Eric Timmermans

  • Fontaines de Bruxelles (7)

     

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (7) : LE MONT DES ARTS

     

    Le Mont des Arts : situation actuelle.

     

    Les petites fontaines de l’actuel Mont des Arts ne sont que les pâles héritières, nous le verrons, de la cascade monumentale qui existât jadis à cet endroit. Autant dire que nous nous écarterons largement de notre sujet initial consacré aux fontaines de Bruxelles, pour présenter le Mont des Arts dans son ensemble.

     

    Le Mont des Arts actuel est situé dans les environs immédiats de la Gare centrale. Il fut réalisé entre 1954 et 1965. Le Mont des Arts tire son nom du voisinage immédiat du Palais des Beaux-Arts et du Musée des Beaux-Arts. Il constitue la principale liaison entre le haut et le bas de la ville.

     

    Il s’agit de « jardins à la française » encadrés par la rue du Mont des Arts, la Bibliothèque Royale et le Palais des Congrès. La statue équestre du troisième roi des Belges, Albert Ier, fait face à la statue en pied de la reine Elisabeth, son épouse.

     

    L’ensemble paraît toutefois bien peu harmonieux dans sa conception. Voilà ce qu’en dit Jean d’Osta :

     

    « Le pittoresque et délicieux Mont des Arts qu’ont connu les Bruxellois d’âge mûr n’est plus aujourd’hui qu’un banal jardin plat et carré, entouré des vastes bâtiments de la nouvelle Bibliothèque Royale, du Palais des Congrès et, du côté nord, d’une rangée d’immeubles administratifs surmontant de beaux magasins avec trottoirs sous arcades. Cette suite de magasins est malheureusement séparée du square de verdure par un large autodrome où les voitures foncent en quatre rangs, à sens unique, vers le haut de la ville. » (Jean d’Osta).  

     

    L’on ne peut dès lors s’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie à l’égard de l’ancien Mont des Arts, de ses jardins et de ses cascades d’eau, que tous ceux qui, comme moi, sont nés après 1965, n’ont hélas connu que sous forme de photographies.

     

    Seule l’arcade qui supporte une horloge animée et illustrée de figurines historiques et folkloriques, attire réellement notre sympathie. L’horloge du Mont des Arts est flanquée d’un petit jacquemart, c’est-à-dire un petit bonhomme qui frappe les heures avec un marteau. Les figurines qui l’entourent marquent les heures sur une grande rosace. Le carillon de 24 cloches joue –ou devrait jouer…- ainsi en alternance.

     

    Jadis, la « Steenweg », la vieille Chaussée de pierre, passait par le Mont des Arts.

     

    Le Mont des Arts : historique.

     

    Sur ce versant du Coudenberg se situait jadis le « quartier Saint-Roch » qui, jusqu’au 15e siècle, se nomma « quartier des Juifs ». Selon certaines sources (Histoire secrète de Bruxelles, p. 39), l’actuel Mont de Arts aurait aussi porté nom de Montagne des Aveugles. La principale artère de l’actuel Mont des Arts était jadis la rue « Montagne de la Cour » qui commençait rue de l’Empereur (actuel boulevard de l’Empereur) et rue Cantersteen, pour finir place Royale.

     

    Au début du 19ème siècle, « à l’endroit qu’occupe le Mont des Arts, existaient des ruelles populeuses : la rue Ravenstein, l’ancienne, avec ses pignons à redans, ses cours à arcades gothiques pareilles à des patios sévillans ; la rue des Trois-Têtes où un vieil estaminet de même nom voisinait avec le coiffeur Henri, dont la maison s’ornait d’un réverbère du temps de l’éclairage à l’huile ; la rue Notre-Dame, avec ses larges escaliers et ses garde-fous de fer forgé qui lui donnaient un aspect liégeois. Pour aller de la place Royale à l’Hôtel de Ville, il fallait emprunter un de ces nombreux escaliers de pierre, dit escaliers des Juifs, et qu’on trouve encore aujourd’hui entre la rue des Minimes et la rue Haute. » (« Bruxelles, notre capitale », p.40)

     

    C’était, à cette époque, le beau quartier de Bruxelles, le quartier du commerce de luxe. Mais, nous dit Eugène Bochart, à la moitié des années 1850, soit depuis une vingtaine d’années, la rue Montagne-de-la-Cour « a considérablement perdu de son importance, et le commerce a descendu rue de la Madeleine et rue du Marché-aux-Herbes. Divers projets ont été élaborés et présentés au conseil communal pour rendre la vie à la Montagne-de-la-Cour. Ce n’est plus maintenant qu’une question de temps. Ce quartier, quoi qu'on fasse, doit être le centre de l’industrie et du commerce de luxe : les positions centrales ne peuvent que gagner par les améliorations projetées. Le problème à résoudre est la diminution de la pente ; cette question traitée, le reste peut être abandonné sans danger à l’industrie privée. » Réorganiser la Montagne-de-la-Cour fut toutefois moins simple que ne le pensait Eugène Bochart…

     

    En 1879, le Conseil communal de Bruxelles envisagea de relier le haut de la ville au niveau de la Senne au moyen d’une large artère carrossable. Un projet qui fit long feu !

     

    A la fin du 19e siècle, « ce quartier Saint-Roch comportait une dizaine de ruelles populeuses, et, notamment, la rue des Trois-Têtes, la rue Notre-Dame, comparable aux raidillons liégeois avec ses larges escaliers et ses garde-fous en fer forgé, l’étroite rue Ravenstein et la pouilleuse rue Saint-Roch. Ce quartier était tristement célèbre par ses estaminets mal famés et ses cours intérieures à arcades gothiques (et à filles légères. » (Jean d’Osta)

     

    En 1883, il fut décidé de raser ce chancre afin d’y établir un large « boulevard descendant », des jardins publics et un vaste temple consacré aux beaux-arts : salle de concerts, d’expositions, de théâtre… Mais il fallut encore attendre quatorze années de discussions et de négociations parfois véhémentes entre le bourgmestre Charles Buls et le gouvernement belge, pour que commencent les travaux de démolition.

     

    Ainsi, en 1894, un incident assez grave opposa la Ville de Bruxelles au gouvernement belge. De fait, ce dernier, moyennant un subside de 450.000 francs belges, voulait imposer à Bruxelles, ses propres plans de la voie carrossable dont le projet avait été lancé en 1879. Au nom de l’autonomie communale, Charles Buls envoya paître le gouvernement belge !

     

    En 1897, les travaux de démolition commencèrent enfin et, en 1900, il n’y avait plus entre la rue des Sols et la rue Montagne-de-la-Cour, qu’un horrible terrain vague couvert de pierraille et d’orties… Quant aux discussions politiques sur l’avenir de ce site, elles reprirent de plus belle ! Les plans succédèrent aux plans, mais on ne parvint guère à se mettre d’accord. Les plans des futurs musées et des futures salles des beaux-arts restaient dans les cartons. Le chancre urbain subsista durant une dizaine d’années encore et c’est alors que le roi Léopold II, ulcéré de constater qu’aucun progrès n’avait été réalisé, exigea que les ruines soient au moins rasées avant l’exposition universelle de 1910. Il fut fait ainsi.

     

    En 1908, de grands travaux furent entrepris pour la construction du boulevard de la célèbre et destructrice Jonction Nord-Midi, pour la rénovation de l’ancien quartier des Juifs (la Montagne de la Cour donc) et pour la création d’un vaste palais destiné aux Beaux-Arts. La Jonction avait nécessité la destruction des quartiers Isabelle, Terarcken et Saint-Roch et il fallait à présent, en urgence, panser les multiples plaies du quartier.

     

    « Un jardin provisoire est aménagé par l’architecte Jules Vacherot entre 1908 et 1909, en prévision de l’Exposition universelle de 1910 qui doit se tenir à Bruxelles. Et c’est une réussite : tout en ondulation et en respiration, le jardin alterne parterres et terrasses reliées par des escaliers, il est agrémenté de fontaines et de sculptures de Godefroid Devreese et Josué Dupon. » (Bruxelles disparu, p.65). En 1935, ce superbe aménagement était encore décrit comme un ensemble harmonieux de jardins et de chutes d’eau. Il fut inauguré en 1910, en même temps que l’Exposition universelle, sous l’appellation de square du Mont des Arts.

     

    Mais voilà, au lieu de le conserver, l’œuvre de l’architecte parisien Vacherot, dessinée à l’initiative de Léopold II et ayant été déclarée « temporaire », fut anéantie à son tour… Il est vrai que ce jardin n’était destiné qu’à durer les quelques mois de l’Exposition, mais il s’imposa naturellement à l’affection des Bruxellois « par son harmonie parfaite, son élégance, son utilité, son charme. Il était une bénédiction pour les promeneurs, pour les enfants, pour les amoureux, pour les artistes. Il a duré 45 ans, toujours provisoire, toujours menacé, toujours aimé. » (Jean d’Osta)

     

    Pour le plus grand malheur des Bruxellois, de nombreux projets de reconstruction furent mis sur la table, et ce dès les années 1930 (en liaison avec les travaux de la monstrueuse Jonction Nord-Midi). Et, en 1937, l’on opta finalement pour la laideur urbanistique et architectural d’allure soviétique… La construction de ce complexe qui comprend aujourd’hui, outre les jardins dans lesquelles chuintent des fontaines qui ne sont plus qu’un lointain souvenir des cascades d’antan, le Palais des Congrès, la Bibliothèque nationale dite de l’ « Albertine », des bureaux (évidemment…), une galerie commerciale (le verre et le métal s’ajoutèrent au béton, les prix flambèrent et les mentions en anglais se répandirent…) , sans oublier…un parking.

     

    La construction de cette « chose » se fit par étapes (histoire de définitivement anéantir le vieux quartier…) dans les années 1950 et 1960. Au début des années 1950, le jardin du Mont des Arts apparaît déjà en partie désaffecté et avait d’ores et déjà été condamné, contre l’avis de la population bruxelloise : « Lorsqu’il fut sérieusement question de le supprimer, en 1951, pour le remplacer par une place carrée et plane recouvrant de vastes garages, il y eut d’unanimes et véhémentes protestations de tous les milieux artistiques et intellectuels. Des campagnes de presse ardentes alertèrent la population ; Louis Quiévreux, en particulier, dépensa généreusement son talent et sa fougue. Rien n’y fit. Le ministre « compétent » (un provincial, évidemment) imposa son projet. Tout au plus parvint-on à sauver in extremis la vénérable chapelle gothique dite « de Nassau » (incorporée aujourd’hui dans le grand édifice de la Bibliothèque Royale). En 1955, on rasa ce joli Mont des Arts cher à nos cœurs, comme l’appelait Louis Quiévreux dans le titre d’une brochure qu’il publia pour tenter de le sauver. Et à grands renforts de pelles mécaniques, on nivela la colline du Coudenberg. » (Jean d’Osta). Les travaux prirent fin en 1965.

