Eric Timmermans

  • VERLAINE ET RIMBAUD

                            VERLAINE ET RIMBAUD : LE DRAME DE BRUXELLES

     

     

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    I. Verlaine et Rimbaud à Bruxelles.

     

    I.1. Verlaine et Rimbaud : qui étaient-ils ?

     

    I.1.1. Paul Verlaine.

     

    Paul Verlaine (Metz, 1844 – Paris, 1896) est un poète français qui est à l’origine de la notion de « poètes maudits ». Il fréquente les cafés et les salons littéraires parisiens, puis, dès 1866, collabore au premier Parnasse contemporain. Publication des Poèmes saturniens. On sent l’influence de Baudelaire sur ses écrits. En 1867, Verlaine est l’invité d’Adèle Hugo, l’épouse de Victor, qui vit au numéro 4 de la place des Barricades, à Bruxelles.

     

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    Poursuivant sa carrière littéraire -Les Fêtes galantes (1869), La Bonne Chanson (1870)- et dédie cette dernière œuvre à Mathilde Mauté, qu’il épouse. En 1871, Verlaine s’engage aux côtés de la Commune de Paris. La victoire des Versaillais force le couple Verlaine à quitter momentanément Paris. A son retour, Paul Verlaine fait la rencontre d’Arthur Rimbaud. Verlaine quitte son épouse et part avec Rimbaud en Angleterre.

    Commencée à Paris, en 1871, leur idylle prendra fin tragiquement dans les rues de Bruxelles, en 1873 : Verlaine fait feu en direction de Rimbaud qui, blessé, va dénoncer son amant à la police bruxelloise. Paul Verlaine est condamné à deux ans de détention, moins pour le coup de feu que pour son homosexualité, alors illégale. Il purgera sa peine à Bruxelles et à Mons. Durant son incarcération, son épouse, Mathilde Mauté, obtient la séparation de corps. A sa sortie de prison, Verlaine repart pour l’Angleterre et reprend sa carrière littéraire. Dès 1887, sa notoriété s’accroît, mais c’est également à cette époque qu’il retombe et sombre définitivement dans la misère et l’alcoolisme le plus absolu. Verlaine partage son temps entre les cafés et les hôpitaux.  Usé prématurément par cette existence de bâton de chaise, il meurt à Paris, le 8 janvier 1896. Placée initialement dans la 20ème division du cimetière des Batignolles, à Paris, un terrain aujourd’hui situé sous le périphérique, la tombe du poète sera transférée, en 1989, dans la 11e division, en première ligne du rond-point central.     

     

    I.1.2. Arthur Rimbaud.

     

    Arthur Rimbaud (Charleville, 1854 – Marseille, 1891) est un poète qui, dans la littérature française, fit figure d’ « étoile filante ». De fait, s’il a écrit ses premiers poèmes à l’âge de quinze ans et demi, il a également écrit ses derniers à l’âge de vingt ans. En 1870, comme Verlaine, il s’oriente vers le Parnasse contemporain. Antimilitariste déclaré, Rimbaud sera pris d’élans patriotiques durant la guerre franco-prussienne. Toutefois, Arthur est trop jeune que pour participer à la guerre de 1870. Il tente, sans succès, de rallier la capitale assiégée. Le 6 octobre 1870, on le retrouve à Charleroi. En 1871, Rimbaud cherchera à entrer en contact avec des communards, de même qu’avec le milieu des poètes. Jusqu’à quel point il s’est engagé aux côtés de la Commune, on ne le sait pas avec précision, il conspuera toutefois la « lâcheté » des vainqueurs versaillais. Le début de sa relation épistolaire avec Verlaine est tout aussi difficile à déterminer. Sans doute était-ce dans le courant de l’année 1871. Comme nous l’avons dit, Verlaine et Rimbaud partiront ensuite en Angleterre, avant que leur idylle ne sombre dans la tragédie dans les rues de Bruxelles, en 1873 : Rimbaud veut quitter Verlaine qui le blesse d’un coup de pistolet. Le second est incarcéré à Mons, le premier rejoint la ferme familiale de Roche, où il écrit Une saison en enfer. En 1874, Rimbaud a vingt ans et sa carrière littéraire est terminée. Commence alors une vie d’aventure qui le conduira à Chypre, en Egypte, aux îles de la Sonde, au Yémen et, finalement, à Harrar, en Abyssinie, où il s’occupera d’un comptoir de commerce et se livrera au trafic d’armes et d’ivoire. En 1891, Rimbaud souffre de varices à une jambe. Il arrive à Marseille au mois de mai où on lui annonce qu’il doit se faire amputer. Mais rien n’y fera, le mal est trop avancé. Arthur Rimbaud meurt de la gangrène le 10 novembre 1891.

     

    I.2. Le Drame de Bruxelles.

     

    C’est donc vraisemblablement dans le courant de l’année 1871 que commence l’idylle, à l’époque jugée particulièrement scandaleuse, de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud. Après une relation épistolaire d’une durée indéterminée, Verlaine aurait appelé Rimbaud à lui en ces termes : « Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend » (A moins que ce ne soit Rimbaud qui ait rappelé Verlaine, le fait ne semble pas d’une grande clarté). Nous sommes au mois d’août 1871, à Paris, où Rimbaud arrive le 15 septembre. Le 7 juillet 1872, Verlaine et Rimbaud quittent Paris pour Londres. C’est là le véritable début d’une relation jugée aussi tumultueuse que « contre-nature », comme on le disait à cette époque.

     

    Le 3 juillet 1873, à la suite d’une violente dispute (qui ne constitue qu’un prétexte), Verlaine quitte brusquement Rimbaud et part pour Bruxelles. Il veut, dit-il, rejoindre sa femme, Mathilde, et prétend être décidé à se suicider si celle-ci (qu’il n’hésitait pourtant pas à battre dans ses nombreux moments d’ivresse) n’accepte pas de renouer avec lui. Mais Mathilde, qui a découvert des lettres compromettantes qui ne laissent aucun doute sur la nature homosexuelle des relations entre Verlaine et Rimbaud, ne viendra jamais à Bruxelles. Là commence ce que la chronique littéraire va retenir sous le nom de « drame de Bruxelles ».

     

    Le 4 juillet 1873, Paul Verlaine prend ses quartiers au Grand Hôtel Liégeois, situé sur le territoire de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, au coin de la rue du Progrès (n°1) et de la rue des Croisades (Verlaine aurait déjà occupé une chambre de cet hôtel en 1868). De là, il appelle sa mère (Stéphanie) et son épouse (Mathilde). Une plaque commémorative, placée sur le bâtiment du n°1 de la rue du Progrès, où est aujourd’hui située une brasserie portant le nom de Faubourg Saint-Germain, fait référence au passage de Rimbaud et de Verlaine à Bruxelles.

     

    Le 5 juillet, la mère de Verlaine rejoint son fils à Bruxelles. Mais Verlaine regrette à présent d’avoir quitté son ami et lui demande, par télégramme, de le rejoindre à Bruxelles. Soudainement pris de panique, craint-il que son épouse n’arrive à l’improviste et le découvre avec Rimbaud qui semble également vouloir retrouver son amant et qui doit arriver à Bruxelles d’ici peu ? Peut-être. Quoiqu’il en soit, sa mère et lui déménagent.

     

    Le 6 juillet, Verlaine et sa mère s’installent dans la chambre mansardée de l’hôtel « A la Ville de Courtrai », situé au n°1 de la rue des Brasseurs, non loin de la Grand Place. Le 10 novembre 1991, à l’occasion du centenaire de la mort d’Arthur Rimbaud, la Communauté française de Belgique (qui regroupe non pas les Français de Belgique mais les francophones des régions bruxelloise et wallonne, et qui pour plus de clarté a depuis été rebaptisée « Fédération Wallonie-Bruxelles ») a décidé d’apposer une plaque commémorative rappelant le coup de revolver tiré par Verlaine contre son ami Rimbaud, au n°1 de la rue des Brasseurs (au coin de la rue de l’Etuve), le 10 juillet 1873.

     

    Le 7 juillet, Verlaine rencontre par hasard un parent auquel il fait part de ses intentions suicidaires, mais ledit parent l’encourage plutôt à s’engager dans l’armée espagnole. Confronté au refus de l’ambassade d’Espagne, Verlaine retombe dans ses envies de suicide.

     

    Le 8 juillet, appelé par télégramme par Verlaine, Rimbaud qui, pourtant, ne croit guère aux élans suicidaires de son ami, part à son tour pour Bruxelles.

     

    Le 9 juillet, Rimbaud s’installe au n°1 de la rue des Brasseurs, avec Verlaine et sa mère. Selon d’autres commentateurs, Rimbaud aurait rejoint Verlaine et sa mère au Grand Hôtel Liégeois et, de là, le trio serait parti pour la rue des Brasseurs. Mais cela ne semble pas correspondre aux dates données par le procès-verbal établi par la police de Bruxelles, le 10 juillet 1873 et qui affirme que Paul Verlaine était établi rue des Brasseurs depuis quatre jours, venant de Londres, alors qu’Arthur Rimbaud, venant également de Londres, y était établi depuis deux jours (Ils ont choisi Bruxelles, p. 300-301).

     

    Le 10 juillet, vers 9h, Paul Verlaine se rend au numéro 11 de la galerie dite « de la Reine », dans les Galeries Saint-Hubert, là où était établi l’armurier Montigny, et achète un revolver, de même qu’une cinquantaine de cartouches. Ensuite, il se rend à la Taverne anglaise, située au numéro 7 de la rue des Chartreux, vide consciencieusement un certain nombre de verres d’absinthe, charge son arme et regagne l’hôtel de la rue des Brasseurs où Rimbaud l’attend. Il exhibe son revolver devant ce dernier, puis, vers midi, tous deux vont se saouler à la Maison des Brasseurs, sise Grand Place n°10. Le jeune Rimbaud se montrait toutefois bien décidé à quitter son ami et à rejoindre Paris. A cette volonté clairement affichée, Verlaine ne cessait d’opposer cette menace : « Oui, pars, et tu verras ! ». Vers 14h, les deux amants regagnèrent leur logis. Soudain, Verlaine ferma la porte à clé, s’assit devant ladite porte, arma son revolver et tira par deux fois sur Rimbaud en clamant : « Tiens ! Je t’apprendrai à vouloir partir ! » Tirées à trois mètres de distance, une balle rata Rimbaud, alors que l’autre le blessa au poignet gauche. Rimbaud, accompagné de Verlaine et de sa mère, alla se faire soigner à l’Hôpital Saint-Jean (où Baudelaire avait lui-même été soigné quelques années plus tôt), puis tous trois revinrent rue des Brasseurs, Rimbaud n’ayant pas déposé plainte contre son ami. L’affaire n’était toutefois pas terminée : Rimbaud, bien décidé à regagner Paris, quitta la rue de la Brasserie vers 19h, toujours accompagné de Verlaine et de sa mère. Lorsqu’ils arrivèrent à la place Rouppe, Verlaine devança son ami de plusieurs pas, revint vers lui et porta la main à sa poche qui contenait le revolver. Voyant la manœuvre (Verlaine devait toutefois prétendre ultérieurement, qu’il comptait seulement menacer de se suicider et qu’il ne voulait guère attenter à la vie de son ami), Rimbaud alla trouver refuge auprès d’un agent de police qui invita Verlaine à le suivre au commissariat de police de la rue du Poinçon. Cet ultime incident décida Rimbaud à porter plainte contre son ami (il la retirera toutefois le 19 juillet). Verlaine est alors incarcéré à la prison de l’Amigo.

