satanique de la rue Kerkebeek.

     

    Jadis, un mannequin de bois – probablement un épouvantail- était planté à la limite du marais susmentionné et d’une parcelle cultivée, à proximité de la rue de Kerkebeek. On disait alors que ce mannequin n’était autre que le membre d’une confrérie secrète qui avait été figé dans cette position pour avoir révélé certains secrets. Il devait, durant une certaine période, rester sous cet aspect et dans cette pose et ne pourrait retrouver sa forme humaine que par un contact direct –inscription de signes cabalistiques, apposition des mains- avec un autre membre de sa secte. L’on disait aussi que le simple fait de regarder ce mannequin pouvait être dangereux. Encore un endroit que, l’on s’en doute, on évitait avec soin…

     

    3. La « corneille noire » de la rue de Paris.

     

    A la rue de Paris (près de la rue Gustave Norga) vivait naguère une femme étrange, grande, mince, les cheveux noirs, les yeux noirs et également toujours habillée de noir. On l’avait donc surnommé « de zwette krooi » (la corneille noire) et elle avait la réputation de porter le « mauvais sort ». Qu’une personne tombe malade, qu’une autre décède, les soupçons de la population villageoise se portaient sur elle aussitôt. Aussi, les gens l’évitaient-ils, quant aux commerçants, ils répugnaient à la servir. Les enfants, eux, auxquels, quand elle en avait l’occasion, elle portait un intérêt que d’aucuns considéraient comme suspect, avaient reçu pour consigne de ne s’en méfier et de ne point s’en approcher. Bref, la « corneille noire » était, aux yeux de tous, la « sorcière » de la rue de Paris. Ceci dit, bien malin celui qui aurait été capable de dire ce que l’on reprochait concrètement à cette pauvre femme. Le décès de son mari ? Qu’y pouvait-elle ? Le fait qu’on ne la rencontrait, le plus souvent, qu’à la nuit tombée ? Mais comment ne pas vouloir se dérober au regard d’une populace aussi hostile ? Son intérêt pour les enfants ? Quoi de plus naturel, lorsque l’on se trouve condamné à la solitude par la cruauté et la sottise des adultes. Cette personne vivait, si j’ai bien compris Monsieur Dessart, dans la première moitié du 20ème siècle. Trois ou quatre siècles plus tôt, sans doute n’aurait-elle pas échappé à l’accusation de sorcellerie et au bûcher inquisitorial, à laquelle la destinaient la superstition religieuse et la bêtise humaine.

     

    4. La poule sacrificielle.

     

    Certes, les habitants d’Evere n’ont jamais été des adeptes du « vaudou ». Ils n’en n’ont pas moins procédé, dans le passé, à des sacrifices de volailles. Ainsi, à l’occasion du mardi-gras, était organisé ce que l’on nommait le « jeu de la poule ». Voici en quoi il consistait. On attachait l’animal par les pattes au fond d’un panier alors que seules sa tête et la partie supérieure du corps restaient visibles. Le panier était suspendu à une corde tendue et le « jeu » pouvait commencer. Un homme, monté sur une chaise, bandait les yeux des participants et des participantes qui, armés d’un couteau, devaient tenter de trancher le cou de la poule. Inutile de dire que leurs coups étaient des plus imprécis et que le martyre de l’animal pouvait s’éterniser. A Evere, cette pratique cruelle fut abolie peu avant 1914.

     

    Eric TIMMERMANS

    Bruxelles, le 11 juillet 2012.

     

    Sources : Esquisse d’une Monographie de la Commune d’Evere (lez-Bruxelles), Chapitre XIII, Maurice Dessart, Le Folklore brabançon, Juin 1961, p. 202-205, 209-210/ Evere, Guide des communes de la Région bruxelloise, Groupe CFC-Editions, 2006, p. 14-21.