     

    Au début des années 1950, Louis Quiévreux nous décrivait encore ainsi le Mont des Arts :

     

    « A deux pas du parc (ndr : de Bruxelles), le Mont des Arts est un havre de repos et d’élégance. Malheureusement, depuis longtemps, les otaries de ses fontaines sont sans eau. Elles languissent. Les castors, eux, accueillent toujours sur leur dos de bronze les bambins qu’on mène prendre l’air sur la belle colline, provisoire depuis 1910. Quarante ans d’un provisoire harmonieux et riant. » Et l’auteur d’évoquer les menaces qui pèsent déjà sur le Mont des Arts : « Et pourtant, cette aimable colline est menacée. Des dossiers volumineux contiennent son arrêt de mort au profit de l’Albertine (ndr : réalisée en 1958). Depuis des années déjà, l’épée de Damoclès guette les robiniers faux-acacias, les saules pleureurs, les marches pailletées si gaies à descendre vers la cuve de l’Hôtel de ville. » (« Bruxelles, notre capitale », p.39) Et l’auteur de s’interroger (idem, p.41) : « Mais est-ce bien vrai que nous allons le perdre, après avoir perdu le quartier Isabelle, celui de la Putterie et celui des Ursulines ? »

     

    Oui, Monsieur Quiévreux, nous l’avons perdu…

     

    Trois rues aujourd’hui disparues.

     

    -La rue des Trois-Têtes commençait à la Montagne de la Cour et finissait rue Saint-Roch. Elle porta jadis le nom de l’Héritage de l’Amman et de rue de Saint-Jean. On y trouvait une maison sur la porte de laquelle étaient sculptées trois têtes en bois qui lui donnèrent son nom jusqu’au jour de sa disparition. Rue mal famée, peuplée de filles de joie et de vagabonds, elle fut de tous temps un genre de carrefour. Il est dit qu’une des maisons de cette rue était bâtie sur un souterrain, destiné à conduire à la Senne les eaux usées. Un jour, alors qu’un jeune homme frappait à la porte de cette masure, un mendiant lui demanda la charité. Avant d’entrer, le jeune homme laissa tomber une pièce de trois livres dans sa sébille, avant de lui glisser un papier tout en lui recommandant de revenir à cette adresse le lendemain. Mais le mendiant eut beau venir et revenir le jour et les jours suivants, le jeune homme semblait avoir disparu. Le mendiant raconta ce qu’il savait et la police qui finit par opérer une descente sur les lieux, mais on ne trouva pas le moindre indice accusateur. Un jeune homme était venu et était reparti, on n’en savait pas plus. Le mendiant insista et de nouvelles perquisitions furent entreprises et c’est là qu’on découvrit que la maison communiquait au moyen d’une trappe occultée, avec le souterrain. De ce dernier, on retira un cadavre : celui de notre malheureux jeune homme… Les assassins, femmes et hommes, finirent par avouer leur crime, commis, nous dit Eugène Bochart, « dans des circonstances d’un raffinement si atroce que la plume ne peut les décrire, et que l’imagination d’un homme honnête se refuserait à les concevoir »… Les criminels furent livrés au bourreau et la maison fut rasée.

     

    -La rue Notre-Dame commençait Montagne de la Cour et finissait rue Terarken et rue des Sols. Cette artère faisait autrefois partie des « Escaliers des Juifs » et se nomma d’abord « rue des Juifs » ou « rue du Juif ». De fait, avant sa destruction, la rue Notre-Dame était encore garnie d’une rampe et de marches en bon état. Sous le régime français (1794-1814), elle reçut le nom de « rue de la Renommée ».

     

    -L’ancienne rue Saint-Roch commençait rue Cantersteen et finissait rue des Trois-Têtes. Elle est décrite par Eugène Bochart, à la moitié du 19e siècle, comme une simple ruelle de communication entre la Cantersteen et la rue des Trois-Têtes (au sujet de Saint-Roch à Bruxelles, voir également notre article …. ). Pendant la Révolution elle fut rebaptisée « rue de l’Innocence ».

     

    L’Exposition universelle de 1910.

     

    L’Expo.

     

    L’Exposition universelle de 1910 se déroula à Bruxelles du 23 avril au 1er novembre de cette même année. Ce fut la troisième exposition de ce type accueillie par notre ville. Elle fut consacrée à la mise en valeur des réalisations industrielles, commerciales et coloniales de la Belgique. Déployée sur près de 90 ha et accueillant près de 29.000 exposants, elle attira environ 13 millions de visiteurs. L’Exposition se déroula sur le plateau du Solbosch, au Cinquantenaire et à Tervueren, où fut organisée une Exposition coloniale. Ajoutons qu’au square du Solbosch se trouvait aussi un village pittoresque, Bruxelles-Kermesse, évocation d’un Bruxelles d’antan, en voie de disparition (déjà…).

     

    L’incendie.

     

    Mais le dimanche 14 août 1910, à 8h45, un incendie se déclara au-dessus de l’aile gauche du palais belge, tout près de Bruxelles-Kermesse. Une haute flamme apparut et la corniche de ce bâtiment fut la première à brûler. Le feu se répandit en quelques secondes, si bien que la foule présente resta comme pétrifiée, avant de céder à la panique ! Le feu devait détruire la totalité du grand palais central, Bruxelles-Kermesse, de même que le pavillon britannique et les stands français (la section française ne fut pas détruite entièrement : le feu s’arrêta devant la grande statue représentant la République…). L’intervention des pompiers, intervenus avec lances d’incendie, échelles, pompes à vapeur et même une autopompe apparut presque désespérée. Au-dessus du terrain d’exposition du Solbosch se répandit bientôt un sinistre nuage de fumée.

     

    Et voilà que le jardin zoologique Bostock brûle à son tour ! Si les animaux inoffensifs ont déjà été mis à l’abri, que faire des autres ? On les laisse sur place… On n’ose faire usage des armes par crainte de toucher les pompiers ou le personnel. Les gendarmes restent là, fusils braqués, mais inutiles, jusqu’au dernier rugissement de douleur… Ne subsistent plus de « Bostock zoologie » que les grilles tordues et rougeoyantes des cages, de même que les restes ratatinés ou calcinés des animaux, dont trois cadavres de crocodiles qui paraissent presque intacts mais qui n’en n’ont pas moins succombés aux flammes.

     

    D’heure en heure, l’incendie poursuit ses ravages dévastateurs et s’étend même à une quinzaine d’habitations privées. Mais à 14h30, tout danger d’extension du sinistre est enfin écarté, après près de six heures de lutte contre le feu. Si, à cette occasion, les services de secours firent preuve de bonne volonté, leur efficacité, par contre, laissa quelque peu à désirer. L’Expo, elle, se poursuivit. « La Belgique perdit 40.000 m² de surface d’exposition, mais gardait heureusement 20 .000 m² dans le hall des machines et du chemin de fer, ainsi que 12.000 m² dans divers pavillons et jardins. Le Vieux-Bruxelles avait perdu ses 60.000 m², mais le restaurant « Au Chien Vert » existait toujours et rouvrait ses portes le lendemain de l’incendie. Des 90 ha de l’espace d’exposition, environ 12 ha étaient anéantis. » (Expo 1910, l’incendie, p. 86).

     

    Survivance.

     

    Si, comme nous l’avons vu, le Mont des Arts, édifié pour les besoins de l’Expo 1910, a été sottement détruit,  le prestigieux Hôtel Astoria, sis rue Royale n°101-103, est une survivance de cette époque.

     

     

    Eric TIMMERMANS.

     

     

    Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean d’Osta, Le Livre, 1995 / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles » (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 198, p.307 / « Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain, Prosopon, 2013 / « Histoire secrète de Bruxelles », Paul de Saint-Hilaire, Albin Michel, 1981 / « Promenades bruxelloises, la première enceinte », Ville de Bruxelles, Cellule Patrimoine historique / « Le Mont des Arts », Bruxelles disparu, Marc Meganck, 180° Editions, 2013, p. 64-65 / « Expo 1910, Bruxelles, l’incendie », I. Van Hasselt, J. Stevens, 1980.

  • Antoine Wiertz

     

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    ANTOINE WIERTZ, LE PHILOSOPHE AU PINCEAU


    1. Avant Bruxelles.

     

    Antoine-Joseph Wiertz (1806-1865) est né à Dinant (Wallonie), sous le Ier Empire, le 22 février 1806. Dès l’âge de dix ans, le jeune Antoine fait preuve d’une rare dextérité en sculptant des grenouilles en bois dans la boutique de son père, tailleur d’habits à Dinant. En 1820, grâce à la protection d’un mécène, M. Paul de Maibe, il entre à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers. Un séjour en Italie suite à l’obtention d’un prix de Rome, en 1832- l’amènera à s’intéresser aux sujets mythologiques (ex. : Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle, 1835-1836).Applaudi à Anvers, honoré à Rome, Wiertz sera boudé à Paris. De là lui viendra une rancœur tenace à l’encontre de la France qui se traduira dans certaines de ses œuvres, tel que son Napoléon aux enfers. Ce tableau, toutefois, traite aussi, de manière plus générale, de la situation des peuples, face à la guerre, de même que d’autres tableaux : De la chair à canon, Le dernier canon, La Paix. De fait, Wiertz se pose en artiste engagé, dénonçant ici la misère du peuple (ex.: Faim, folie, crime), militant là pour l’abolition de la peine de mort et la démocratie. Il rêve d’accrocher ses toiles pacifistes dans les lieux publics. Il excelle également dans la réalisation des portraits, mais prétend ne peindre ceux-ci que pour des raisons alimentaires, destinant ses seuls tableaux à l’édification de sa gloire.

     

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    2. Wiertz à Bruxelles.

     

    Après le décès de sa mère, Wiertz s’installe définitivement à Bruxelles (1844). Il s’établit d’abord dans un hangar désaffecté de la rue des Renards (qui donne sur la place du Jeu de Balle).où il peindra notamment Le triomphe du Christ et La belle Rosine. Le moins que l’on puisse dire est qu’Antoine Wiertz, personnage rebelle, maniaque, fantasque, exalté, idéaliste, intransigeant, n’a pas une piètre opinion de lui-même ni de ses œuvres dont la qualité est telle, selon lui, qu’elles ne peuvent se payer qu’en millions ou ne point se vendre : mieux valait encore mourir de faim à côté d’elles ! Ne se veut-il pas la synthèse de Raphaël, de Michel-Ange et de Rubens ? Aussi, si ses expositions remportent un franc succès, il ne vend pratiquement rien, sinon quelques portraits. Vraisemblablement, on retrouve le peintre-sculpteur –car, ne l’oublions pas, Wiertz fut aussi un sculpteur ; il fut également littérateur et réalisa un grand nombre d’études- au n°106 du boulevard du Midi, mais la maison qu’il occupât a été démolie (Luytens). Sa réputation désormais bien établie, Wiertz demande au ministre de l’Intérieur, Charles Rogier, de léguer son œuvre à l’Etat en échange du financement, par celui-ci, de la construction d’un atelier susceptible d’accueillir ses œuvres immenses. En outre, le peintre-sculpteur émet le souhait qu’à sa mort, cet atelier soit transformé en refuge artistique ou en musée. Antoine Wiertz a trouvé le terrain idéal : un remblai du chemin de fer du Luxembourg, situé en plein chantier, isolé et peu coûteux. L’artiste veut y établir un « temple humaniste », soit un cube (35x15x15 m) recouvert d’une verrière et décoré notamment de fresques ; de celles-ci, seule celle du Démon de l’orgueil sera réalisée. S’agit-il là d’un hasard ? L’Etat belge financera donc l’atelier de Wiertz, mais au compte-gouttes et en engrangeant un nombre toujours croissant de tableaux. La maison-atelier de Wiertz fut finalement construite et, vers la moitié des années 1850, le peintre vint donc installer « dans la rue Terrade (aujourd’hui : rue Vautier), son atelier qui, après sa mort, devait devenir le Musée Wiertz. » (Histoire d’Ixelles, Gonthier, p. 210). C’est dans cet atelier, qu’après avoir poursuivi son œuvre quinze années durant lesquelles il exécutera les nombreuses œuvres qui décorent aujourd’hui son musée, qu’Antoine Wiertz devait trépasser, le 18 juin 1865, cinquante ans, jour pour jour, après la défaite de Bonaparte à Waterloo, personnage central de son Napoléon aux enfers déjà évoqué.