     

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    Le 11 juillet (ou le 15), Paul Verlaine est transféré à la prison des Petits Carmes (aujourd’hui disparue et remplacée par la caserne des grenadiers également désaffectée) où il devait passer un mois. Durant son incarcération bruxelloise, Verlaine recevra un exemplaire d’Une saison en enfer de Rimbaud, ouvrage imprimé à 500 exemplaires chez Poot, au numéro 37 de la rue aux Choux. Cette maison n’existe plus.

     

    Le 8 août 1873, au Palais de Justice (alors situé place de la Justice et aujourd’hui disparu), Paul Verlaine est condamné à deux ans de prison par le Tribunal de première instance de Bruxelles pour, officiellement, un chef d’accusation de « coups et blessure ayant entrainé une incapacité de travail ». Mais la justice belge, qui a envoyé les médecins traquer les « habitudes pédérastiques » du poète jusque dans sa plus grande intimité, a surtout voulu punir l’homosexualité de Verlaine et sans doute aussi voulu complaire au grand voisin français susceptible de prendre ombrage d’une trop grande mansuétude accordée à un sympathisant déclaré de la Commune de Paris. Deux ans plus tôt, Victor Hugo lui-même n’avait-il pas été expulsé de Belgique pour avoir proposé publiquement d’accueillir chez lui des communards ? Paul Verlaine fut transféré à la prison de Mons (cellule 112) où il purgea ses deux années de détention. Le poète fut libéré le 16 janvier 1875.

     

    A noter que Rimbaud aurait, en cette même année 1875, logé dans une mansarde, chez un marchand de tabac établi dans la Petite rue des Bouchers, mais l’endroit n’a pu être localisé (Luytens).

     

    Durant plus d’un siècle, sur décision de l’administration judiciaire belge, le dossier « Rimbaud-Verlaine » du procès de Bruxelles demeurera non communiqué et inaccessible. Accès sera donné à l’ensemble des documents en 2004, année du 150ème anniversaire de la naissance de Rimbaud.

     

    I.3. Bruxelles, 1893 : le retour de Paul Verlaine.

     

    Paul Verlaine, malgré ses deux années de prison, ne se montra guère rancunier à l’égard de Bruxelles où il donna un certain nombre de conférences, notamment à l’Hôtel Schönfeld (jadis situé rue des Paroissiens), dans la rotonde du Palais de Charles de Lorraine (place du Musée) et, last but not least, au nouveau Palais de Justice de la place Poelaert, dont il n’hésitera pas à vanter les qualités architecturales !

     

    II. La rue des Brasseurs.

     

    La rue des Brasseurs est une très ancienne rue de Bruxelles, mais elle était jadis plus étroite et disposée différemment (derrière la rue de l’Amigo). Elargie en 1954, elle fut notamment habitée par des savetiers et des marchands de sabots, de même que par des loueurs de brouettes et de charrettes à bras. Ce n’est toutefois que le 17 juin 1851 que cette rue reçut son nom actuel. Auparavant, on la nommait la « sale ruelle », transposition pudique de la dénomination populaire et thioise de « Schytstraetke », « Schytstrotje », « Pisstroje », autant de dénominations faisant référence au fait que, des siècles durant, ladite ruelle avait été élue comme toilettes publiques par les maraichers de Bruxelles ! On peut même dire qu’elle était alors dotée de toutes les commodités, puisqu’un mince ruisseau, le Smaelbeek, y coulait…

    Eric TIMMERMANS.

    Sources : « Bruxelles notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 /  « Dictionnaire encyclopédique de l’histoire de France », Charles Le Brun, Maxi-Poche, 2002 / « Dictionnaire hitorique des rues, places…de Bruxelles » (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981, p. 155 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 56 / « Ilot sacré », Georges Renoy, Rossel, 1981, p. 88-89 / « Ils ont choisi Bruxelles », Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004.

     

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    Chanson d'automne -  de Paul Verlaine

     

    Les sanglots longs
    Des violons
    De l'automne
    Blessent mon coeur
    D'une langueur
    Monotone.

    Tout suffocant
    Et blême, quand
    Sonne l'heure,
    Je me souviens
    Des jours anciens
    Et je pleure

    Et je m'en vais
    Au vent mauvais
    Qui m'emporte
    Deçà, delà,
    Pareil à la
    Feuille morte.

     


     

     

     


     

  • LA MEMOIRE JUIVE DE L'ESPACE MAROLLES-MIDI

     

    LA MEMOIRE JUIVE DE L'ESPACE MAROLLES-MIDI

     
     

    L'ancien quartier juif des Marolles.

     
     
    Juifs de Belgique, de Bruxelles et des Marolles.
     
    Au début du 20e siècle (1905), nombre de Juifs durent fuir la Russie (qui incluait alors, notamment, une partie de la Pologne) et les pogroms organisés contre eux. Un certain nombre d'entre eux trouva refuge dans les Marolles.
     
    Lorsqu'Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne, en 1933, les Juifs d'Allemagne connurent, comme on le sait, des persécutions qui aboutirent, en définitive, à leur déportation, leur enfermement concentrationnaire et leur extermination systématique par le régime nazi.
     
     
    Au moins six millions de Juifs périrent du fait de l'Holocauste commis par le régime concentrationnaire hitlérien et ses collaborateurs. Entre 1933 et 1938, nombre de Juifs fuyant le régime nazi trouvèrent refuge dans les Marolles. On estime à 3.000 le nombre de Juifs qui habitaient les Marolles lors de l'invasion de la Belgique par les troupes nazies en 1940.
     
    Une première synagogue avait même été édifiée rue de Lenglentier. Une plaque commémorative rappelle encore aujourd'hui les déportations nazies. Nous y reviendrons.
    L'historien José Gotovitch, lui-même rescapé de la rafle des Marolles de 1942, rappelle que dans la soirée du 3 septembre 1942, les nazis débarquèrent dans les Marolles et bouclèrent totalement le quartier.
     
    La rafle pouvait commencer. Elle devait se poursuivre durant une bonne partie de la nuit. Chaque maison fut visitée. On en extirpa les Juifs présents et on les fit descendre de force dans la rue. Enfants ou adultes, tous furent embarqués dans des camions et emmenés dans la caserne "Général Dossin" à Mechelen (Malines).
     
    Pourquoi ? Parce que cette caserne était la dernière étape avant la déportation vers le sinistrement célèbre camp d'extermination d'Auschwitz. Contrairement à la police d'Antwerpen (Anvers) ou à la police vichyste, en France, lors de la rafle du Vel d'Hiv (juillet 1942), la police bruxelloise ne participa pas à cette ignominie, alors que Bruxelles subissait pourtant aussi le régime d'occupation.
    Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942, 718 Juifs non-belges furent arrêtés dans les Marolles par l'occupant allemand. Une seconde rafle visant cette fois les Juifs belges, devait être organisée un an plus tard. Avant l'invasion allemande de 1940, la communauté juive de Belgique s'élevait à 100.000 personnes, dont 20.000 étaient des réfugiés juifs allemands.
     
    Comme de nos jours, les principales communautés juives de Belgique  se concentraient alors à Anvers (55.000) et à Bruxelles (35.000). Pas moins de 25.000 Juifs de Belgique périrent, victimes de la politique concentrationnaire nazie, entre août 1942 et juillet 1944. Aujourd'hui, la communauté juive de Belgique s'élèverait à 30.000 personnes, dont 15.000 à Antwerpen (Anvers). De nos jours, 95 % de la communauté juive de Belgique se concentrent entre Anvers et Bruxelles. Elle a toutefois perdu 70 % de ses effectifs par rapport à 1940.
     
    Les Juifs sont implantés dans nos régions depuis des siècles. Les premiers d'entre eux sont arrivés dans les années 50 et 60 de l'ère chrétienne, soit à l'époque romaine. Ils feront toutefois l'objet de persécutions durant des siècles, notamment dans notre province de Brabant. La communauté juive fut ainsi victime des Croisades : de nombreux Juifs refusant de se convertir au christianisme furent mis à mort.

    En 1261, le duc de Brabant Henri III ordonna l'expulsion des Juifs et des usuriers présents dans cette province. Au 14e siècle, les Juifs qui y habitaient encore furent à nouveau persécutés et chassés du Brabant, suite à la sordide histoire -montée de toutes pièces !- des "hosties poignardées" que nous évoquons dans l'article suivant :
     
    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2015/08/12/du-saint-sacrement-du-miracle-a-la-foire-du-midi.html
     
    Au 15e siècle, des crypto-juifs (Juifs en apparence convertis au catholicisme mais continuant à pratiquer le judaïsme en secret et nommés marannes en péninsule ibérique) s'installèrent à Anvers. Au 16e siècle, nombre de Juifs sépharades, expulsés d'Espagne (après que la Reconquista fut menée à bien contre les Arabes musulmans en 1492), s'installèrent à Bruxelles et dans les Pays-Bas. Il faudra attendre 1713 pour voir le sort des Juifs s'améliorer sous l'influence autrichienne, puis sous les régimes français et hollandais. Des Juifs ashkénazes se joignirent ensuite aux communautés sépharades déjà présentes dans nos régions.
     
    Parmi les quartiers juifs que l'on compte à Bruxelles au fil des ans et des siècles, on peut citer, outre les Marolles, le quartier du Mont des Arts et du Cantersteen, de même que la commune bruxelloise de Saint-Gilles (Obbrussel). On peut constater une cohérence et une continuité géographiques certaines de la présence juive au coeur de la ville. A noter qu'à l'origine, les populations juives s'installaient souvent à proximité des lieux de pouvoir politique. Ce fut le cas des Juifs du Mont des Arts qui se crurent un temps à l'abri des murs de feu l'imposant palais ducal du Coudenberg, situé, environ, à l'emplacement de l'actuelle place Royale.
     
    Cette situation pouvait, à la rigueur, les protéger des accès de violence de la populace chrétienne, toujours prompte, dans les moments difficiles, à trouver un simpliste mais confortable bouc émissaire dans la population juive. Mais lorsque le pouvoir endetté se tournait à son tour contre les Juifs, accusés de tous les maux financiers -alors que c'est le pouvoir lui-même qui leur imposait de ne pouvoir pratiquer que certains métiers, notamment financiers !-, plus rien ne pouvait les protéger d'une noblesse qui voyait dans la confiscation des biens juifs, une manière aisée de renflouer ses caisses...
     
    Herschel Grynszpan et la commémoration de la rafle nazie des 3-4 septembre 1942.
    Le dimanche 3 septembre 2017, à l'initiative de l'Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS), Bruxelles a célébré, dans les Marolles, le 75e anniversaire des rafles nazies opérées contre la population juive bruxelloise, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942.
    Dans la foulée, un certain nombre d'initiatives furent prises pour entretenir la Mémoire de la Shoah et du fait juif à Bruxelles :
     
    - Inauguration du square Herschel Grynszpan (coin des rues Brigittines/Miroir/Tanneurs) :
    Herschel Feidel Grynszpan est né le 28 mars 1921, à Hanovre, en Allemagne, de parents juifs polonais, originaires de Radomsko, en Pologne (territoire russe jusqu'au rétablissement d'un territoire polonais, en 1919, par le traîté de Versailles). Les époux Grynszpan quittent la Pologne russe, en 1911, et vont s'établir à Hanovre. De leur union naîtra, le 28 mars 1921, Herschel Grynszpan. La famille vit pauvrement.
     