     

    3. Le Musée Wiertz.

     

    Le Musée Wiertz est bien peu visité et on commet là envers lui une bien grande injustice. Il est vrai que trouver la trace de cet édifice, adossé au parc Léopold et écrasé par le Musée des Sciences naturelles voisin, doté, il faut le dire, de collections d’une grande richesse, allant des dinosaures aux minéraux en passant par les plus invraisemblables insectes, n’est guère chose aisée. Ceci dit, égoïstement, j’ai toujours apprécié cet isolement, cette situation en retrait de l’ancien atelier du peintre Wiertz. Y entrer, c’est se couper du brouhaha et de l’agitation du monde d’aujourd’hui, c’est plonger dans un univers de silence, de paix et de recueillement. On visite le Musée Wiertz comme on visite un monastère : à pas feutrés, en chuchotant et en contemplation. Juste après le petit couloir d’accès, on découvre des pièces en enfilade aux murs couverts de tableaux traitant des sujets les plus variés, environnement chaleureux décoré de personnages fantastiques symbolisant les vanités humaines, d’atroces cauchemars, des scènes de chute angélique au milieu desquelles Satan trône en personne. Juste à côté, se dresse une salle immense aux murs d’une hauteur vertigineuse portant des toiles aussi grandioses que sombres, tant par leur taille que par le sujet qu’elles nous livrent : ici des anges affrontent des démons, là, les Grecs disputent aux Troyens le corps de Patrocle. Combien de fois mes pas m’ont-ils mené dans ce sanctuaire du numéro 62 de la rue Vautier ? Combien de fois ai-je trouvé refuge en ces lieux ? Mais un jour, après une réfection du musée, certes réussie (2010), le « monde d’aujourd’hui », celui du business pragmatique, de la spéculation et de l’argent-roi, a décidé que le musée n’ouvrirait plus ses portes le week-end, faute de personnel (ben voyons !), de moyens, de visiteurs. Le musée n’est donc plus accessible aux laborieux que nous sommes, à moins, bien sûr, de demander un congé ou de recruter vingt personnes susceptibles d’allonger ensemble quelques dizaines d’euros : les groupes, eux, sont admis. Finies donc les visites individuelles à l’ermitage de Wiertz. Depuis, une fronde s’est organisée, exigeant la réouverture du musée durant certaines heures du week-end. L’avenir nous dira si celle-ci l’emportera. Nous le souhaitons ardemment.

    Eric TIMMERMANS

     

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    Sources : « Un grand peintre dinantais : Antoine Wiertz (1806-1865) », Michel Hubert, 1er avril 2007 sur www.genedinant.be  / « Histoire d’Ixelles », André Gonthier, 1960, p. 210 / « Ils ont choisi Bruxelles », Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004, p.315 

     

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    Photo de Pierrot Heymbeeck

    Monument Wiertz, place Raymond-Blyckaerts, à Ixelles.

     

  • ACADÉMIE POUR LA DÉFENSE ET L’ILLUSTRATION DU PARLER BRUXELLOIS

    ACADÉMIE POUR LA DÉFENSE ET L’ILLUSTRATION DU PARLER BRUXELLOIS (ADIPB) :

     

     

     A LA POINTE DU COMBAT POUR LA SAUVEGARDE DU PARLER BRUXELLOIS

    ANNONCE : Prochaine soirée de l’ADIPB, le jeudi 4 mai, à partir de 18h !

    Avant de vous présenter l’ADIPB et d’évoquer l’histoire du parler bruxellois ou « brusselse sproek », je voudrais faire l’annonce suivante :

    L’ADIPB organisera une soirée, le jeudi 4 mai, à partir de 18h00, en voici le programme :

    - 18h00 : Accueil des participants et verre de l’amitié.

    - Remise des diplômes des étudiants en « brusselse sproek ».

    -Déclamations et sketches des étudiants de cette année académique.

    -Nominations des nouveaux Académiciens et des nouveaux Honoris causa.

    -Scènes choisies du spectacle « Les Quatre Fils Aymon ».

    -20h30 : « Buffet Breughelien ».

     

    Pour réservation, prendre contact avec le Théâtre de Toone : www.toone.be

     

    Tout le monde est le bienvenu mais il va sans dire que si vous parlez vous-même le marollien, votre présence ne pourra qu’apporter une plus-value à cette soirée.

     

    Mais qu’est-ce que cette « Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois » et pourquoi a-t-elle été créée ?

     

    Diversité des populations et des parlers bruxellois.

     

    Nous avons déjà évoqué dans plusieurs textes la question du parler ou, plus précisément, des parlers bruxellois, notamment dans l’article suivant :

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2017/03/15/fontaines-de-bruxelles-8710110.html

    Lorsqu’on parle de « parler bruxellois », on pense généralement à sa seule « survivance marollienne », oubliant que le parler bruxellois, une forme de brabançon thiois, a pris, au fil des siècles mais aussi selon les quartiers et les communes de l’actuelle région bruxelloise, des formes diverses, quoique semblables.

     

    On ne parlait pas « marollien » à Etterbeek, à Laeken, au Coin du Diable, pas plus que dans le quartier bruxellois « pentagonal » (intra-muros) de Notre-Dame-aux-Neiges. Nous gardons notamment de ce passé bruxellois linguistiquement semblable mais naturellement diversifié, le souvenir de la vieille rivalité qui opposait les Marolliens à ceux de Meulebeik (Molenbeek Saint Jean eh oui !).

     

    C’est ainsi que Jef Lawaait nous décrit la descente de ceux de Meulebeik sur les Marolles :

     

    « Nous, les ketjes de Meulebeik, on se réunissait devant la gare de l’Ouest. On avait des bâtons. Et, dans nos mouchoirs de poche, on mettait un p’tit kilo de graviers derrière un nœud, ou deux trois pour taper plus dur. On partait en chantant :

     

    Waalle zaain van Meulebeik (bis)

    Van de Marolle giên verveit !”

     

    (Nous autres, sommes de Molenbeek ! Nous n’avons pas peur des Marolles !)

     

    Arrivés dans le quartier de leurs adversaires et après avoir étanché leur soif avec divers breuvages éthyliques, ils chantaient moins fort pour entendre chanter les Marolliens et repérer ainsi leur position. Et ceux-ci chantaient à tue-tête :

     

    « Oh, Meeke Paaipekop,

    Gijft ons noch en bobantche.

    Leever en gruût as en klantche,

    As’ermo geneivel in es !”

     

    (Oh ! Marie Tête de Pipe, donne-nous encore un p’tit verre. Plutôt un grand qu’un petit. Pourvu qu’il contienne du genièvre !).

     

    Ou :

     

    « Ce ne sont pas les moustaches

    Piotche, trou la la !

    Piotche, trou la la !

    Qui font les bons soldats ! »

     

    Ou encore :

     

    « Tararaboum di hé !

    A la foire, chaque été,

    Les joyeux Brusseleirs

    Allaient pour faire un scheir ! » (Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux).

     

    Inutile de dire que quand les deux groupes se rencontraient, c’était la castagne ! Et que les Marolliens ne manqueraient pas, un jour ou l’autre, de rendre la pareille à leurs adversaires en faisant une descente en direction du canal…

     

    Mais les échos d’autres batailles aussi homériques qu’inter-bruxelloises sont parvenus jusqu’à nous :

     

    Le quartier de la rue de Schaerbeek, dont le caractère populaire bruxellois a disparu depuis des décennies « a joué un rôle glorieux dans les batailles inter-bruxelloises dont les derniers échos s’éteignirent après la guerre de 1918. Pendant que les Marolles allaient infliger des tripotées aux Saint-Gillois de la rue Vloegaert et de la Walloeizepoot (impasse aux Punaises), les Laekenois descendaient souvent rue de Schaerbeek. Un ancêtre du quartier, depuis longtemps décédé et qui répondait à l’harmonieux sobriquet de Den Houte Kop (La Tête de Bois), a raconté à M. Koopman comment, un jour, les Laekenois, précédés de quatre clairons, furent reçus par des casseroles d’eau bouillante jetées par les dames de céans qui n’avaient pas oublié l’exemple donné par leurs aïeules pendant la révolution de 1830 ! Parfois, c’était la rue de Schaerbeek qui, en bataillons serrés, se lançait à l’assaut des retranchements laekenois, tandis qu’une colonne partie des bas-fonds, allait provoquer dans ses repaires la toute puissante Marolle. Excepté quand il s’agissait de se battre, la population ne sortait pas de ses limites. » (Ibid.).

     

    Un Vieux Bruxelles populaire aux parlers et aux habitudes semblables, certes, mais néanmoins plus diversifié qu’il n’y paraît de prime abord. Diverses évolutions linguistiques, sociologiques, démographiques allaient toutefois vont faire du marollien l’ultime survivance de l’ancien parler bruxellois.

     

    Le marollien, ultime héritage du « brusselse sproek ».

     

    On le sait, le bruxellois thiois, en tout cas celui des Marolles, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est pétri de termes, d’expressions et de tournures qui ne sont pas forcément thioises, ni même germaniques et sont souvent d’origine française (voire d’autres origines, espagnole, hébraïque, etc.). Les idiomes brabançons thiois particuliers  des quartiers bruxellois non-marolliens  et des territoires actuellement bruxellois situés hors du Pentagone (deuxième enceinte de Bruxelles) ont disparu, au fil du temps, sous la double pression de la francisation et de la flamandisation/néerlandisation des populations bruxelloises. C’est donc le marollien qui a subsisté et qui apparaît aujourd’hui comme la référence essentielle en matière de parler bruxellois : le brusseleir ou, plus précisément le Brusselse Sproek.

     

    Les origines du bruxellois marollien sont très anciennes. Il dérive du francique, un dialecte germanique occidental. La langue ou, plus précisément, les nombreux idiomes populaires parlés dans l’ensemble des anciens Pays-Bas (grosso modo, le Benelux et le Nord-Pas-de-Calais) depuis la colonisation franque du 3e siècle étaient placés sous l’appellation  de dietsch, duutsch ou diets, qui en français se dit « thiois » (pron. : « tiwa »). Mais dès le 16e siècle, cette appellation « thioise » va se voir supplanter par celle de vlaemsch, vlaams, vloms, « flamand » en français.

     

    Ce terme, qui désigne tous les parlers thiois du nord de la France et du nord de la Belgique (voire, pour certains, du sud des Pays-Bas catholiques, mais c’est là une thèse très nationaliste…) prête toutefois à confusion. DE fait, il ne permet pas de distinguer les parlers « flamands » de Bruxelles et du Brabant, de ceux de feu le comté de Flandre (les actuelles provinces belges de Flandre orientale et de Flandre occidentale, de même que la Flandre française). Si, en français, le terme « flandrien », qui désigne précisément ce qui est de Flandre proprement dite, permet d’opérer une distinction avec le reste de l’espace « flamand », en néerlandais, cette distinction se révèle bien plus difficile à réaliser. Aussi, pour désigner les parlers de Bruxelles et du Brabant, préférons-nous évoquer le brabançon thiois ou le bruxellois thiois.

     

    Au fil des siècles, le marollien thiois a été largement influencé par d’autres langues. D’origine francique donc, il fut très tôt influencé, sinon par le français, au moins par les parlers romans ou/et wallons. L’aire géographique du marollien fut de tous temps très restreinte. Cet idiome serait né vers le 15e siècle « aux alentours du couvent des Sœurs de Marie, dites Sœurs Mariolles ou Marolles, entre la rue Haute et la rue aux Laines, quartier où étaient venus s’installer de nombreux ouvriers hennuyers appelés à Bruxelles pour travailler à la construction d’églises et de demeures patriciennes. C’était un mélange de flamand et de wallon. Mais ce langage des Marolles, parlé dans un secteur très peu étendu, à l’est de la rue Haute, a peu à peu perdu son apport wallon, pour redevenir du simple flamand populaire » (« Jef Kazak » / Jean d’Osta) possédant toutefois quelques particularités linguistiques qui nous fait préférer le terme « thiois » au terme « flamand », comme nous l’avons dit.  

     

    Au cours de l’Histoire, divers langages influenceront le brusselse sproek des Marolles mais, nous venons de le voir, le wallon ne sera pas à l’origine de la francisation ultérieure de ce parler marollien. Les traditions et les parlers populaires du Bruxellois thiois, sauront se maintenir vivaces jusqu’à la première guerre mondiale, mais dès après 1918, le déclin qui s’amorce ne cessera plus de s’accélérer : en quelques décennies, le « monde marollien d’hier » va pratiquement disparaître.

     

    1914-1918 : les anciennes traditions populaires bruxelloises balayées par la guerre.

     

    Au lendemain du premier conflit mondial, ce déclin semble frapper les cultures populaires dans pratiquement toute l’Europe. Nombre de folklores, de traditions, de réflexes culturels, ont été emportés par la grande boucherie industrielle de 14-18. Que sont, en effet, les bagarres inter-bruxelloises de jadis, en comparaison des charges sous les mitrailleuses, des attaques aux gaz et des hécatombes qu’elles provoquèrent ? Qu’est-ce qu’une rivalité de quartier à côté de la fraternité des armes qui a peut-être rapproché certains adversaires de jadis ? Que sont ces jeux, ces fanfares, ces processions religieuses, émanations d’une Eglise qui, en toutes les langues, clamait « Got mit uns » en faveur de toutes les mitrailles nationales, sinon les jouets d’un univers révolu qui apparaît désormais quelque peu candide, voire naïf ?

     

    La première guerre mondiale a fait perdre à l’Europe une certaine innocence et, de toute évidence, bien plus que cela. La grippe espagnole de 1918-1919 (bien plus meurtrière que la guerre elle-même : 50 à 100 millions de morts), qui frappera indifféremment hommes, femmes et enfants (alors que les hommes constituaient la majeure partie des victimes de la guerre), va parachever le désastre.

     

    Vint l’entre-deux-guerres. Certes, l’épreuve dont on sortait s’était révélée apocalyptique mais c’était la « der des der » : plus jamais il n’y aurait de guerre après une horreur pareille ! On tentait de s’en persuader et de ne pas remarquer les sombres nuages qui s’accumulaient à nouveau dans le ciel européen en Russie, en Allemagne, en Espagne… Et pour oublier, rien de tel que de nouveaux loisirs ! Nouvelles musiques, nouvelles danses, music-hall, cinéma, radio allaient bientôt se lancer à leur tour à l’assaut des vieilles traditions populaires. Les habitudes changèrent. On commença à rêver vacances à la mer, voyages, Amérique… Ce bouleversement des habitudes et des mœurs fut d’importance dans un univers populaire où les loisirs étaient rares, et ce même si les nouvelles mœurs n’étaient pas forcément, loin s’en faut, à la portée de toutes les bourses…

     

    Le théâtre de marionnettes, dernier refuge du parler populaire bruxellois.

     

    Parmi les loisirs d’antan, il en existait un, particulièrement répandu et populaire : le théâtre de marionnettes. Durant longtemps, le « bas-peuple » n’eut pas le droit de « souiller » de ses sabots et de ses godillots, les tapis rouges des « grands théâtres » pour nantis. Cette pratique semble toujours de mise dans certaines « grandes salles », qui interdisent l’entrée à des personnes bénéficiant de réduction sur les billets, pour raisons sociales, et ce sous-prétexte qu’il n’y a plus de place vacante, alors que les meilleurs sièges restent libres mais sont réservés à des cadres de sociétés…que l’on ne voit jamais, soit…

     

    Le théâtre de marionnettes était donc le théâtre du populaire. On y usait du parler populaire, bien évidemment, et il n’était pas rare que le public devienne participant, parfois même de manière quelque peu envahissante, lorsque, par exemple, la scène se voyait bombardée de coquilles de caricoles et qu’à destination des marionnettes et des marionnettistes fusaient des invectives et des éructations avinées ! Il fallait alors rétablir l’ordre, manu militari ! Quand on pense aux regards effarés que vous lancent aujourd’hui certains touristes lorsque, lors de la présentation du spectacle, avec deux trois Gueuzes et Orval dans le nez, il est vrai, vous osez une petite plaisanterie et que vous applaudissez, comme il se doit, à chaque scène, on se dit que l’eau a décidément coulé sous les anciens ponts de notre bonne vieille Senne !

     

    Dans les Marolles, un théâtre de marionnettes sut s’établir et se faire apprécier sur le long terme : le Théâtre de Toone. Apparu vers 1830 sous l’impulsion d’Antoine Genty –Toone I-, le Théâtre de Toone est resté dans le quartier des Marolles de 1830 à 1963. Le dernier marionnettiste à avoir exercé son art dans le quartier est Pierre Welleman « Toone VI », alias « Peïe Pââp » (« Pierre à la pipe »). Mais il devra, durant ces difficiles années (1937-1963), maintenir son théâtre debout contre vents et marées ! Et il rencontrera bien des écueils… Lorsque Toone VI reprend le flambeau, le théâtre de Toone souffre du changement des mœurs que nous avons déjà évoqué : le cinéma et la radio commencent à le miner.

     

    Pourtant, 33 ans durant, Pierre Welleman anime chaque soir son théâtre de marionnettes, avec l’aide de son épouse, Marie, et de leurs quatre fils, Eugène, Jean, Gustave et Alphonse. Durant la deuxième guerre mondiale, l’occupant nazi veut d’abord déporter les marionnettes pour les germaniser avant de tenter de les anéantir à l’aide d’un V1, alors qu’elles reposaient tranquillement dans leur théâtre de l’impasse de Varsovie : 75 marionnettes disparaissent dans le sinistre ! Toone VI doit partir et rejoint, avec sa troupe de bois, le théâtre de la rue Notre-Dame-de-Grâce, en fait une ancienne écurie transformée en dépôt de charrettes…

     

    Au début des années 1950, le public s’intéresse de moins en moins aux marionnettes qui n’attirent plus désormais que les jeunes enfants et quelques curieux. Nouveau déménagement en octobre 1956 au Lievekenshoek. La modernité, à grands coups de progrès factices, poursuit ses ravages et Toone VI doit désormais faire face au déferlement de la télévision, des sports de masses, des voitures, du caravanning… Le public  se détourne définitivement des marionnettes. En mars 1963, Pierre Welleman, âgé et malade, jette l’éponge. Après 133 ans, l’aventure de la dynastie Toone aux Marolles prend fin.

     

    Ce déclin des marionnettes de Toone aux Marolles est révélatrice de l’évolution de tout un quartier. Le 19 février 1952, Toone VI crée la « Farce de la Mort qui faillit trépasser ». A cette occasion, il sera couronné « Roi des Marolles » (rue Haute n°205, à l’époque, au cinéma Rialto) et Michel de Ghelderode rendra un hommage à tous les Toone, intitulé « Toone, Rex Marollorum ». A peine onze années plus tard, le « Roi des Marolles » doit fermer ses portes, contraint, au mieux, à l’exil, au pire, à la disparition pure et simple. Les Marolles, ultime citadelle du parler bruxellois, avec la fermeture du Théâtre de Toone, perdent leur donjon et leur souverain…

     

    Les Marolles assiégées.

     

    Désormais, les heures des anciennes Marolles semblent comptées. Mais les Marolliens n’ont pas dit leur dernier mot. En 1969, six ans après la fin de Toone aux Marolles donc, intervient un événement qui, avec le recul historique, apparaît comme un superbe baroud d’honneur…ce qui n’exclut pas, loin s’en faut, une efficacité certaine ! L’un des pires ennemis du quartier est, depuis sa construction, le bâtiment mégalomaniaque du Palais de Justice de Bruxelles réalisé par le schieven architek (litt. : « l’architecte tordu ») Poelaert, au 19 e siècle.

     

    Le géant a déjà écrasé sous son poids une partie du quartier des Marolles ou, plus précisément, de la Marolle. Habituellement, on place sous le vocable « Marolles » (au pluriel), le quartier qui s’étend de la Porte de Hal à l’église Notre-Dame de la Chapelle, mais tout le monde n’est pas d’accord avec cette définition, d’où l’idée de limiter le quartier à quelques rues incluant notamment la rue de Montserrat, situé à proximité du Palais de Justice. On dit alors « op de Marolle » (litt. : « sur la Marolle »), au singulier et non « aux Marolles ».

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2009/01/28/la-bataille-de-la-marolle.html

     

    En 1969, le fantôme de Poelaert semble vouloir poursuivre son œuvre d’anéantissement de la Marolle. De fait, il est question de démolir ce quartier afin de permettre l’extension du Palais de Justice. On se prépare donc à exproprier la population, mais celle-ci décide de résister : les Marolliens veulent rester dans leur Marolle ! Confronté à la cohérence, l’unité, la solidarité d’une communauté soudée, le pouvoir politique doit céder : la Marolle ne sera pas démolie ! Un film, La « Bataille des Marolles », sera réalisé, en 1969, par Pierre Manuel et Jean-Jacques Péché. La bataille de la Marolle, pour avoir été une victoire, ne fera finalement que reculer les échéances : vingt ans plus tard, les habitants de la Samaritaine subiront des expulsions de masse ; des relogements seront réalisés, mais il n’en n’est pas moins vrai que la population des Marolles a changé et que la cohésion communautaire n’y apparaît plus aussi forte qu’autrefois.

     

    Des années 1920 aux années 1980, le quartier des Marolles a fondamentalement changé linguistiquement, sociologiquement, démographiquement, c’est sans appel : « Quant aux autochtones ou echte Brusseleirs, il y a longtemps que la plupart d’entre eux se sont francisés, soit totalement, soit partiellement. On peut affirmer qu’il n’y a plus aujourd’hui à Bruxelles que quelques centaines de « bruxellophones unilingues », c’est ce que nous disait Jean d’Osta, en 1983, précisant au passage qu’il s’agissait, pour la plupart, de gens âgés. Aux côtés de ces « bruxellois unilingues », on peut évidemment ajouter quelques Bruxellois francisés, mais aimant, lorsqu’ils en ont l’occasion, parler l’idiome de leurs ancêtres. Face aux réalités du monde moderne, ils semblent toutefois également condamnés à la disparition.