    En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir et, en 1935, Herschel envisage de partir pour la Terre d'Israël, qui est alors la "Palestine mandataire britannique". Il compte se rendre chez une tante qui vit à Bruxelles et y attendre son visa pour la "Palestine mandataire". Il quitte donc Hanovre en juillet 1936 et arrive à Bruxelles à la fin du mois. Il est accueilli par des parents de la famille Grynszpan, au n°37 de la rue des Tanneurs. Mais sa situation n'évolue pas et il décide, finalement, de franchir la frontière française clandestinement, le 15 septembre 1936.
     
    Il subsiste un temps à Paris grâce à son oncle Abraham. D'octobre 1936 à août 1938, il tente d'obtenir des papiers en règle : en vain. Il se retrouve bientôt interdit de séjour dans quatre pays : France, Belgique, Allemagne et Pologne. Qui plus est, le 3 novembre 1938, il apprend l'expulsion de ses parents vers le camp polonais de Zbaszynek.
     
    Exaspéré par le manque de réaction de ses proches envers la tragédie que vivent les Juifs d'Allemagne, il rompt avec son oncle trois jours plus tard et s'installe à l'Hôtel de Suez, rue de Strasbourg, 17. Le lendemain, lundi 7 novembre 1938, au petit matin, il écrit une lettre d'adieu à ses parents, au dos d'une photo de lui. Il écrit : "Mes chers parents, je ne pouvais agir autrement. Que D.ieu me pardonne. Mon cœur saigne lorsque j'entends parler de la tragédie des 12.000 Juifs. Je dois protester pour que le monde entier entende mon cri et cela, je suis contraint de le faire. Pardonnez-moi. Herschel." Puis, il se procure une arme, un 6,35 mm, dans une armurerie du Faubourg Saint-Martin (n°61), "La Fine Lame".
     
    Il rejoint ensuite l'ambassade d'Allemagne, où il prétend remettre un document important. Il est accueilli par le troisième conseiller de l'ambassade, Ernst vom Rath, qui lui demande l'objet de sa visite. Herschel sort son arme, tir à cinq reprises sur Von Rath, avant de se laisser arrêter par la police française. Hitler montera l'affaire en épingle, notamment en élevant vom Rath au rang de Conseiller de 1ère classe afin d'aggraver l'acte de Herschel, et l'utilisera comme prétexte pour multiplier les persécutions contre les Juifs d'Allemagne, notamment durant la sinistrement célèbre Nuit de Cristal. Herschel sera incarcéré dans la prison de Fresnes. Après un parcours judiciaire de deux ans, Herschel est transféré à la prison d'Orléans, lors de l'invasion allemande de juin 1940. Dans la cohue générale, il finit par se retrouver seul et libre à Toulouse. Finalement, le gouvernement Pétain-Laval livrera Herschel Grynszpan aux nazis.
     
    Il sera déporté au camp de concentration de Sachsenhausen (30 km au nord de Berlin) et y décèdera probablement, à une date indéterminée.  
    - Pose de 21 pavés de Mémoire : Il fut aussi décidé d'ajouter 21 nouveaux "pavés de mémoire" dans la rue des Tanneurs. Ceux-ci s'ajoutent aux 201 autres déjà posés en Région bruxelloise. Et ce nombre devrait continuer à augmenter dans les dix années à venir. Un pavé de mémoire est un carré de béton d'environ 10 cm de côté, surmonté d'une plaque de laiton ou de cuivre. Ces pavés sont posés devant ce qui fut le domicile des personnes déportées. On y grave dans la langue du lieu "Ici habitait" suivi du nom, de la date de l'arrestation, du lieu de la déportation, de la date de naissance, de même que de la date et du lieu de décès. Les 29 et 30 octobre 2014, de même que le 15 février 2015, 35 pavés de mémoire avaient été placés dans les rues de Bruxelles, à la demande de la Fondation Auschwitz. L'inventeur de ces pavés de mémoire ou Stolperstein, l'artiste Günther Demnig, les pose depuis 1993, pour toutes les victimes du IIIe Reich.
     
    On compte aujourd'hui au moins 45.000 pavés en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Pologne et en Belgique.
    - La soirée de commémoration du 3 septembre 2017, comprenait aussi un parcours guidé dans l'ancien quartier juif/Marolles, la clôture (20h30) se faisant à l'église Notre-Dame de la Chapelle, sous les auspices du cardinal Josef De Kesel.
     
    C'est en 2011 que l'ASBL Mémoire d'Auschwitz lançait un projet de reconnaissance de la mémoire juive du quartier des Marolles. Pour en savoir plus sur cette action et sur les pavés de mémoire, il est possible de consulter les sites suivants :
     
     
     
    La présence juive et la Shoah à Bruxelles : le circuit "Marolles-Midi".
    Divers lieux, dans les Marolles et, plus généralement, à Bruxelles (circuit "Marolles-Midi"), rappellent le passé juif de la ville, de même que les persécutions et les crimes nazis dont les Juifs de Bruxelles furent les victimes :
     
    - Rue des Tanneurs :
    N°52 : Ancien emplacement des établissements Nova où était établi le photograveur Jacques de Wespin. C'est à cette adresse que la résistance Louise de Landsheere sera arrêtée par la Gestapo. Louise de Landsheere créa une filière d'évasion vers l'Angleterre et publia la Libre Belgique clandestine. Arrêtée et soumise à des interrogatoires cinq mois durant, elle sera finalement condamnée à sept ans de travaux forcés qu'elle effectuera en Allemagne jusqu'à la Libération. Elle revint en Belgique en 1945 et rédigea ses mémoires qu'elle ne publiera qu'en 1989, année de son décès.
     
    N°167-169 : L'Entr'Aide des Travailleuses était établie à cette adresse, dès 1931. Elle fut rebaptisée récemment Entr'Aide des Marolles. Durant la deuxième guerre mondiale, l'Entr'Aide des Travailleuses a joué un rôle majeur dans le sauvetage de nombreux enfants juifs.
     
    La "klinikske", comme on l'appelait dans le quartier, était dirigée par la Baronne Van der Elst, qui, après la rafle du 3 septembre 1942, cacha chez elle les deux filles du Grand rabbin Salomon Ullman. Le mari de la directrice, le Baron Van der Elst, faisait, quant à lui, partie du réseau de résistance "Socrate" qui aidait les réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), question que j'aborderai brièvement dans mon entrée concernant le n°3 de la rue des Bogards.
     
    - Rue Roger Van der Weyden, 25-27 :
     
    En 1933, fut créé le Comité d'Aide et d'Assistance aux Victimes de l'Antisémitisme en Allemagne. Il donna suite, en 1938, , au Comité d'Assistance aux Réfugiés Juifs, situé à l'adresse susmentionnée, dont le but fut d'accueillir les Juifs fuyant l'Allemagne, l'Autriche (annexée) et la Tchécoslovaquie (démembrée). Mais, à l'approche de la guerre, la vague migratoire s'accentua et, sous la pression des problèmes économiques, de la peur des infiltrations ennemies et de la montée de l'antisémitisme, les autorités belges durent fermer les frontières.
     
    Le Comité édicta alors des recommandations appelant les réfugiés à la discrétion; peintes sur le mur de la cour intérieure de l'immeuble, certaines sont encore en partie visibles. Voici quelle en était la teneur (texte en allemand doublé d'une traduction en français) : "Réfugiés ! Méritez l'hospitalité qui vous est accordée en Belgique ! Conduisez-vous toujours de manière exemplaire. Respectez les usages du pays. Ne vous faites pas remarquer. Evitez de parler à haute voix dans les rues et endroits publics. Exercez vous-mêmes la discipline. Il s'agit de votre propre intérêt."
     
    Voilà comment on mettait rudement en garde, à cette époque, la génération des Albert Einstein et des Stefan Zweig, des Juifs d'Europe, des citoyens européens donc, fuyant le régime nazi ! A comparer à certaines attitudes excessivement "compréhensives" dont font preuve aujourd'hui, dans un contexte très différent, quoique d'aucuns tentent de nous faire accroire, certains gouvernements européens en matière de politique d'asile...
     
    - Rue de la Prévoyance, 42 (à gauche de la vitrine, près de la porte du n°40) : Plaque murale commémorative, rédigée en français et en marollien. Placée par Andrée Longcheval, l'épouse du marionnettiste José Géal, alias Toone VII, cette plaque rappelle la liesse teintée d'une tristesse feinte et de pure façade, dans laquelle les Marolliens, pleins d'ironie, célébrèrent les "funérailles" d'Adolf Hitler, le dimanche 10 juin 1945. Le cortège prit son départ à cette adresse.
     
     
    - Rue de Lenglentiers, (1a façade arrière de l'école communale n'06) : Plaque murale apposée le 20 septembre 1987. Ce monument a été élevé à la mémoire des Juifs des Marolles victimes du nazisme et du racisme. Ce dernier mot étant aujourd'hui utilisé dans de nombreux sens et se trouvant, de ce fait, largement galvaudé, complétons en précisant "victimes du nazisme, des théories raciales nazies (racialisme suprématiste) et de la judéophobie". Important à souligner à une époque où, précisément, la haine des Juifs connaît une fort recrudescence. Avant l'invasion allemande, une synagogue se situait dans cette rue (n°18).
     
    - Place du Jeu de Balle : Un abri antiaérien datant de la deuxième guerre mondiale existe sous la place du Jeu de Balle.
     
    - Rue des Minimes, 21 - Le Musée juif : Avant le mois de février 2014, je n'avais jamais visité le Musée juif de Belgique. Le 1er février de cette année-là, j'avais décidé, avec quelques amis, de m'y rendre et de le visiter enfin. Nous fûmes chaleureusement accueilli par un jeune homme, Alexandre Strens, préposé à l'accueil du musée, qui nous proposa un café et qui, à la fin de la visite, nous offrit un certain nombre de catalogues du musée. Il est rare me direz-vous que l'on retienne le nom du préposé à l'accueil d'un musée, ni même qu'on le connaisse. Si je connais et que j'ai retenu le nom d'Alexandre Strens, c'est, non-seulement du fait de la grande amabilité dont il avait fait preuve à notre égard, lors de notre visite, mais aussi  parce qu'il nous a quitté définitivement, brutalement, le 6 juin 2014. Quelques semaines après notre visite, le samedi 24 mai 2014, un individu nommé Mehdi Nemmouche, un Algérien doté de la nationalité française, s'introduisait dans le musée, un fusil d'assaut AKM (parent de l'AK-47 Kalachnikov) à la main.
     
    L'assassin, sympathisant des terroristes de Daesh, tua froidement quatre personnes, un couple de touristes israéliens, Emanuel et Miriam Riva, âgés respectivement de 54 et de 53 ans, Dominique Sabrier, une française de 66 ans travaillant bénévolement au musée et Alexandre Strens, 25 ans, qui devait mourir de ses blessures quelques jours plus tard. Le musée fut ensuite fermé pour transformations et je tentai plusieurs fois, sans succès, d'y retourner. Là, il semble qu'une exposition s'y tiendra du 13 octobre 2017 au 18 mars 2018. Quoiqu'il en soit, je ne manquerai pas d'y retourner prochainement.
     