     

    Sous la triple pression de la francisation, voire d’une part de néerlandisation/flamandisation (résultant des conflits communautaires belges), du bouleversement démographique du quartier (résultant de l’apport dans le quartier d’une importante population  étrangère, notamment non-européenne) et de la « sablonisation » (alignement sur les standards luxueux du Sablon, déjà bien en cours dans le tronçon de la rue Haute comprise entre l’église Notre-Dame de la Chapelle et la place du Jeu de Balle) ou « gentrification » (au point de vouloir éliminer le nom des Marolles ou de la Marolle,  jugé trop populaire, au profit de celui de Breughel…qui était pourtant lui-même un peintre populaire, aimant notamment les fêtes campagnardes !), la mémoire marollienne se meurt et son parler particulier semble voué à la disparition complète.

     

    Toone VII le Continuateur et Louis Quiévreux le Visionnaire.

     

    Disparition complète, dis-je ? A voir ! En 1963, Toone VI doit, nous l’avons vu, jeter l’éponge. Certes. Mais un certain José Géal va reprendre le flambeau sous le nom de Toone VII. Il va s’installer au cœur du Pentagone et maintenir une certaine tradition populaire bruxelloise grâce aux marionnettes (dont une centaine ont été sauvées de la liquidation par Jef Bourgeois, grand soutien et ami du Théâtre de Toone). S’il a été largement francisé, ne fut-ce que pour être compris des nouvelles générations, le brusselse sproek, préservé par les Marolliens jusqu’à ce jour, pourrait bien renaître de ses cendres grâce à certains « Anciens » et à une nouvelle génération, prête à recueillir l’héritage, notamment sous la direction de Nicolas Géal, alias…Toone VIII. Nous y reviendrons.

     

    A l’origine de cette idée, un auteur, folkloriste et  journaliste du nom de Louis Quiévreux (1902-1969). C’est le 15 mai 1902 que naquit, à la frontière d’un quartier de Bruxelles alors surnommé le « petit Manchester » et d’un autre appelé « Bruxelles-Maritime », Louis Quiévreux, fils d’une corsetière et d’un militaire de carrière, capitaine d’infanterie, Joseph Quiévreux. Francophones, ses parents l’inscrivent dans une école primaire néerlandophone, ce qui fournira au futur journaliste, une excellente base pour aborder ultérieurement l’étude du parler bruxellois, dont nous avons dit qu’il fut notamment véhiculé par un folklore et une littérature théâtrale (le théâtre de marionnettes, mais aussi Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, en 1910, et Bossemans et Coppenolle, en 1938). Sorti de l’Ecole Normale, Louis Quiévreux s’oriente bien vite vers le journalisme. Européen convaincu, on le retrouve anglophile et admirateur de Shakespeare, parlant allemand et travaillant pour Radio-Munich, particulièrement érudit en matière de flamenco et de guitare espagnole.

     

    Mais voilà qu’une nouvelle guerre éclate et, en 1940, Louis Quiévreux entre en résistance contre l’occupant nazi. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, et ce dès 1947, Louis Quiévreux devient un écrivain prolifique. Il écrit une douzaine d’ouvrages, tient une chronique , rédige des billets… Les passionnés du Vieux Bruxelles, eux, ont surtout retenu le titre d’un livre qui constitue pour eux une véritable bible de la tradition bruxelloise : « Bruxelles, notre capitale » (1951). Personnellement, cet ouvrage m’a guidé dès le début de mes recherches sur Bruxelles et jusqu’à aujourd’hui.

     

    Louis Quiévreux nourrissait aussi le rêve que soit créé un jour une association –une académie, selon ce mot qui lui était cher- pour la sauvegarde du parler bruxellois. Il s’en était ouvert dans les colonnes du magazine « Pourquoi pas ? » et a d’ailleurs écrit, en 1951, un Dictionnaire du dialecte bruxellois ( http://www.humoeurs-bruxelloises-brussels-zwanze.com/diskionnaire-eacutetymologique-brusseleir/category/louis-quievreux/4 ). Il ne pourra toutefois jamais réaliser son rêve, avant son décès intervenu en 1969, l’année même de la bataille de la Marolle.

     

    Durant vingt ans, le projet resta dans les cartons ou, plus précisément, dans certains esprits : le rêve de Louis Quiévreux semblait bien ne jamais devoir aboutir. Mais en 1989, année durant laquelle des Marolliens furent expulsés de la Samaritaine et où, le président serbe Slobodan Milosevic prononça son discours sur la bataille de Kosovo (1989), discours qui allait bientôt enflammer ce qu’on appelait encore à l’époque la « Yougoslavie », une jeune Kosovare du nom de Tefta Ahmetaj, résidant à Bruxelles, sollicita un entretien avec un responsable du Théâtre de Toone. C’est là que commença l’aventure de l’A.D.I.P.B. 

     

    L’Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois (ADIPB).

     

    Tefta Ahmetaj, recommandée par Simon-Pierre Nothomb, président de l’Agence Linguistique Européenne, rencontre donc au Théâtre de Toone, Mme Andrée Longcheval, conservatrice du Théâtre de Toone et soucieuse de la sauvegarde du parler bruxellois. La jeune femme, collaboratrice de M. Nothomb, fait ainsi part de son égal souci de préserver le parler bruxellois de la disparition. Dès lors, Mme Longcheval et José Géal « Toone VII », « Citoyens d’Honneur de la et des Marolles », vont favoriser les rencontres au Théâtre.

     

    Parmi les personnes qui se presseront au Théâtre de Toone pour réaliser le vieux rêve brusseleir de Louis Quiévreux, outre Mme Longcheval et Toone VII, on compte :

     

    -François Stevens, bourgmestre et président de la Commune Libre des Marolles ;

    -Jean d’Osta (alias « Jef Kazak ») ;

    -Jean-Pierre Vanden Branden, alors conservateur de la Maison d’Erasme et du Vieux Béguinage d’Anderlecht, et également président de l’association du Théâtre de Toone ;

    -le peintre Raymond Goffin ;

    -Simon-Pierre Nothomb, accompagné de ses collaboratrices, Tefta Ahmetaj et Bérengère Deprez ;

    -Le Professeur Marcel Van Hamme, historien de Bruxelles, avec lequel Mme Longcheval réalisera une étude sur les « Vieux estaminets bruxellois » ;

    -Louise Claessens et son époux Oscar Starck, alors administrateurs de l’ASBL « Les Amis du Vieux Marché ». Ensemble, en 1988, ces deux Bruxellois de souche, ont rassemblé 6000 mots marolliens et les ont traduit en français.

     

    D’autres encore viendront s’ajouter à ces Bruxellois de souche ou de cœur, dans le but de défendre l’héritage linguistique de notre ville.

     

    Il est décidé que Mme Claessens prendra la présidence de l’association pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois. L’idée d’adopter cette dénomination vient de Simon-Pierre Nothomb qu’inspire Joachim du Bellay (1522-1560), auteur d’une « Défense et Illustration de la langue française ». Mais, au fait, ne devrait-on pas plutôt parler d’ « académie » plutôt que d’ « association » ? Louis Quiévreux chérissait cette idée, mais certains rechignent. Pourtant, le parler bruxellois vaut bien une académie ! Qu’à cela ne tienne, la conservatrice, Mme Longcheval va trancher en faveur du nom qu’appelait de ses vœux Louis Quiévreux. Ainsi naquit, au mois d’octobre 1989, au Musée de Toone, l’Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois (ADIPB) !

     

    A la fin des années 1980, le parler bruxellois est clairement menacé de disparition pur et simple. Comment pourrait-il en être autrement ? Depuis des décennies, il est en proie à l’hostilité de ceux qui prétendent former les élites de demain. Les tournures de phrases et l’accent bruxellois sont également pourchassés par le réseau d’enseignement :

     

    « Louise Claessens évoquera le combat mené dans sa jeunesse par les enseignants à l’encontre du dialecte bruxellois qu’elle-même comme tant d’autres enfants pratiquait. Notre parler local était considéré comme une tare ! La génération suivante dont je suis, se souvient très bien du blâme adressé aux élèves qui connaissaient le dialecte, dans l’enseignement francophone des Ecoles de la Ville de Bruxelles. C’était cependant ces jeunes en possession du dialecte qui maniaient avec le plus de facilités la syntaxe de la langue de Vondel [ndr : le néerlandais, enseigné, au côté du français, dans les écoles bruxelloises] » (Andrée Longcheval).   

     

    Simple association de fait au départ, l’ADIPB acquiert le statut d’ASBL (Association Sans But Lucratif) en 1990. La réunion constitutive se déroulera dans une salle située à l’étage du restaurant « Le Parnassos » (anciennement situé rue au Beurre). Outre la sauvegarde du parler bruxellois, l’ADIPB se donne pour objectif d’étudier l’origine du parler bruxellois à travers l’Histoire et les traditions populaires de Bruxelles et de sa région. Dès la même année, l’Académie publie un périodique trimestriel intitulé Le Parler Bruxellois / Dem Brusselse Sproek

     

    L’ADIPB élargit son cercle à 39 académiciens. Sous l’impulsion de sa présidente, les académiciens rassemblent les éléments nécessaires à la création d’un dictionnaire. Et pour doter le langage marollien d’une base syntaxique, les mêmes auteurs vont réaliser une grammaire. Des cours de bruxellois sont donnés et sont couronnés de diplômes. Un CD-Rom sera même réalisé sous le titre Bruxelles des Bruxellois. L’ADIPB nomme aussi des académiciens honoris causa, titre qui récompense des personnalités qui promeuvent la ville et sa langue régionale.

     

    Madame Louise Claessens s’est éteinte le 30 mars 2007 après 18 années d’un retraite active, consacrée au développement de l’Académie. Et celle-ci a poursuivi son aventure jusqu’à nos jours.

     

    Le bargoensch, un autre parler bruxellois.

     

    Qui parle ou même comprend encore le bargoensch à Bruxelles, de nos jours ? Certains anciens Marolliens eux-mêmes s’interrogent aujourd’hui sur la nature exacte de cet idiome pratiquement éteint. Personnellement, j’en ai retrouvé la trace dans un ancien numéro du Folklore brabançon qui avait publié un glossaire de bargoensch. Je ne suis plus en possession de cet ouvrage, mais j’en ai toutefois conservé les références : « Glossaire d’argot bruxellois (« Burgonsch» ), Paul Hermant, Le Folklore brabançon n°73-74, 13e année / 1933-1934, p. 53-92.

     

    Bien heureusement, Jean d’Osta, alias Jef Kazak, vient, une fois de plus, à notre secours ! Qu’on le nomme burgonsch, bargoensch ou boergonsch, il s’agit d’un argot bruxellois, le parler très hermétique des voleurs et des mauvais garçons, que l’on parlait tant à la rue Haute que dans les Bas-Fonds ou à Molenbeek. Au début des années 1980, Jean d’Osta nous dit que ce parler est éteint depuis un siècle au moins. Quant à l’origine du mot « bargoensch », on se perd en conjectures. Peut-être s’agit-il d’un dérivé du mot « baragouin », à moins qu’il ne s’apparente au mot « bourguignon » (rapport à l’époque des ducs de Bourgogne, 15e siècle ?).

     

    L’unique document écrit que le bargoensch nous a laissé, « est une phrase proférée sur l’échafaud en 1852 par un bandit du nom de Rik Mol à l’adresse d’un complice dissimulé dans la foule, -phrase qui fut transcrite phonétiquement par le greffier : Kneul, maast kiewig ! Michels fokt naar de lange doomerik. Flikt d’ander kneule kiewig veur michels. De poon maast in de keete, in den dieperik bij den trederik, onder nen berterik in nen houten trafalkerik. Bekt et boeist er grandig mee met de kieweriken.” Phrase qui semble signifier : “Ami, sois brave ! Moi je pars pour le long sommeil. Salue les autres amis bravement pour moi. L’argent est à la maison, dans la cave, près de l’escalier, sous une pierre dans un sabot de bois. Mangez et buvez-en joyeusement, avec les braves ! »

     

    Certains mots du brusselse sproek proviendrait du bargoensch :

     

    -Poon : argent.

    -Tof : amusant, sympathique (sans doute à l’hébreu mazel tov). Ex. : « Eh ben, ça c’est vraiment tof, zenne ».

    -Maft : fou. Ex. : Mais il est complètement maft celui-là !

    -Kneul : garçon.

    -Kastar : costaud, fort, un type qui ose. Ex. : « Celui-là c’est un kastar ! »

    -Trut : mégère mais aussi « idiote ». Ex. : « Mais quel trut celle-là ! ».

    -Bikken : manger.

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p. 120-121, 277-278 / « Les flauwskes de Jef Kazak », Jean d’Osta, La belgothèque/Paul Legrain, 1983, p. 7-10, p.21-23 / www.lesmarolles.be  / Historique de l’ADIPB par Mme Andrée Longcheval, http://academiebruxelloise.skynetblogs.be/blog/ / www.toone.be / http://europemaxima.com/louis-quievreux-1902-1969-bruxellois-et-europeen-par-daniel-cologne/

  • DES FAUCONS PÈLERINS EN RÉGION BRUXELLOISE

    DES FAUCONS PÈLERINS EN RÉGION BRUXELLOISE

    Les faucons pèlerins de l’année 2017 sont arrivés et ont pondu au mois de mars : suivez-les en direct !

    Suivez en direct la couvaison, l’éclosion des œufs, la croissance et l’envol des Faucons pèlerins bruxellois de cette année 2017, sur www.fauconspelerins.be, de ce mois d’avril au début du mois de juin…parce que oui, cette année encore, ils sont de retour ! Vous pourrez les observer en direct, par vidéo, dans la cathédrale des SS. Michel et Gudule (4 œufs couvés ; le premier fut pondu le 1er mars), à la Maison communale de Woluwé Saint-Pierre (4 œufs couvés ; pondus le 8 mars) et à l’église Saint-Job d’Uccle (4 œufs pondus et couvés dès le 10 mars). En route pour sept semaines d’observation !

    Qu’est-ce qu’un faucon pèlerin ?

    Si je vous dis que des faucons quadrillent quotidiennement le ciel de Bruxelles, il ne s’agit évidemment pas des avions de chasse de la Force aérienne belge (Composante Air), à savoir les F-16 Fighting Falcon que vous voyez survoler notre ville tous les 21 juillet, mais bien de petits rapaces qui ont élu domicile chez nous depuis déjà quelques années !

    Rapaces diurnes de la famille des Falconidae qui, avec le crécerelle, forment le genre Falco, ils se divisent en un certain nombre d’espèces. On les retrouve pratiquement sur toute la planète, à l’exception des régions polaires. Dans nos régions, nous connaissons principalement le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus) et le Faucon pèlerin (Falco peregrinus). C’est ce dernier qui nous intéresse ici tout particulièrement.

    Le Faucon pèlerin est un oiseau robuste, de taille (38 à 46 cm pour les mâles / 46 à 54 cm pour les femelles) et d’envergure (90 à 100 cm pour les mâles / 104 à 113 cm pour les femelles) moyennes. Les mâles pèsent entre 600 et 750 g et les femelles entre 900 et 1300 g). Leur dos est gris foncé et le ventre est de couleur crème, avec des dessins noirs. Les joues sont blanches avec un genre de tache noire en forme de favori. Les pattes sont jaunes, le bec noir-bleuté. L’une de ses principales particularités est d’être l’oiseau le plus rapide du monde en piqué (400 km/h).

    Longtemps le Faucon pèlerin fut une espèce en voie d’extinction, particulièrement du fait de la pollution au DDT. Mais depuis les années 1970, des programmes de protection ont permis à ses populations d’être à nouveau en expansion et quelques-uns d’entre eux ont décidé de nidifier en région bruxelloise. Ceci dit, le faucon ne construit pas de nid proprement dit et niche essentiellement sur des falaises, plus rarement sur des arbres, des structures et des bâtiments élevés…comme, par exemple, la cathédrale des SS. Michel et Gudule à Bruxelles !

    Ce petit rapace se nourrit parfois de petits animaux terrestres, mais surtout d’oiseaux, ce qui a peut-être permis de réguler quelque peu certaines populations d’oiseaux, comme les pigeons, qui à Bruxelles, à une certaine époque, étaient devenus une véritable plaie, leurs déjections contribuant largement à la détérioration de certains bâtiments historiques ! Ceci dit, depuis leur installation à Bruxelles, au printemps 2004, ce sont 44 espèces différentes d’oiseaux qui ont été observées au menu du rapace, le Pigeon domestique, très –trop- nombreux en ville, constituant sa proie principale.

    Les Faucons pèlerins s’installent à Bruxelles : la cathédrale des SS. Michel et Gudule ouvre le ballet aérien !

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    Photo - Pierrot Heymbeeck (avril 2017)

     

    C’est à la fin des années 1990 que des ornithologues bruxellois de l’IRSNB (Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique) vont découvrir un couple de Faucons pèlerins hivernant sur l’une des tours de la cathédrale des SS. Michel et Gudule. Dans le but d’encourager leur nidification, ils vont placer un nichoir sur l’édifice en 2001. Les rapaces le bouderont trois ans durant, mais au printemps 2004, un couple de Faucons pèlerins s’installent sur un balcon, au sommet (50 m) de la tour Nord de la cathédrale. Début mars, la femelle pondit trois beaux œufs qui tous vont éclore.

    C’est ainsi qu’en observant, fin mai 2004, les acrobaties des trois faucons juvéniles sur les gargouilles de la cathédrale, qu’est né le projet « Faucons pour tous ». En quoi consiste ce projet élaboré par l’IRSBN, en collaboration avec la Commission Ornithologique de Watermael-Boitsfort ? Il s’agit de permettre à tout un chacun d’observer au quotidien le déroulement de la nidification, d’un couple de Faucons pèlerins, grâce à deux caméras miniatures installées dans le nid, à quelques centimètres des œufs. Les images sont transmises vers des écrans, disposés derrière les vitres d’un poste d’observation installé pour l’occasion sur le parvis, au pied de la cathédrale. Ces images sont aussi visibles sur le site du programme « Faucons pour tous », du début du mois d’avril à la fin du mois de mai. Durant cette période, on peut aussi se rendre au poste d’observation installé au pied de la cathédrale pour tenter d’observer « en réel » le vol du couple de faucons et de leurs fauconneaux.

    En 2016, une femelle Pèlerin, éclose en avril 2002 en Allemagne et immédiatement baguée, a pondu cinq œufs dans la tour Nord de notre cathédrale. Cette femelle est exceptionnelle a plus d’un titre :

    -C’est la 11e année consécutive qu’elle niche avec succès à la cathédrale (2006-2016).
    -Elle est âgée de 14 ans, alors que la longévité des Faucons pèlerins est de 17 ans.
    -En 2016, elle a pondu 5 œufs, ce qui est exceptionnel en soi, mais plus encore vu son âge.
    -C’est la 3e fois qu’elle pond autant d’œufs.
    -A au moins deux occasions, elle a soulevé et transporté ses fauconneaux en les saisissant par la peau du cou ; ce sont là des comportement jamais observés chez les Pèlerins.
    -Depuis 2011, elle niche avec un de ses fils, le mâle étant né à la cathédrale, au printemps 2008.

    Au total, depuis 2004, ce sont pas moins de 45 fauconneaux qui ont pris leur envol depuis la cathédrale des SS. Michel et Gudule et onze couples de Faucons pèlerins sont aujourd’hui installés dans notre région.

    Expansion des rapaces en Région bruxelloise.

    - Maison communale de Woluwé-Saint-Pierre :

    Dans ce cas, le Faucon pèlerin mâle est un Etterbeekois ! De fait, il est éclos, en avril 2012, dans la tour de l’église Saint-Antoine, à Etterbeek. Il nidifie depuis 2014 au sommet de la tour de l’Hôtel communal de Woluwé-Saint-Pierre. La femelle n’est pas baguée. Observé pour la première fois en direct au printemps 2016, le couple a donné naissance à quatre fauconneaux. La femelle a pondu 4 œufs dont un n’a pas éclos. Trois fauconneaux ont donc pris leur envol pour la troisième année consécutive de la maison communale de Woluwé-Saint-Pierre.

    - L’église Saint-Job d’Uccle :

     

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    Photo - Pierrot Heymbeeck (2016)

     

    Un couple de Faucons pèlerins a élu domicile en l’église Saint-Job d’Uccle. Pour la seconde année consécutive (2015 et 2016), il a mené 4 fauconneaux à l’envol. Le père est le même que l’année précédente. Il est éclos sur la cathédrale Saint-Rombaut de Malines, en avril 2012. La mère a été baguée en même temps que ces fauconneaux.

    - L’Hôtel communal de Schaerbeek 

     

    Seconde année de nidification à la maison communale de Schaerbeek (2015 & 2016). La mère est la même pour les deux années. Elle est éclose en 2010 sur la tour du barrage de la Plate Taille qui domine les lacs de l’Eau d’Heure. En 2016, elle a pondu 3 œufs dont deux sont éclos. Les deux fauconneaux ont bien pris leur envol à la fin du mois de mai.
    Le père est également bagué mais son code n’a pu être déchiffré.

    - La Tour Reyers à Schaerbeek :

    Un couple de Pèlerins était présent sur ce site mais semble l’avoir déserté, probablement après avoir constaté que l’endroit ne se prêtait pas à la nidification.

    -L’église Saint-Antoine d’Etterbeek :

    L’église Saint-Antoine d’Etterbeek accueille semble-t-il un Pèlerin quelque peu volage ! Né en 2005 sur une des tours de refroidissement de la centrale électrique de Vilvorde et bagué, il a d’abord niché de 2008 à 2011 sur l’église Saint-Hubert de Watermael-Boitsfort. Mais dès 2012, on le retrouve à l’église Saint-Antoine d’Etterbeek avec…une autre femelle ! Il s’agit donc là d’un cas avéré de divorce, vu qu’il a abandonné sa femelle à Saint-Hubert pour convoler avec la femelle actuelle (non-baguée) ! Celle-ci lui pondra 4 beaux œufs en 2016 dont sortiront quatre fauconneaux qui prendront leur envol au printemps de la même année.