    - Rue Vanderhaegen n°? : Mme Marie Vermeylen (Keysers, premier mariage et Joly, seconde noce), grand-mère d'un copain du nom de Jean-Pierre Keysers, est née le 3 mai 1899 à Bruxelles. Elle travaillait pour le journal Le Soir, dès avant la deuxième guerre mondiale, comme crieuse de journaux. Pendant l'Occupation, si la Libre Belgique évoluait dans la clandestinité, Le Soir, lui, avait pignon sur rue et fut considéré comme un journal collaborationniste. A la libération, si la direction et les rédacteurs furent inquiétés, il n'en fut pas de même pour les ouvriers et les petits employés, tel mon grand-père, Louis Habay, qui y travaillait alors comme simple correcteur. C'est que ma mère, Bernadette Habay, allait naître le 1er novembre 1943 ! Et ma grand-mère, Elisabeth Nys, devait supporter au mieux cette grossesse, dans les conditions que l'on devine. Mon grand-père et Mme Vermeylen ont donc, plus que probablement, dû se croiser durant la guerre. Mais du fait de son emploi, Mme Vermeylen a également participé à la distribution du "faux Soir", un pastiche du journal réalisé par la Résistance et dont nous évoquons brièvement l'histoire ci-après, dans l'entrée consacrée à la rue de Ruysbroeck. Mais Mme Vermeylen fit bien mieux, en cachant dans une cheminée de son domicile de la rue Vanderhaegen (quartier de la Querelle), un couple de Juifs. On peut voir Mme Vermeylen sur la photo ci-jointe, accompagnée d'une très jeune fille, qui n'est autre que la tante et la marraine de JP Keysers. Cette personne, hélas, est décédée récemment, et ni Jean-Pierre, ni moi, ne pouvons vous en dire plus. Au moins aura-t-on pu rappeler les actes résistants de Mme Vermeylen.
     
    - Rue des Bogards, 3 : C'est à cette adresse qu'avait pris ses quartiers l'Ober-Feldkommandantur et son "office d'embauche", termes qui désignaient, en fait, le Service du Travail Obligatoire (STO) dont la mission était de réquisitionner et d'expédier des citoyens des pays conquis pour travailler en Allemagne, afin d'y remplacer dans le secteur économique, les hommes partis pour le front. Nombreux furent ceux qui tentèrent, avec plus ou moins de succès, de s'y soustraire. on les nommait les réfractaires. Mon grand-oncle, Corneille De Mesmaeker, fut de ceux-là. En 1942, il fut donc convoqué par l'Ober-Feldkommandantur...où il ne se rendit jamais. Il resta caché jusqu'à la Libération. Mon grand-oncle et ma grand-tante, Maria Vercaeren, vivait, à cette époque, au 31, rue de l'Abattoir, à Anderlecht. Les autorités d'occupation vinrent évidemment inspecter les lieux, pour tenter d'y débusquer mon grand-oncle. Ma grand-tante aimait à nous raconter qu'un tisonnier tenu discrètement à la main, elle vit l'inspectrice -si je me souviens bien- s'approcher à quelques pas de mon grand-oncle, caché dans un recoin. Elle nous disait toujours que si l'inspectrice avait trouvé mon grand-oncle, elle l'aurait frappé avec le tisonnier, à quoi mon père, Georges Timmermans, ajoutait : "Et je sais qu'elle l'aurait fait !".
     
    - Rue du Poinçon, 18 : En 1926, s'établit à cette adresse, le Syndicat des Tramwaymen. Diverses associations d'extrême-gauche s'y installèrent également. L'établissement était doté d'une imposante salle de réunion et d'un café où se retrouvaient nombre de réfugiés, notamment des Juifs, ayant fui le nazisme dans les années 1930.
     
    - Rue Philippe de Champagne, 52 : En 1939, Belhicem, le siège belge de l'organisation internationale de coordination de réfugiés Hicem, était établi à cette adresse. Il réunissait plusieurs associations caritatives juives dont le but était d'améliorer le quotidien des exilés fuyant le nazisme. Mais en 1940, l'immeuble, dont le propriéraire était juif, est réquistionné par l'occupant. En 1941, Kurt Asche, le chargé d'affaire juive de la Gestapo invite le collaborateur flamand Pierre Beeckmans à installer au n°52 de la rue Philippe de Champagne, la "Centrale antijuive pour la Flandre et la Wallonie" (Landelijke Anti-Joodse Centrale voor Vlaanderen en Wallonië) qu'il vient de créer. Dès 1937, Beeckmans administre les éditions de l'organisation antijuive Volksverwering fondée par René Lambrichts. Beeckmans se servira des archives de Belhicem pour informer la Gestapo, établie à l'avenue Louise (n°453), ce qui favorisera l'arrestation et la déportation de nombreux Juifs vers le camp d'extermination d'Auschwitz.
     
    - Boulevard du Midi, 56 : L'Association des Juifs de Belgique (AJB) était établie à cette adresse. Contrairement à ce que ce nom pourrait laisser penser, cette association a été fondée par les autorités d'occupation, le 25 novembre 1941, soit la Militärverwaltung et la Gestapo. Le Grand rabbin de Belgique, Salomon Ullmann, en devint le président. Il démissionna toutefois après les rafles de l'automne 1942 et fut remplacé par Marcel Blum, le président du Consistoire israélite de Bruxelles. l'AJB servit de paravent pour les autorités nazies. Par ce biais, elles voulaient convaincre les Juifs que leur intention était de les envoyer dans des camps de travail, cachant ainsi leurs véritables desseins, à savoir leur déportation "vers l'Est" et leur extermination. Lorsque des doutes commencèrent à poindre, les Juifs se distancèrent de l'AJB. C'est pour cette raison que les autorités d'occupation décidèrent d'organiser des rafles, dont celles de l'automne 1942, et ce, afin d'atteindre le quota de Juifs à déporter, exigé par Berlin. Cette situation devait évidemment poser de graves problèmes de conscience aux responsables de l'AJB. Mais faut-il rappeler que la marge de manoeuvre des Juifs sous l'Occupation était inexistante ? Il faut voir dans l'action de l'AJB une tentative de mener une politique du moindre mal et non un acte de collaboration. L'AJB devait rester active jusqu'à la veille de la Libération, en septembre 1944.
     
    - Rue de Ruysbroeck, 35 : C'est à cette adresse que fut imprimé, à 50.000 exemplaires, le "faux Soir", sur les rotatives de Ferdinand Wellens. Le "faux Soir" fut un pastiche anti-nazi et anti-collaborationniste du journal Le Soir, tiré alors à 300.000 exemplaires et qui répondait aux voeux de l'occupant. Il fut distribué le 9 novembre 1943 dans le but de ridiculiser ce dernier. Nous évoquons cette question dans un autre article :
     
    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/08/09/temp-f5f730b5b9f954a621837ad962b40454-7892405.html
     
    - Rue Van Lint, 14 (Anderlecht) : On trouvait à l'origine de cet acte de résistance, des membres du Front de l'Indépendance, le principal mouvement de résistance belge à l'occupant nazi. Or, les membres du Front de l'Indépendance se réunissaient -et se réunissent encore- dans un vaste hôtel de maître sis 14, rue Van Lint, à Anderlecht. Mais cet immeuble abritait également, à l'arrière, l'imprimerie-photogravure de Pierre Lauwers, qui y réalisa la plaque photogravée pour la réalisation du "faux Soir". On y établit, en 1946, un Musée de la Résistance qui devint, en 1972, le Musée National de la Résistance.
     
    - Avenue Clémenceau, 70 (Anderlecht) : Le 20 mai 1943, au couuent du Très Saint Sauveur, alors établi à cet endroit, 14 enfants juives et leur accompagnatrice furent sauvées des mains de la Gestapo, et donc, de la déportation et d'une mort certaine. Participèrent à ce sauvetage, Floris Desmedt, Andrée Ermel, Jankiel Parancevitch, Tobie Cymberknopf, Bernard Fenerberg et Paul Halter. Une plaque rappelant ce sauvetage a été apposée sur la façade de l'ancien couvent, le 20 mai 2003.
     
    - Rue Jean Volders, 32 (Saint-Gilles) : Un membre du réseau Orchestre rouge, Abraham Raichmann, habitait cette maison. Orchestre rouge était un réseau de résistance, effectuant une mission de renseignement à destination de l'Union soviétique. Il fonctionna de 1941 à 1943. Une plaque rappelant l'existence d'Orchestre rouge est apposée sur la façade de cette maison. Etrangement, le nom de Raichmann n'y apparaît pas. Arrêté par la Gestapo, il finira par parler sous la torture, attitude qui lui sera reprochée et qui tranche singulièrement avec celle des principaux héros du réseau à savoir Léopold Trepper et surtout, Zosha Poznanska. Je ne me permettrai, pour ma part, d'émettre le moindre jugement sur une question aussi grave que l'attitude humaine face à la torture
     
    - Rue des Atrébates, 101 (Etterbeek) : Trois émetteurs d'Orchestre rouge sont déployés sur le sol bruxellois, à Uccle, à Molenbeek et à Etterbeek. En novembre 1941, les Allemands localisent l'un des trois émetteurs, celui d'Etterbeek. Il est situé au 101, rue des Atrébates, où l'occupant organise une descente, le 12 décembre 1941. A cette occasion, certains collaborateurs du réseau seront arrêtés et emmenés au Fort de Breendonk, où ils seront exécutés. Une plaque rappelant ces événements est apposée sur la façade de cette maison.
    Pour en savoir plus sur la plupart de ces lieux de mémoire, consultez le site http://marolles-jewishmemories.ne/fr

     

  • Le duc de Croy

     File:Charles-Alexandre de Croÿ (1581-1624).jpg

     LASSASSINAT DU DUC DE CROY

     

    1. L’Hôtel du duc de Croÿ.

     

    On peut voir, en l’église Notre-Dame de la Chapelle, l’entrée d’une chapelle dominée par le monument funéraire de Charles-Alexandre, duc de Croÿ (1581-1624). Celui-ci, dit-on, serait enterré au pied du pilier. On peut d’ailleurs voir le buste du défunt placé entre les statues de ses deux patrons : Charlemagne et le pape Alexandre. Charles-Alexandre fut tué en 1624 dans son hôtel situé sur l’emplacement des anciennes « rue de la Chèvre, de la Fusée, de lArtifice, et entre les rues aux Laines et des Minimes » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », p.161). Entre la rue aux Laines et la rue des Minimes se dresse aujourd’hui le « mastodontesque » Palais de Justice de Poelaert. A noter que cette « rue de la Chèvre », contre toute attente, ne devait point son nom à un quelconque caprin vadrouilleur, mais à une énorme machine de guerre conçue par le général espagnol Spinola pour le siège d’Ostende. Cette rue était la continuation d’une « rue du Jockey-Bleu », qui avait déjà disparu à la moitié du 19ème siècle. L’hôtel du duc de Croÿ se situait à l’angle de la rue de la Chèvre (rue du Prévôt).