    - L’église Notre-Dame de Laeken :

    Au printemps 2016, la femelle nidifiant en l’église Notre-Dame de Laeken (la même que l’année précédente), a été vue en compagnie d’un jeune mâle immature dont la bague a permis de déterminer qu’il est né en Belgique. Mauvais départ pour une ponte éventuelle ! Mais une quinzaine de jours plus tard, on voit la femelle s’afficher avec un adulte, qui a peut-être évincé le juvénile ! Qui est-il ? On ne le sait pas précisément, mais, quoiqu’il en soit, en mai les faucons ne couvent toujours pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que la femelle n’est plus la même qu’en mars. Elle a été remplacée par une autre femelle, née aux Pays-Bas. Celle-ci n’a finalement pas niché non plus.

    - L’Hôtel de Ville de Saint-Gilles :

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    Photo - Pierrot Heymbeeck.

    A Saint-Gilles, il semble que les faucons aiment jouer à cache-cache avec les humains qui tentent de les observer ! A chaque visite, une femelle, née et baguée à Anderlecht au printemps 2014, était postée sur la maison communale de Saint-Gilles. Mais voilà, la femelle observée l’année précédente, elle, n’était pas baguée ! La femelle anderlechtoise fut parfois aperçue en compagnie d’un mâle immature, mais pas le moindre signe de nidification. De surcroît, un pigeon a pu être observé dans un aménagement préparé pour les faucons dont il est pourtant la proie favorite : mauvais signe ! Mais voilà que le 8 juin 2016, alors qu’on ne l’espérait plus, un fauconneau était photographié sur un haut bâtiment situé non loin. Celui-ci avait quitté le nid, quelques jours plus tôt. Ceci ne nous dit cependant pas où ses parents ont bien pu nicher à Saint-Gilles…

    - L’église Saint-Hubert de Watermael-Boitsfort :

    Le même couple de Pèlerins niche en l’église Saint-Hubert depuis 2013. En février 2016, le couple est constitué par la même femelle que les années précédentes et un mâle immature non bagué. Pas de nidification prévue donc. Mais voilà qu’au début du mois d’avril, un mâle adulte est aperçu, perché sur la croix, tout au sommet du clocher. Sa bague permet de déterminer qu’il est né dans la cathédrale, en 2011. La nidification débutera avec retard, mais la femelle pondra finalement 4 œufs et 3 fauconneaux prendront leur envol le 8 juin 2016.

    - La collégiale des SS. Pierre et Guidon d’Anderlecht :

    La nidification est, semble-t-il, habituellement tardive, à Saint-Guidon. Le couple de Pèlerins niche pratiquement au sommet du clocher, derrière un ornement de pierre. Pas facile d’observer les faucons dans cet endroit inaccessible ! Mais voilà qu’entre le 6 et le 8 juin 2016 apparaissent 2 fauconneaux qui tentent et…ratent leur envol ! Ils sont immédiatement attrapés, bagués, puis remontés en lieu sûr. Le père a pu être identifié : il s’agit, une fois encore, d’un fauconneau né à la cathédrale. Eclos en 2009, il avait déjà été observé nicheur à Anderlecht, en 2011 et 2012. Il est également probable que c’est lui qui a niché à la cathédrale, chaque année depuis, ce qui signifie qu’il en serait à sa septième nidification réussie. La mère n’est pas baguée.

    -IT Tower à Bruxelles :

    En 2016, un couple a été observé sur l’IT Tower, à Bruxelles, mais rien n’indique la trace d’une éventuelle reproduction.

    -La basilique de Koekelberg :

    Un couple de Pèlerins est bien présent à Koekelberg…mais il ne niche pas. La cause ? Le fait que le public peut accéder à un panorama situé au sommet de l’édifice. Si les faucons acceptent généralement la présence humaine au sol, ils ne tolèrent nullement les activités humaines en hauteur !

    Eric TIMMERMANS.

    Sources : http://www.fauconspelerins.be , 2017.

  • Les Fontaines de Bruxelles (4)

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (4) :

     

    LES FONTAINES DE L’HÔTEL DE VILLE ET DE SES ENVIRONS

     

    Les fontaines La Meuse et l’Escaut.

     

    Lorsque, venant de la Grand-Place, on passe le porche surplombé par un saint Michel écrasant le Démon, on pénètre dans la cour intérieure (ou cour d’honneur) de l’Hôtel de Ville. On peut également y accéder par la façade arrière, via la rue de l’Amigo. Cette cour d’honneur a été créée, au cœur de l’Hôtel de Ville, lors de son agrandissement, réalisé au lendemain du bombardement de 1695. Son pavement est marqué d’une étoile à six branches qui indique le centre géographique de Bruxelles (Pentagone). Cette dernière est identique à celle de la place du Capitole, à Rome.

     

    On remarque également deux fontaines de marbre rigoureusement symétriques encadrant la porte cochère située à l’arrière de l’Hôtel de Ville (côté rue de l’Amigo). Elles ont été sculptées, en 1714, par Johannes Andreas Anneessens (1687-1769). Chacune se compose d’une grande vasque semi-circulaire et est soutenue, à la base, par deux dauphins entrelacés. Ceux-ci, recevant l’eau du réservoir supérieur, alimentent par leurs gueules une deuxième vasque.

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2016)

    Chaque fontaine est surmontée d’une figure allégorique couchée et accoudée sur divers objets. Les deux figures allégoriques –des vieillards barbus- datent de 1715. Celle de gauche, œuvre de Jean Dekinder (1675-1739), représente la Meuse. Son bras droit repose sur une urne qui représente la source du fleuve et, de sa main gauche, elle tient un objet, placé derrière ses deux jambes. Celle de droite, œuvre de Pierre-Denis Plumier (1688-1721), représente l’Escaut. Ses mains sont libres et le bras gauche de la statue repose sur un enchevêtrement de pierres et de plantes qui, de toute évidence, représente aussi la source de ce fleuve. Les deux figures allégoriques sont encadrées par deux putti qui chevauchent des dauphins et animent la vasque supérieure de leurs jets d’eau.

     

    Les fontaines des Lions Cracheurs.

     

    Passons entre la Meuse et l’Escaut pour ressortir de la cour intérieure de l’Hôtel de Ville. Nous constatons que la façade arrière de ce dernier est agrémenté par deux lions cracheurs. Chacun d’eux est logé dans une niche cintrée pourvu d’un bassin de pierre bleue. De quand datent ces fontaines ? Jusqu’à la fin du 17e siècle, s’élevait à cet endroit l’ancienne halle aux Draps, construite en 1353, de même que la maison du Boterpot, qui s’élevait à côté de la halle aux Draps, au coin de la rue actuelle de la Tête d’Or. Le Boterpot avait un grand dôme bulbeux et la rue de l’Amigo était généralement nommée Boterpotstraat. Cet édifice ne nous est connu que par un seul dessin de la halle aux Draps, que l’on doit à Léon Van Heil le Vieux (15e siècle, Cabinet des Estampes). Au lendemain du bombardement de 1695, on décida d’édifier à la place de l’ancienne halle aux Draps, les bâtiments postérieurs de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, soit un édifice en « U » qui s’unit aux deux ailes dudit Hôtel de Ville. Ce nouvel édifice encadrait la cour intérieure, incluant les statues allégoriques de la Meuse et de l’Escaut, et intégrait, dans sa façade donnant sur la rue de l’Amigo, les deux lions cracheurs précités.

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2017)

    Ces lions sont toutefois antérieurs à la construction du nouvel édifice. En effet, leur origine remonte au 14e siècle, soit à l’époque de la construction de l’Hôtel de Ville. L’origine de l’eau qui s’écoule de leur gueule alimente encore bien des polémiques entre historiens. Pour les uns, un lion crachait l’eau provenant de la Montagne des Géants, l’autre du « quartier de Bruxelles ». Pour les autres, l’eau était captée dans le quartier des Alexiens et jaillissait dans la fontaine de la cour d’honneur, pour réapparaître dans la gueule des lions. Aujourd’hui, l’eau qui s’écoule des deux lions provient de l’eau de la ville. Et ces étranges anneaux dont ils sont flanqués, que représentent-ils ? Eh bien ils rappellent le temps où des gobelets étaient attachés aux fontaines, tout simplement !

     

    La fontaine Le Cracheur.

     

    L’une des plus anciennes fontaines bruxelloises, à l’aspect de triton (au sens mythologique du terme), se situe au n°57 de la rue des Pierres (coin de la rue des Pierres et de la rue Marché-au-Charbon). Jadis, son eau coulait du Coudenberg et elle était déjà connue au 14e siècle sous le nom de « Fontaine bleue ». A l’origine, notre cracheur était adossé au Boterpot, déjà évoqué au point précédent et qui servait vraisemblablement de dépôt d’archives. Et donc, comme ce dernier et les archives de la Ville qu’il contenait, il fit les frais du bombardement de 1695.

     

    La Ville de Bruxelles devait partiellement la restaurer en 1704, puis en 1786 :

     

    « La fontaine bleue était composée de plusieurs grandes coquilles, dans lesquelles tombaient de nombreux filets d’eau jaillissant d’un corps d’architecture assez remarquable. La maison ayant beaucoup souffert du bombardement, on remplaça la fontaine par un simple jet sortant d’un mascaron. En 1786, on l’orna d’un triton saillant, à mi-corps et entouré de joncs ; de là son nom de fontaine du Cracheur. » (Bochart).

     

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    Photo de Pierrot Heymbeeck (2012)

     

    « La fontaine qui crache son eau claire au coin de la rue des Pierres n’a pas toujours eu l’aspect que nous lui connaissons. Ce triton généreux qui jaillit à mi-corps parmi les joncs fut placé là par Fisco, architecte de la Vill, en 1786. Il y a détrôné un mascaron qui y avait remplacé lui-même plusieurs coquilles de pierre connue depuis le XIVe siècle sous le nom de « Fontaine Bleue » ou « Fontaine derrière la Halle. » (Renoy).

     

    Mais qui peut donc bien être cet étrange triton cracheur ? La légende rapporte que des bourgeois de Bruxelles, constatant la disparition de leur fils matelot, se mirent à sa recherche. Ils le trouvèrent mort en ces lieux. Il fut dit qu’il avait par trop abusé du vin qui jaillissait des seins des Trois Pucelles de la fontaine du même nom et située non loin de là (au carrefour des rues du Marché-aux-Herbes, du Marché-aux-Poulets, des Fripiers et de l’actuelle rue de Tabora) ! En mémoire de leur fils, ces riches bourgeois firent ériger la fontaine du Cracheur à titre de monument expiatoire de leur malheur.

     

    Autres fontaines de la Grand-Place et de ses environs.

     

    Nous avons évoqué, dans un texte précédent, la fontaine d’Egmont et de Hornes qui se dressait jadis devant la Maison du Roi, de même que la fontaine éphémère édifiée sur la Grand Place, pour la célébration du 25e anniversaire du règne de Léopold Ier :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2017/01/29/fontaines-de-bruxelles-8695024.html

     

    Afin de compléter notre information, rappelons que, « plusieurs autres fontaines, parmi les plus anciennes comme celle de la rue des Foulons (Vollestraat) sont profondément modifiées et sont ornées de décors en métal, parfois même sous la forme de statues, figurant saint Michel (au Marché-aux-Herbes) ou sainte Gudule (fontaine de Magnus au Marché-au-Bois), pouvant être rehaussées d’or. L’une d’entre elles, celle du Marché aux Herbes, aussi appelée fontaine des Satyres, était d’ailleurs l’œuvre [de] Duquesnoy. Manneken Pis était donc en bonne compagnie ! Le motif des fontaines anthropomorphes n’était pas –on l’a vu- étranger à Bruxelles : les Trois Pucelles, le Cracheur, mais aussi la grande fontaine de la Grand-Place, du XVIe siècle [ndr : 1564], ornée de trois femmes et quatre hommes particulièrement dénudés (ces décors, s’ils ont été réalisés, semblent avoir déjà disparu avant 1615) ». (Manneken Pis – Dans tous ses états).