     

    plan-1.jpg

    Extrait du Plan POPP - 1ere section 1866
    Quartier de la Marolle
    rue de la chèvre - rue d'Artifice - rue de la Fusée

     

    2. Spinola, un général amoureux.

     

    Lorsque Charles-Alexandre épousa Geneviève d’Urfé, celle-ci s’était déjà éprise d’amour pour le général Spinola, cité plus haut. On doit à ce dernier la chute d’Ostende qui résistait depuis trois années, tout en occasionnant de lourdes pertes aux assiégeants. Spinola était d’origine génoise. Illustre commandant des forces espagnoles, il est également connu pour être le vainqueur de Bréda. Retz devait ultérieurement le comparer à César et à Condé. On le retrouvera également sur le théâtre italien en tant qu’assiégeant de Mantoue : « Spinola lassiégeait depuis près de deux ans ; Toiras défendait la citadelle, qui tenait toujours. Mazarin réussit enfin à négocier une trêve entre Espagnols et Français (début septembre 1630). » (Mazarin, p.31-33). Mais revenons à nos amours bruxelloises… Spinola était immédiatement tombé amoureux de Geneviève, il fut toutefois rappelé à Madrid par Philippe III où le roi le fit chevalier de la Toison d’Or. Entre-temps, Geneviève épousa le duc de Croÿ. Ce dernier, dont la santé s’était altérée, décida de se retirer dans son hôtel de la « rue de la Chèvre » (ou de la rue du Prévôt), à Bruxelles. Geneviève l’y suivit. Mais un jour, celle-ci rencontra fortuitement Spinola qui, sans attendre, lui avoua son amour. Hélas pour le général espagnol, il dût sur-le-champ apprendre des lèvres de sa bien-aimée la triste vérité : elle avait été mariée à Charles-Alexandre de Croÿ pour des raisons politiques… Charles Aznavour aurait pu chanter leur histoire, mais celle-ci devait, en définitive, tourner au drame, sur fond de crime passionnel.

     

    3. Un page fidèle et meurtrier.

     

    Spinola devint triste et sombre sans que personne ne sache pourquoi, à l’exception d’un jeune page qui demanda à son maître de lui pardonner une indiscrétion s’il parvenait à lui rendre sa bien-aimée. Spinola, transporté de joie, accepta, peut-être inconsidérément, peut-être en connaissance de cause, l’histoire ne le dit pas précisément… Quoiqu’il en soit, le page sortit sans ajouter un mot. Le soir venu, le duc de Croÿ se promenait dans son pavillon, comme il en avait l’habitude. Une petite lucarne s’ouvrit soudain, le canon d’une arquebuse y parut, un coup de feu se fit entendre et Charles-Alexandre de Croÿ s’effondra, frappé par une fusée emboîtée de fer, que son meurtrier avait placé dans l’arquebuse.

     

    4. Nulle fin heureuse…

     

    Spinola, que Geneviève, dès qu’elle fut veuve, accepta d’épouser, fut évidemment fortement soupçonné, mais personne n’osa l’attaquer de front. Toutefois, la pression de la rumeur publique se fit telle que l’union fut retardée de huit ans. L’infante Isabelle parvint finalement à favoriser ce mariage, mais alors que Spinola, qui était en Italie, se préparait à retrouver sa future épouse, il succomba subitement et jamais le mariage de Geneviève et du vainqueur d’Ostende ne put être célébré. Quant à l’auteur de l’attentat, il resta introuvable. On accusa un innocent du crime commis par le page et on l’enferma, trente-deux ans durant, dans la prison de Vilvorde. Ce n’est que sur son lit de mort que l’assassin, réfugié en Italie, avoua l’assassinat du duc de Croÿ. On dit que celui qui paya de sa liberté le geste du meurtrier, demanda, comme il aurait été incapable d’assurer seul sa subsistance, de rester en prison.

     

    5. Une version (peut-être) historique.

     

    Le page qui était en fait au service de Charles-Alexandre, duc de Croy et marquis d’Havré (et non de Spinola), avait été souffleté par son maître et, pour se venger de lui, décida de le tuer d’un coup d’arquebuse (précisons, à toutes fins utiles, que le duc de Croy avait été nommé depuis quelques mois à un haut poste financier). Le meurtre fut perpétré le 9 novembre 1624, dans l’hôtel du duc, sis rue du Pévot, entre 22 et 23 heures. On s’en doute, des recherches furent rapidement et massivement organisées, en vain cependant : l’assassin resta introuvable. On arrêta donc un innocent qui paya le meurtre du duc de Croy de trente-deux années de prison. Lorsque sur son lit de mort le meurtrier avoua enfin son crime et que l’innocence du malheureux prisonnier fut finalement reconnue, ce dernier demanda de rester en prison, n’étant plus capable de pourvoir à sa subsistance. On le laissa donc à la prison de Vilvorde et le gouvernement lui alloua une petite pension. Par cette triste fin, l’histoire rejoindrait donc la légende.

    Eric TIMMERMANS

    Sources : Brochure de léglise Notre-Dame de la Chapelle (2004) / Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p.137 / Dictionnaire historique des rues, placesde Bruxelles (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 1, A. Henne et A. Wauters, 1968, p. 57 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 2, A. Henne et A. Wauters, 1969, p. 40 / Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/ Paul Legrain (Editions Lebègue Cie, 1914), p. 217 à 227 / Mazarin, Pierre Goubert, Fayard, 1990.

  • La Maison de la Louve

     

     

    LA MAISON DE LA LOUVE

     

    maison la louve.jpg

     
    Historique de la Maison de la Louve (Grand-Place, n°5).
     
    Cette maison est déjà connue en 1340. Elle se nomme alors Den Wolf (le Loup). Elle fut originellement construite en bois.
    Au début du 17e siècle, elle apparaît comme étant la propriété du serment des Archers dont elle est naturellement le siège. C’est la raison pour laquelle on lui donne parfois le nom de « Maison des Archers ».
     
    Entre 1641 et 1643, sa façade est réédifiée en pierre. Mais dans la nuit du 11 au 12 octobre 1690, un incendie la ravagea, aussi fut-elle reconstruite en pierre selon les plans de l’architecte Pierre Herbosch (1690-1691).

    De fait, le serment des Archers consentit, une fois de plus (il l’avait déjà fait en 1641), à dépenser des sommes considérables pour la reconstruire…quatre ans avant le bombardement (1695), durant lequel le « Loup » fut partiellement détruit (la façade résistera toutefois presque entièrement et servira sans doute de référence pour la reconstruction de l’ensemble de la Grand Place).

    Un tableau peint par Daniel van Heil représente la destruction de 1690. Il est conservé au Musée de la Ville (Maison du Roi).
     
    La maison de la « Louve » fut reconstruite en 1696, assez sommairement et pas à l’identique pour ce qui est de la façade, dont le pignon est alors non conforme à celui de 1690-1691. Le « Loup », devenu la « Louve », resta la propriété du serment des Archers jusqu’au 18e siècle, suite à quoi elle fut vendue par ledit serment.

    A noter qu’au lendemain de sa reconstruction, les propriétaires de la « Louve » permirent à une corporation moins fortunée, soit celle des Serruriers et des Horlogers, d’y louer une salle de réunion. Toujours au 18e siècle, on trouve la maison de la « Louve », liée au nom de la famille Triponetty, comme nous le rappellerons ultérieurement par une anecdote. En 1798, sous la Révolution, la maison fut vendue comme bien national.
     
    Dans le courant du 19e siècle, la « Louve » appartint à un propriétaire privé. On y établit un estaminet, puis une imprimerie. La façade de la « Louve » fut totalement restaurée par P.V. Jamaer, entre 1890 et 1892, ce qui permit à la maison de retrouver son lustre de 1690 (pignon).
     
    Au début du 20e siècle, on y trouve à nouveau un estaminet, avant qu’une banque ne s’y installe en 1912. Une banque y est toujours installée de nos jours (2017).
    Description de la Maison de La Louve.
     
    Edifiée en pierre de taille et flanquée des maisons du « Sac » (nord) et du « Cornet » (sud), la « Louve » est une maison de style baroque (italo-flamand). La façade évoque le thème général de la ville. Elle renvoie également à l’architecture et aux décors provisoires des fêtes et commémorations diverses qui se déroulaient en ville et, principalement, sur la Grand-Place. De fait, l’architecte Pierre Herbosch, dont on sait hélas bien peu, déployait une importante activité dans ce domaine (réalisation de peintures à l’occasion d’un feu d’artifice dans le parc du Coudenberg,  conception de décors à l’occasion du mariage de Charles II d’Espagne, etc.). La façade de la « Louve » apparaît comme une transposition des constructions provisoires de Herbosch. Exceptionnelle de par sa décoration symbolique articulée autour d’un thème unique, elle est composée de trois travées dont nous allons à présent examiner les détails :

     

    1°) La louve romaine.

     

    La Louve.jpg

     

    La maison de la « Louve » voit son nom illustré par un dessus de porte orné d’une grande enseigne représentant la célèbre Louve romaine allaitant Romulus et Remus, fondateurs mythiques de la ville de Rome. Cet ensemble est associé à une amphore qui figure le Tibre. Pourquoi donc le loup d’origine est devenu louve romaine ? Peut-être parce Rome illustre le thème général de la façade, à savoir, la ville ? Mais rien n’est certain.
     

    2°) Les attributs des Archers : la porte d’entrée, le premier étage et le fronton apollonien.

    Porte de la Louve.jpg

     
    Bien évidemment, la Maison des Archers se voit décorée de motifs évoquant ce serment :
     
    a) Sur la porte d’entrée, on trouve les attributs des Archers, trophées avec carquois, arcs et flèches.
     
    b) Les grilles disposées de part et d’autre de la porte d’entrée (motifs de lettres entrelacées, monogrammes), évoquent les noms des deux patrons du serment des Archers : Antonius, à gauche, soit saint Antoine, et Sebastianus, à droite, soit saint Sébastien.
     
    c) Au premier étage, orné de grandes fenêtres, on peut observer divers attributs des archers (carquois, flèches, casques, cuirasses, boucliers). A noter que le balcon du premier étage provoqua les reproches de la corporation des Bateliers occupant la maison voisine du « Cornet ». Mais les Archers surent faire valoir leurs droits.
    d)Le fronton triangulaire, quant à lui, figure le dieu Apollon archer perçant le serpent Python de ses flèches. Au premier étage, lyre et carquois, rappellent également le dieu grec. Le fronton est encadré de deux torchères décorées de carquois et de « cailloux à feu » qui garnissent le collier de la Toison d’Or. De fait, le serment était, à l’origine, sous les ordres des ducs de Brabant et de Bourgogne.
     

    3°) Les quatre statues allégoriques du deuxième étage.

     

    Grand Place

    Quatre statues flanquées d’une inscription latine ornent la façade, soit (de gauche à droite) :
     
    a)La Vérité : HIC VERUM, firmamentum imperii (=Ici la Vérité, soutien de l’empire !). Son animal-attribut est un aigle, réputé être l’animal qui peut regarder le plus distinctement le soleil. Cette allégorie montre également un livre sur lequel figurent les mots EST EST  et NON NON.
     
    b)La Fausseté : HINC FALSUM, insidlae status (=Arrière la Fausseté, écueil de l’Etat !). Son animal-attribut est le renard et elle porte un masque. Le mot latin Falsum peut être aussi traduit par « mensonge ».
     
    c)La Paix : PAX FIT, salus generis humani (=Vive la paix, salut du genre humain !). Son animal-attribut est, bien évidemment, la colombe ; deux l’accompagnent. Elles portent un faisceau de flèches liées d’une branche d’olivier.
    d)La Discorde : DISCORDIA LONGE (longé), eversio reipublicae (=Loin d’ici la discorde, ruine des affaires publiques !). Son animal attribut est le chien ; deux l’accompagnent. Cette allégorie est représentée sous les traits d’une femme aux cheveux mêlés de serpents (à l’instar de la gorgone Méduse). Ceux-ci se disputent  un os. La Discorde brandit un flambeau ardent.
    A chacune de ces allégories correspond, au 3e étage, comme nous allons le voir, une tête en médaillon d’un empereur romain.
     

    4°) Les quatre empereurs romains du troisième étage.

     

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    Le troisième étage est percé de trois paires de baie alternant avec des ornements dorés surmontés de médaillons figurant le portrait de quatre empereurs romains :
    a)Le premier : Caes : Nerva : Aug : Trajan, avec pour attributs un soleil éclairant le monde et des tournesols. Il est placé au-dessus de l’allégorie de la Vérité.
     
    b)Le deuxième : Caes : Aug : Faust : Genev : Tibère, avec pour  attributs, une cage à oiseau, un filet et un masque. Il est placé au-dessus de la Fausseté/Mensonge.
     
    c)Le troisième : Caes : Aug : D : T : P : P : Auguste, avec pour attributs  un globe terrestre et des palmes. Il est placé au-dessus de la Paix.
     
    d)Le quatrième : Caes : Dict : Quart : Jules César, avec pour attributs un cœur saignant, des serpents et des flambeaux entrecroisés. Il est placé au-dessus de la Discorde.
     
    Mais pourquoi établir de telles relations entre ces portraits d’empereurs romains et les allégories précitées ? C’est ce qu’explique les courtes maximes latines qui accompagnent les statues allégoriques :
     
    a)Trajan est associé au « soutien de l’Empire » (Vérité).
     
    b)Tibère est associé aux « pièges de l’Etat » (Fausseté/Mensonge).
     
    c)Auguste est associé au « salut du genre humain » (Paix).
     
    d)César est associé à la « ruine de la République » (Discorde).
     

    5°) Le Phénix et le chronogramme.

     

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    Le pignon du fronton est surmonté par un phénix renaissant de ses cendres et surgissant des flammes. C’est là le symbole de la reconstruction de la maison en 1691, après l’incendie de1690, comme l’indique le chronogramme associé au Phénix. Ce chronogramme, associé au phénix, fut donc inscrit une première fois en 1691 et fut rétabli, avec le phénix, au lendemain du bombardement de 1695. Un nouveau phénix remplaça l’ancien en 1852. Quant au chronogramme de 1691, il sera intégralement restitué au cours de la rénovation de 1890-1892. Et voilà ce que dit ce chronogramme :
    CoMbVsta InsIgnIor resVrreXI eXpensIs sebastIanae gVLDae,  ce qui signifie : « brûlée, je renais plus somptueuse par les soins de la gilde de Sébastien ».
    Premièrement, on sait que saint Sébastien est le patron des archers. Deuxièmement, si l’on additionne les lettres que nous reprenons en gras et en majuscules, et qui correspondent à des chiffres romains, le « V » pouvant être aussi bien cette lettre que la lettre « U » et correspondant, en chiffres romains, au chiffre « 5 », nous obtenons la date de la première reconstruction de la maison de la « Louve », soit 1691 :
    C (100) + M (1000) + V (5) + I (1) + I (1) + I (1) + V (5) + XI (11) + X (10) + I (1) + I(1) + V (5) + L (50) + D (500) = 1691.
     
    Une anecdote : Etienne Triponetty et le « Mannequin-Qui-Pisse » :
    C’est le 7 juillet 1761 que naît, dans la maison de la « Louve », Etienne-Michel-Joseph Triponetty, petit-fils d’un banquier de Coire, devenu bourgeois de Bruxelles en 1716 et décédé en 1744.
     
    La tombe du grand-père d’Etienne est d’ailleurs toujours visible dans l’église Notre-Dame-de-la-Chapelle . Quant à la mère d’Etienne, elle tient alors un commerce de dentelles dans la maison de la « Louve ». Etienne, quant à lui, est écrivain . Il est notamment l’auteur de Variétés et bagatelles poétiques (1788) et du Rimailleur Bruxellois ou Résultat inutile de vingt-cinq ans de délassement (1805).
     
    Toutefois, le récit qui nous intéresse tout particulièrement est le suivant : Métamorphoses du Parc de Bruxelles en cinq rêves : Dédiées au plus ancien bourgeois de la même ville, Le Célèbre Mannequin-Qui-Pisse. » Il apparaît que certains citoyens bruxellois, passablement timorés, jugèrent un jour que le célèbre Menneken Pis –car c’est de lui qu’il s’agit !- , pourtant un symbole largement et anciennement enraciné dans la tradition bruxelloise, était par trop indécent et ils écrivirent en ce sens au pape Benoît XIV.
     
    Dans l’ouvrage précité, Etienne Triponetty commenta ce ridicule épisode de la manière suivante :
    « J’ai cru mieux ne pouvoir dédier cet ouvrage / Qu’à celui qui toujours captiva notre hommage : / De plusieurs potentats le premier favori ; (1) / De divers gouverneurs le serviteur chéri ; (2) Ami des jeunes gens, le vrai patron des belles / Pour qui souvent leurs doigts tressèrent des dentelles : / Fidèle à ton pays, d’un pape protégé, (3)
     
    (1) Référence au duc de Bavière et à Louis XV qui se plurent à orner la statue du Menneken Pis en lui donnant des habits.

    (2) Référence à Charles de Lorraine et Marie Elisabeth qui lui firent présents d’autres habits.

    (3) Référence au pape Benoît XIV qui, sollicité par les âmes timorées précitées, afin que soit proscrite la figure du Menneken Pis et qu’elle soit jugée contraire aux bonnes mœurs, s’en était fait reproduire un modèle et qui répondit : « Mingat in aeternum ! » : « Qu’il pisse à jamais ! ».
     
    Ce qui a motivé l’opposition au Menneken Pis, nous ne le savons pas. S’agissait-il d’une réaction excessive de quelques prudes ou a-t-on relevé soudainement que le nom du petit bonhomme de Bruxelles était lié à celui, scandaleux, de Duquesnoy ? Y-a-t-il eu confusion entre le nom de Jérôme Duquesnoy père, tailleur de pierre au métier des Quatre-Couronnés, à qui la ville de Bruxelles commanda, en 1619, le Menneken Pis de bronze tel que nous le connaissons et qui remplaça l’antique statue de pierre, et Jérôme Duquesnoy fils, qui acheva le tombeau de l’évêque Triest à Saint-Bavon mais qui fut également soupçonné du meurtre de son frère et exécuté à Gand pour sodomie ? Sans doute ne le saurons-nous jamais .
     
    Quant à Etienne Triponetty, il mourra jeune, en octobre 1805, à Bruxelles. Mais notre bref rappel biographique concernant la famille Triponetty n’est pas encore totalement terminé. En effet, elle était propriétaire d’une maison de campagne située à Grand-Bigard (Groot-Bijgaarden), dans la périphérie immédiate de l’actuelle Région de Bruxelles-Capitale. Or, le 20 août 1832, le Bulletin der Eygendommen de la commune de Grand-Bigard indique que Franciscus Timmermans, maréchal ferrant de son état et aïeul de l’auteur de ces lignes, est le nouveau propriétaire de la maison de campagne en question, ainsi que des biens attenants.
     
    La théorie alchimique de Saint-Hilaire.
     
    Un auteur du nom de Paul de Saint-Hilaire a développé une idée originale : la Grand-Place peut faire l’objet d’une lecture alchimique ! Bien que nous ne suivons pas Monsieur de Saint-Hilaire sur cette voie quelque peu incertaine, nous reprenons cette théorie originale dans le contexte des légendes et traditions bruxelloises.
     
    Définissons brièvement ce qu’est l’alchimie : « L’alchimie est une discipline qui peut se définir comme « un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux ». L’un des objectifs de l’alchimie est le grand œuvre, c’est-à-dire la réalisation de la pierre philosophale permettant la transmutation des métaux, principalement des métaux « vils », comme le plomb, en métaux nobles comme l’argent ou l’or. Un autre objectif classique de l’alchimie est la recherche de la panacée (médecine universelle) et la prolongation de la vie via un élixir de longue vie. La pratique de l’alchimie et les théories de la matière sur lesquelles elle se fonde, sont parfois accompagnées, notamment à partir de la Renaissance, de spéculations philosophiques, mystiques ou spirituelles. » L’alchimie traditionnelle peut donc poursuivre trois buts : métallique (la légendaire transformation matérielle du plomb en or), médical (médecine universelle et élixir de jouvence) et métaphysique (démarche personnelle, philosophico-spirituelle).
    L’une des phases du processus alchimique se nomme la Coagulation. En termes de chimie hermétique, nous dit Paul de Saint-Hilaire « c’est donner une consistance aux choses fluides, non en en faisant un corps compact, mais en les desséchant de leur humidité superflue et en réduisant le liquide en poudre, puis en pierre. » Pour M. de Saint-Hilaire, le bloc ouest de la Grand Place, représente, avec ses sept maisons –le « Roi d’Espagne », la « Brouette », le « Sac », la « Louve », le « Cornet », le « Renard » et la « Tête d’Or »- les sept étapes de ce travail, la maison de la « Louve » symbolisant la quatrième de celles-ci. Il se réfère ainsi à plusieurs éléments de la façade, dont nous avons donné une explication plus prosaïque, il est vrai :
    -La Louve : « Sur une terrasse, une louve n’ayant que quatre mamelles allaite deux enfants nus, face à un vase renversé d’où s’échappe un liquide. » Le terme de Loup, nous dit l’auteur, désigne pour les Adeptes, « le suc mercuriel qui est aussi leur liquide dissolvant ». Et si la louve a été préférée à ce stade du processus c’est, toujours selon la même source, parce qu’elle allaite Romulus et Remus, enfants de Mars, dieu sous les auspices duquel s’achève l’opération alchimique en cours. Cela dit, comme nous l’avons vu, la premier nom de cette maison était bien le « Loup »… Mais, selon la théorie alchimique, les quatre mamelles de la louve signifient qu’il faut réserver « autant de parts de ce suc mercuriel pour une utilisation ultérieure, panacée qu’est l’eau de Jouvence et qui en est issue ».
    -Le vase renversé (placé près de la tête de la louve) : le « suc mercuriel » précité « est fait du mâle et de la femelle, du mercure animé de son soufre, matières sorties d’une même racine et réduites à l’état liquide en un tout homogène, comme nous l’indique le vase dont il s’écoule. »
    -Romulus et Remus : pour ce qui est des jumeaux, Paul de Saint-Hilaire pense trouver l’explication chez Nicolas Flamel : « Il te faut donc faire deux parts et portions de ce corps coagulé, l’une desquelles servira d’Azoth pour laver et mondifier l’autre, qui s’appelle Leton qu’il faut blanchir ».
    -Apollon et le serpent Python : toujours d’après Nicolas Flamel, « celuy qui est lavé est le Serpent Python, qui ayant pris son estre de la corruption du limon de la terre assemblé par les eaux du déluge, quand toutes les confections estoient d’eau, doit estre occis et vaincu par les flesches du Dieu Apollon, par le blond Soleil, c’est-à-dire, par nostre feu, esgal à celuy du Soleil ». Ce qui, selon Paul de Saint-Hilaire, explique la présence du dieu Apollon au fronton triangulaire de la maison de la Louve, placé entre deux pots de flammes et décochant un de ses traits en direction du serpent Python.
    -Carquois et lyre : au balcon de la façade, l’étui de l’archer est quatre fois posé sur la lyre, un autre attribut d’Apollon, ce qui, selon la même source, relève de la même théorie alchimique.

    Eric TIMMERMANS
    Sources : « Les maisons de la Grand-Place, sous la direction de Vincent Heymans, CFC-Editions, Collection Lieux de Mémoire, 2002 / « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », Eug. Bochart (1857), Editions Cultures et Civilisations, 1981 / « Ilot Sacré, Georges Renoy, Rossel, 1981, p.69-70 / « Lecture alchimique de la Grand-Place de Bruxelles », Paul de Saint-Hilaire, Editions du Cosmogone, 2002, p.88-89.

    Photo de Pierrot Heymbeeck - septembre 2017.
     
     
     

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    Vu sur la grande place de Bruxelles en septembre 2017.

  • LE PRIEURE DU ROUGE-CLOÎTRE

     

     

    LE PRIEURE DU ROUGE-CLOÎTRE (Auderghem)

     

    Vers 1840

    1.Un historique du Rouge-Cloître.

     

     

    Aux origines du Rouge-Cloître – Le 14e siècle..

    Au 14e siècle, l’essor du christianisme occidental suscita un courant mystique qu’encouragèrent, dans nos régions, certaines personnalités tel que Jan van Ruysbroeck (ou Ruusbroec) dit l’Admirable (1293-1381), lui-même disciple de Maître Eckhart (1260-1328). Cette évolution amena nombre de souverains à offrir des terres et des domaines afin qu’y soient érigés des couvents. C’est ainsi que la duchesse Jeanne de Brabant, fille de Jean III et épouse de Wenceslas de Luxembourg, admit la création de plusieurs fondations religieuses en forêt de Soignes, parmi lesquelles, l’ermitage du Rouge-Cloître, fondé par un certain Gilles Olivier, en 1366.

     

    En 1367, Guillaume Daneels, chapelain de l’église Sainte-Gudule à Bruxelles, de même que le laïc Walter van der Molen, rejoignirent l’ermite, retiré dans la forêt de Soignes, aux environs de la « Bruxkens Cluse » (ou Ten Bruxken, lieu-dit situé à l’endroit où la chaussée de Wavre enjambait le Roodkloosterbeek). Mais cette terre humide favorisant les douleurs rhumatismales, la duchesse Jeanne préféra voir les religieux s’installer, à la date du 1er mars 1368, sur une terre située un peu plus en hauteur « in onsen wouden von Zonie beneden den Clabotsborre », où un nouvel ermitage fut ainsi fondé.

    Le village d’Auderghem, situé au nord de la forêt de Soignes et à l’est de Bruxelles, constitua un pôle d’attraction pour le futur prieuré du Rouge-Cloître. Au cours des années qui suivirent, les ermites édifièrent de petites maisonnettes et une chapelle en bois qui fut enduite d’argile rouge. De là lui vint son nom de Rode Cluse ou Rooklooster, soit « Rouge-Cloître » (*). En latin, on le nomma Rubea Vallis (ou « Rougeval ») par opposition à Viridis Vallis (ou « Valvert », ou encore « Groenendael », du nom d’un autre prieuré de la forêt de Soignes).


    Le 18 janvier 1374, l’ermitage devint un prieuré dédié à saint Paul –le prieuré de saint Paul en Soignes- et il adopta la règle de saint Augustin. Guillaume Daneels fut choisi comme premier prieur.

    Le Rouge-Cloître au 15e siècle.

    En 1402, la communauté s’affilia au chapitre de Groenendael (pour l’anecdote, une tradition légendaire prétend qu’une galerie relierait, au terme de plusieurs kilomètres, le site du Rouge-Cloître à celui de Groenendael) et, en 1412, au chapitre de Windesheim. Les premiers travaux d’aménagement du prieuré furent entrepris entre 1441 et 1454. On construisit un lavoir (1441), une maison des femmes (1445), une infirmerie dotée d’une petite chapelle (1449) et un mur d’enceinte (1452).

    Si les religieux du Rouge-Cloître menaient une vie de prière et de contemplation, ils ne négligeaient pas pour autant les études historiques et hagiographiques. Ainsi rédigèrent-ils nombre de chroniques et copièrent-ils des œuvres religieuses. De nombreux manuscrits copiés et enluminés au Rouge-Cloître sont d’ailleurs conservés à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, à Vienne. La communauté exploita aussi des carrières, aménagea des viviers pour la pisciculture, draina le vallon et construisit un moulin.

    L’écrivain le plus célèbre du Rouge-Cloître est le Bruxellois Jan Gielemans (1427-1487), arrière-petit-neveu, du côté maternel, du premier prieur Guillaume Daneels. Il est l’auteur d’un vingtaine d’ouvrages dont le Hagiolum Brabantinorum. Il fut lui-même prieur du Rouge-Cloître de 1476 à 1487.

    Guerres de religion (16e s.) et de Louis XIV (17e s.) : l’amorce du déclin.

    L’écrivain Antoine Gheens fut bibliothécaire du cloître. Entre 1532 et 1538, il dressa un catalogue des traités qui étaient conservés dans les bibliothèques conventuelles des Pays-Bas et d’Allemagne. De magnifiques reliures en peau de cerf, veau ou truie, estampées de motifs religieux ou décoratifs, furent ainsi réalisées, favorisant l’extension de la renommée de l’atelier de reliure du Rouge-Cloître.

    Le prieuré bénéficia aussi des dons et de la protection de Charles-Quint. Las, les guerres de religion éclatèrent et le couvent fut pillé et incendié en 1572. Les religieux se replièrent dans leur refuge sis rue des Alexiens à Bruxelles, où ils resteront pendant une trentaine d’années (jusqu’en 1607).

    De retour dans leur domaine d’origine, les religieux, bénéficiant de la protection des archiducs Albert et Isabelle (1598-1621), entreprirent de longs travaux de réfection des bâtiments. Ces derniers se poursuivirent jusqu’à la moitié du 17e siècle, époque à laquelle ils furent achevés, sous le priorat d’Adrien van der Reest (1607-1677). En 1643, l’église fut même dotée d’une nouvelle tour avec horloge et d’un carillon, mais plus jamais le prieuré ne retrouva son lustre d’antan.

    Il fut aussi victime d’un appauvrissement perpétuel résultant des lourdes impositions sur le patrimoine conventuel dont il dût s’acquitter sous les Pays-Bas espagnols, des guerres menées par le roi de France Louis XIV dans nos contrées, au cours de la seconde moitié du 17e siècle, sans parler des dilapidations d’un des prieurs du cloître, Gilles de Roy… A tous ces malheurs s’ajouta un nouveau désastre : en 1693, un incendie ravagea une partie des bâtiments du prieuré. Par chance, la bibliothèque contenant de précieux manuscrits enluminés, des livres anciens et des reliures de valeur, fut épargnée.

    Joseph II et la Révolution française : la double suppression du Rouge-Cloître (18e s.).

    Malgré certaines chaussées tracées à travers ses champs (vers Notre-Dame-au-Bois et Tervuren), le fait que, comme tous les couvents, le Rouge-Cloître dût contribuer, en 1750, aux frais de reconstruction du palais ducal de Bruxelles (anéanti par un incendie en février 1731) et l’édit de 1753 concernant les amortissements visant les richesses du couvent, le prieuré vit sa situation se redresser quelque peu à l’époque de Marie-Thérèse d’Autriche. Mais le 13 avril 1784, le prieuré fut purement et simplement supprimé par l’Empereur d’Autriche Joseph II, sous le prétexte d’éliminer les cloîtres « inutiles », c’est-à-dire les ordres contemplatifs qui ne s’occupaient pas des soins aux malades, de l’enseignement ou de la pastorale (partie de la théologie qui concerne le ministère sacerdotal).

    A noter toutefois que cette suppression n’intervint qu’environ un an après la promulgation de l’édit général de suppression du 17 mars 1783. Ce délai permit aux religieux de vendre les pièces les plus précieuses ou de les mettre en sécurité (notons toutefois qu’une partie des précieux ouvrages précités ont atterri « miraculeusement » dans la bibliothèque impériale de Vienne…où ils se trouvent toujours…). L’administration des biens des couvents supprimés fut alors confiée à une nouvelle institution, le Comité de la Caisse de Religion. Dans le but de rentabiliser le lieu, on y établit la fabrique d’acier François Wautier. Celle-ci n’occupa qu’une partie de l’établissement, soit la maison du portier, la brasserie, la maison des hôtes, une partie du couvent, le lavoir et la cuisine. Cette entreprise fit rapidement faillite.

    En 1790 (Révolution brabançonne, 1787-1790), les 18 religieux regagnèrent les bâtiments en partie délabrés du cloître (une grande partie avait été rasée. Ils s’y maintinrent vraisemblablement durant six années, et ce bien qu’en 1792, les hussards français y pillèrent ce qui restait à piller et y déployèrent même un détachement. En 1796, le prieuré du Rouge-Cloître fut supprimé une seconde fois (et cette fois, définitivement) par les révolutionnaires français, les biens des religieux étant mis en vente publique.

    Le Rouge-Cloître après le couvent : du 19e siècle à nos jours.

    De 1804 (Consulat/Premier Empire) à 1910 (Royaume de Belgique), le Rouge-Cloître accueillit successivement une filature –l’ancien couvent fut acheté par un Bruxellois du nom de Joseph Zanna (1797), qui en démolit une grande partie et installa une filature dans l’autre- , une teinturerie, les ateliers d’un tailleur de pierre, une guinguette, un hôtel, des restaurants ! A noter qu’en 1834 (ou en 1805 ?), un nouvel incendie détruisit entièrement l’église. En 1872, tout le domaine (y compris champs et étangs) fut acquis par un certain Romain Govaert. Celui-ci possédait un château qui dominait le Rouge-Cloître, mais il fut détruit en 1961.

    Le 1er juin 1910, le domaine fut acquis par l’Etat. En 1965, les bâtiments présentant un intérêt historique furent classés, de même que le mur d’enceinte. En 1992, il devint la propriété de la Région de Bruxelles-Capitale qui en assure aujourd’hui la gestion et la conservation. Depuis 1999, des fouilles, sondages et évaluations archéologiques ont été menés pour le compte de la Direction des Monuments et Sites de la Région bruxelloise. Dans les années 2001-2002, l’infirmerie, la brasserie et le moulin ont ainsi pu être repérés et dégagés. On retrouva même le mécanisme du moulin. En 2003, c’est l’emplacement de l’ancienne église, de même que les ailes disparues du cloître et de l’ancienne brasserie qui ont fait l’objet de toutes les attentions de l’équipe archéologique.

    2.Le Rouge-Cloître aujourd’hui.

    Mais que reste-t-il de l’ancien couvent des Augustins ? Et quel usage en est-il fait de nos jours ? :

    a) Le prieuré du 18e siècle a été préservé. Plus précisément, si deux ailes du cloître ont été arasées vers 1800, une autre apparaît parfaitement conservée. Une autre encore a été profondément remaniée pour accueillir les ateliers d’artistes.

    b)Les dortoirs.

    c)L’ancienne ferme prieurale est toujours visible. Il s’agit d’une belle construction carrée à un étage.

    d)On retrouve également les anciennes dépendances avec leur manège et leurs écuries.

    e)La brasserie, quant à elle, dont le mur extérieur est inclus dans le tracé du mur d’enceinte, présente encore des sols en place ainsi que des fours permettant d’étudier le processus de fabrication traditionnel de la bière.

    f)En bas de l’étang, dans le jardin qui est toujours ceinturé par l’ancienne enceinte du cloître précitée, on peut encore voir un vieil édifice, construit en 1396 et qui a traversé les siècles : la maison du meunier que l’on nomme « Maison de Bastien », en référence au peintre Alfred Bastien (1873-1955). Henriette, la sœur de ce dernier, s’installa dans cette maison en 1898. Son frère, membre du groupe informel des « peintres du Rouge-Cloître », s’y établit lui-même ultérieurement. Deux lucarnes ont été aménagées dans le toit d’ardoises. Sous la gouttière, on remarque encore les boulins.

    g)Les moulins de jadis ont, eux, disparu. Seuls subsistent cinq étangs, établis sur d’anciens marécages médiévaux mais ils ne portent plus trace de la pisciculture qu’on y pratiqua.

    On peut dire que le Rouge-Cloître a, aujourd’hui, deux vocations essentielles :

    a)L’accueil d’initiatives artistiques diverses. Les bâtiments préservés du prieuré accueillent ainsi le Centre d’Art du Rouge-Cloître (depuis 1971). Celui-ci organise des expositions, des ateliers artistiques et des spectacles.

    b)Le développement d’initiatives « Nature ». Sa situation géographique, soit l’orée de la forêt de Soignes et le fait qu’il soit originellement entouré d’étangs traversés par le Roodkloosterbeek, ont fait que le site du Rouge-Cloître a, depuis le 16e siècle, toujours été prisé par les amateurs de nature, qu’il s’agisse des chasseurs de jadis (16e/17e s.) ou des promeneurs d’aujourd’hui :

    -une partie du site intra et extra-muros est classée réserve naturelle et intégrée au réseau européen Natura 2000. Cette mise en valeur vise notamment à restaurer le réseau hydraulique mis en place par les chanoines ;

    -en 2006, l’IBGE (Institut Bruxellois de Gestion de l’Environnement, aujourd’hui « Bruxelles Environnement »), a entamé des travaux d’aménagement des jardins historiques de l’ancien prieuré ;

    -le Centre d’Art du Rouge-Cloître soutient « Cheval et Forêt », une association qui vise à mettre en valeur les chevaux de trait de Belgique et qui organise des démonstrations de débardage (transport des arbres abattus sur le lieu de coupe vers le lieu de dépôt ou de décharge provisoire).

    3.La légende du Rouge-Cloître : trésor enfoui et hantise…

    La suppression du prieuré du Rouge-Cloître par l’Empereur autrichien Joseph II est, semble-t-il, à l’origine d’une légende concernant un prétendu « trésor caché ». Comme nous l’avons dit, les autorités impériales autrichiennes décidèrent de supprimer le Rouge-Cloître, jugé économiquement et socialement « inutile », le 17 mars 1783. Nous avons vu également qu’il fallut ensuite près d’un an pour que cette décision soit réellement appliquée. Il n’en fallait pas moins pour enflammer les esprits de certains amateurs de mystères !

    Le 13 avril 1784, le procureur se présenta au Rouge-Cloître pour y apposer les scellés. Et il espérait bien, semble-t-il, mettre la main sur un « trésor » de nature indéterminée, mais il en fut pour ses frais : il ne trouva rien, si ce n’est les vrais trésors, historiques ceux-là, qui se trouvent aujourd’hui encore, comme nous l’avons dit, à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, à Vienne…

    Dès 1781, dès qu’ils eurent vent des mesures anticléricales prises par Joseph II dans l’Empire d’Autriche, les Augustins du Rouge-Cloître, s’attendant à l’application de mesures semblables dans nos régions, se mirent immédiatement à creuser…une nouvelle citerne. De là à imaginer l’enfouissement d’un trésor justifiant l’acharnement du procureur impérial, il n’y a qu’un pas que les amateurs d’occulte s’empressèrent de franchir !

    Selon le frère Jean-François Vander Auwera, ledit procureur ne trouvant pas le moindre trésor sonnant et trébuchant, fit enfermer le prieur Terlaeken dans une cellule. Durant quatre jours et quatre nuit, on ne lui apporta ni boisson, ni nourriture, et ce dans le but de l’obliger à dévoiler l’endroit où le trésor supposé avait été caché. Mais rien n’y fit : le prieur ne parla point. On se résolut à se contenter de vendre ses bien personnels à l’encan, mais pas une seule pièce d’argent et encore moins d’or ne semble avoir figuré dans l’inventaire des biens dressé par l’avocat Yernaux, chargé de la liquidation du Rouge-Cloître.

    Si l’on en croit la légende du trésor, l’abbaye ayant été divisée en trois lots, les nouveaux propriétaires s’appliquèrent à détruire les bâtiments, sans la moindre intention, semble-t-il, de les reconstruire par la suite. Ces « recherches » apparentes durèrent un an et se déroulèrent semble-t-il à l’époque de la Révolution brabançonne (1787-1790).

    Un jour, le frère Jean-François Vander Auwera, déjà cité, fit irruption au Rouge-Cloître (qu’il n’avait, dit-on, jamais vraiment quitté), escorté par un détachement de volontaires brabançons. Une quinzaine de chanoines revint également et n’eut d’autre besogne que de…planter des arbres, à savoir des chênes, en bordure du mur d’enceinte. Acte singulier, alors que nos régions étaient en pleine tourmente révolutionnaire… Ce retour du frère Jean-François apporterait la « preuve » ( ?), selon les amateurs de légendes occultes, que le prieur n’avait pas parlé et que le trésor était toujours en place… Oui, mais où ? Et quel lien entre la citerne, le mur d’enceinte et les chênes plantés par les chanoines de la fin du 18e siècle ? « Cherchez la croix », nous dit Paul de Saint-Hilaire !

    Ainsi, aujourd’hui encore, le promeneur qui longerait le mur d’enceinte du Rouge-Cloître vers midi peut (éventuellement) apercevoir, dans la partie orientale, lorsque le soleil la prend en enfilade, une croix composées de briques sombres, haute de plusieurs mètres, recroisetée et haussée sur un socle de dix marches. Or, nous dit l’auteur d’ « Histoire secrète de Bruxelles », ce type de croix dite de calvaire est susceptible d’indiquer l’emplacement…d’un trésor enfoui. Et d’ajouter qu’enfouir un trésor dans un mur extérieur n’a rien d’extravagant, d’autant que la situation au Rouge-Cloître s’avère particulièrement favorable :

    « A Rouge-Cloître, la situation est plus favorable encore : l’enceinte est adossée vers l’est à une colline boisée, dont elle retient les terres. La muraille est très haute à cet endroit et la dénivellation atteint plusieurs mètres. Le site est idéal pour creuser, en même temps qu’on élève le mur, une cache en contrebas, une chambre souterraine, voire y placer une citerne. Et c’est précisément là que la croix mystérieuse apparaît et disparaît au soleil… » (Histoire secrète de Bruxelles, p.126). Ceci expliquerait donc l’intérêt des moines porté à ce pan de mur : CQFD !

    Déjà partiellement démoli, le Rouge-Cloître fut occupé par des hussards français, dès 1792, ultérieurement remplacé par des dragons. En 1796, le prieuré est supprimé une seconde fois, puis mis en vente publique en 1797, le citoyen Zanna s’en portant acquéreur. Quatre années plus tard le domaine est racheté par un personnage originaire du Midi qui lui-même le cèdera à des Suisses, en 1804. Entre-temps, l’ancien prieur Terlaeken était décédé, les chanoines s’étaient dispersés et le frère Vander Auwera avaient été appelés à d’autres devoirs à Saint-Gilles, où il trépassa avant la fin du régime français.

    Le temps passa, mais la légende du trésor enfoui se maintint. Ainsi, un aubergiste du Rouge-Cloître raconta un jour que son grand-père, paysan de son état, affirmait que, certains soirs d’hiver, le fantôme d’un moine vêtu de blanc, à l’exemple des Augustins, hantait parfois les lieux où se dresse la vieille muraille du prieuré. Un jour, surmontant sa crainte, il décida de suivre le spectre jusqu’à un ravin, situé à proximité des étangs. A l’endroit où l’apparition spectrale s’était évanouie, l’ancêtre de notre aubergiste, qui croyait dur comme fer à la légende du trésor, se mit à creuser à l’aide d’une grosse bèche. Il finit par exhumer deux troncs pourris cloués en forme de croix, puis continue à creuser jusqu’à découvrir un squelette de femme ! Le curé fut appelé et fit en sorte d’enterrer la dépouille en terre consacrée.

    Mais, vers la même époque, un vieux prêtre qui prétendait être l’un des survivants de l’ancienne communauté augustine, se rendant en pèlerinage aux ruines de l’ancien prieuré, resta plusieurs jours dans les environs. Le découvreur du squelette féminin et de la croix ne manqua évidemment pas de le questionner, mais le prêtre se contenta de donner des réponses évasives et confuses. Il évoqua un étranger qui, une nuit, était arrivé blessé au prieuré. On l’avait soigné et il avait demandé son admission au noviciat. Chaque jour, il allait discrètement au fond du ravin. Un religieux l’ayant suivi, le vit se jeter sur le sol et pleurer, à l’endroit même où le squelette de femme avait été déterré. Il vit ensuite le novice se dépouiller de sa soutane et s’appliquer durement la discipline. Ces terribles mortifications remplissaient les autres religieux d’un respect mêlé d’effroi. A propos du trésor, l’ancien chanoine ne voulut rien en dire.

    Le fantôme du moine augustin hante-t-il encore le site du Rouge-Cloître ? Et si tel est le cas, s’agit-il du spectre du frère Jean-François Vander Auwera, veillant jalousement sur un trésor enfoui ? A moins qu’il ne s’agisse de celui du novice anonyme pleurant sur les dépouilles d’une femme dont le drame nous restera à jamais inconnu ?

    Cela, la légende du Rouge-Cloître ne nous le dit pas…

    Eric TIMMERMANS.

    (*) Dans le langage courant, les Bruxellois évoquent habituellement « le » Rouge-Cloître et se rendent « au » Rouge-Cloître. Il semble toutefois que les bonnes formulations soient « Rouge-Cloître » (comme « Val-Duchesse ») et « à » Rouge-Cloître (comme « à » Val-Duchesse). Ne faisant pas partie du monde académique et ces formulations inhabituelles écorchant quelque peu nos oreilles, nous nous en tiendrons, pour notre part, aux formulations populaires qui nous sont familières…

    Sources : Les prieurés en forêt de Soignes (Val-Duchesse, Groenendael, Rouge-Cloître, Sept-Fontaines et Ter Cluysen), L. Janssens et E. Persoons, Exposition aux Archives générales du Royaume, du 3 juillet au 30 novembre 1989 / Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain / Auderghem, J-M. Delaunois, Guides des Communes de la Région Bruxelloise, Guides CFC-Editions, 1998 / Histoire secrète de Bruxelles, Paul de Saint-Hilaire, Albin Michel, 1981, p.125 à 128.