     

    Au sujet de la rue des Foulons, telle que nous la connaissons aujourd’hui, soulignons, à la suite de Jean d’Osta, que « cette rue est perpendiculaire au boulevard Lemmonnier, 143-145, et aboutit au boulevard du Midi, près de la porte d’Anderlecht. Elle mesure 320 m, mais elle était plus longue lors de sa création en 1860, car elle occupait une partie de l’actuelle rue Vander Weyden, jusqu’au chemin de fer qui est devenu plus tard la rue de Stalingrad. » (Jean d’Osta)

     

    Il s’agit toutefois de ne pas confondre cette « rue des Foulons » (l’actuelle) avec celle qui existait déjà à Bruxelles, au 13e siècle, à l’intérieur de la première enceinte. Un cartulaire la nomme en 1303 Volrestrate prope Stoefstrate (« la rue des Foulons près de la rue de l’Etuve »). Comme des usuriers lombards habitaient cette rue, cette rue fut appelée par le peuple de Bruxelles (du moins par sa composante romane), la « rue du Lombard » (qui n’est autre que l’actuelle « rue du Lombard »), même si les Bruxellois de langue thioise restèrent fidèles plus longtemps à l’appellation d’origine : Volderstroet, Volderstraet, Volrestraete, Volrestroet, puis, par corruption, Vollestroet et finalement, Vollestraat.

     

    La rue des Foulons actuelle ne sera tracée qu’en 1860, sur le Voldersbreempd (Pré aux Foulons) qui, dès l’époque médiévale « avait été la résidence de nombreux ouvriers qui « foulaient » la laine pour en faire du feutre, industrie qui nécessitait beaucoup de trempages, dans la Senne proche, et de séchage au soleil, sur les prés. » (Jean d’Osta). Même si elle ne semble pas avoir laissé de traces, le fait qu’une fontaine ait existé à cet endroit au fil des siècles, ne doit donc pas nous étonner : le besoin vital en eau de l’industrie de la laine peut largement l’expliquer. Au fait, connaissez-vous le nom humoristique que certains Bruxellois ont parfois donné à la rue des Foulons ? La Langezottestroet… Littéralement : « la rue des Fous Longs » !

     

    On remarquera d’ailleurs qu’à peu de distance de la rue des Foulons , existe une « rue de la Fontaine » qui « prend son nom d’une fontaine qui traversait naguère les prairies de la fabrique de M. Basse, et qui aujourd’hui alimente l’école de natation fondée par M. Tallois : c’est la première école de ce genre qu’on ait vue à Bruxelles » (Eug. Bochart) Décidément, que d’eau, que d’eau ! 

     

    « La rue de la Fontaine doit son nom à une source jaillissante, qui se trouvait dans le domaine de M. Basse (à peu près au n°19 ou 21 de la rue) et qui était utilisée pour le lavage de la teinture des tissus. Dans les années 1860, cette fontaine alimentait la piscine de l’Ecole de natation créée par M. Tallois, la première du genre à Bruxelles. » (Jean d’Osta)

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : « La Meuse et l’Escaut », http://lemuseedeleauetdelafontaine.be / Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles, Eug. Bochart (1857), Editions Culture et Civilisation, 1981, p. 200, 226 / « La Meuse et l’Escaut », http://joch.over-blog.com/ / « L’Hôtel de Ville de Bruxelles », Y. Jacqmin et Q. Demeure, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2011, p. 18 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 15, 126-127, 174, 186 / « Fontaine Les Lions cracheurs », http://www.ebru.be / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », Eug. Bochart (1857), Editions Culture et Civilisation, 1981, p.393 / Ilot Sacré, Georges Renoy, Rossel – Bruxelles Vécu, 1981, p.95 / « Fontaine Le Cracheur », http://www.ebru.be / « Manneken Pis - Dans tous ses états », M. Couvreur, A. Deknop, Th. Symons, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2005, p.27-28.

  • Le Spijtigen Duivel

    LE VIEUX DIABLE FURIEUX D’UCCLE

     

    1. Le Vieux Spijtigen Duivel aujourd’hui.

     

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    On peut rencontrer à Uccle, et ce depuis bien longtemps (des siècles, dit-on !), un diable furieux enlacé par un serpent, tous deux encerclés de flammes. S’agirait-il d’Asmodée, le démon de la fureur, ou de Samaël, le compagnon de Lilith ? Nullement. Il s’agit, plus prosaïquement, de l’enseigne d’une vieille auberge uccloise dénommée « Le Vieux Spijtigen Duivel » (Le Vieux Diable Furieux ou le Vieux Diable Epiant). Cet établissement (www.spijtigenduivel.com/), au demeurant bien sympathique, a su préserver un cadre rustique sans cesse enrichi, par Sylvie et Christos, les actuels tenanciers, de nouvelles pièces évoquant le passé campagnard de la commune d’Uccle. Et ce qui ne gâche rien, on y sert d’excellents plats (carbonnades flamandes, stoemp saucisse et lard, chicons au gratin…) et produits brassicoles de notre terroir. Rien de diabolique dans cet établissement donc, si ce n’est, cela va sans dire, la certitude de céder bien vite au péché de gourmandise ! L’auberge du « Vieux Spijtigen Duivel » est située au coin de la chaussée d’Alsemberg (n°621) et de la rue Joseph Bens. Elle fut tenue par une même famille, la famille Pauwels, durant près d’un siècle. Les tenanciers actuels, eux, prirent les rênes de l’établissement en 2005. Le cadre de celui-ci n’a, en un siècle, que peu changé et durant la période hivernale, c’est toujours le même vieux poêle Godin à charbon qui réchauffe les clients de l’auberge. Quant à l’enseigne, elle est attestée depuis 1742. Un conseil donc, que ce soit pour manger ou pour boire un verre, ne ratez pas l’étape uccloise du Spijtigen Duivel !

     

    2. Spijtigen Duivel - Historique.

     

    2.1. Une brasserie très ancienne.

     

    Certains prétendent que l’origine de la brasserie ne peut remonter à avant 1750 (sans doute entre 1726 et 1741), alors que d’autres prétendent que l’édifice était déjà établi à cet endroit en 1500, ce qui en ferait l’un des ou le plus vieux des estaminets de Bruxelles. En 1769, on retrouve cette auberge sous le nom de « Spijtigen Duivel » sur la carte Ferraris de la Forêt de Soignes et sous la dénomination de « Spytighen Duyvel », sur l’édition 1771-1778, de la même carte Ferraris. Le 8 avril 1771, on note que « le Sieur Jean-Baptiste Ryckaert habitant d’Ixelles, vend à Demoiselle Cécile Ryckaert épouse de Philippe Van Overstraeten, un demi bonnier de terre avec la maison portant pour enseigne « Den Spytigen Duivel » sur la chaussée de Bruxelles à Calevoet, bien venant de feue Demoiselle Cécile Bartelyns veuve du Sieur Jean Ryckaert sa mère par testament passé le 12 décembre 1762 pardevant le notaire Jean-Baptiste Boogaerts (Minute du Notaire Andrieu aux Archives Générales du Royaume – Communiqué par Henri de Pinchart – Ucclensia 154, p. 11). C’est l’un des rares bâtiments qui subsiste encore de l’époque de la création de la chaussée d’Alsemberg (1726). Dès le début du 19e siècle, le Spijtigen Duivel servit d’auberge-relais pour diligences (reliant Calevoet à la rue de la Montagne, au centre de Bruxelles) qui, pense-t-on, alors que la chaussée proprement dite n’existait pas, se situait au carrefour entre l’actuelle rue du Doyenné (Kerkstraat) et la rue Joseph Bens (Chemin de Forest), cette dernière reliant Uccle à Forest. C’est dans l’auberge du « Spijtigen Duivel » qu’avant 1827 se réunissait le conseil communal d’Uccle. De fait, vers 1790, l’établissement était tenu par un certain Henri Trageniers qui se trouvait également être conseiller communal. Une trentaine d’années plus tard, le notaire Delcor y procédait aux ventes du canton, sous le regard du patron Van den Branden. Dans les années 1860, il semble que Charles Baudelaire et Victor Hugo aient fréquenté la brasserie de notre diable furieux et qu’ils y auraient couché sur le papier (voir dans le bois de tables aujourd’hui disparues !) quelques une de leurs pensées. A la fin du 19e siècle, pour accéder au Spijtigen Duivel en venant du Chat, on empruntait un chemin nommé Pispottenstrôtje (petite rue des pots de nuit), car les habitants de ce lieu avaient pour habitude de faire sécher ces récipients sur les pieux des clôtures de jardin ! En 1907, la famille Pauwels (Jean, son épouse, deux fils et une fille) acquit le Spijtigen Duivel. En 1912, la Ligue Ouvrière d’Uccle choisissait le Spijtigen Duivel pour célébrer le 41e anniversaire de la Commune de Paris. Ladite ligue y avait vu le jour en 1887, sous la présidence de Jean Eggerickx, en même temps qu’une chorale confiée à la baguette d’un chef nommé le père Léger, lequel s’occupait depuis l’année précédente de la chorale socialiste « L’Echo du Peuple », sise rue d’Or (aujourd’hui disparue). A cette époque, du jardin de la brasserie, un escalier de bois menait à l’étage, comme en témoigne une eau-forte de Paul Craps. Avant que les billards électriques ne fassent leur apparition, le jardin du Spijtigen Duivel accueillait encore quelques antiques habitués qui pratiquaient un jeu de boules plates en bois, et ce jusqu’en 1948 (ou 1946). Ce fut probablement le dernier jeu de ce genre à Uccle.

     

    2.2. La Spijtigen Duivel en danger (1950).

     

    Au début des années 1950, le Spijtigen Duivel faillit bien disparaître, abandonné à son sort par un certain Van Loo, alors propriétaire des lieux ( ?). De fait, celui-ci, qui était, contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom, un Anglais authentique, semblait bien peu désireux de faire des frais pour entretenir son bien. Aussi, le Spytigen Duivel tombait-il en ruines et voilà la description que l’on pouvait en donner en 1950 : « C’est une vieille bâtisse régulière à six fenêtres fortement espacées, encadrant une porte centrale, avec un seul étage, le tout datant probablement du début du XVIIIe siècle. Les proportions sont bonnes, mais la construction est pauvre. Seule la porte en pierre moulurée a quelque valeur de style. Ce style est d’ailleurs rural et l’état de conservation médiocre. Les fenêtres n’ont pas d’encadrement de pierre ; la corniche est renouvelée ; à l’intérieur aucune cheminée ancienne ni porte de style ; l’escalier est ancien mais sans valeur. L’aspect de taudis se précise quand on passe aux dépendances qui toutes sont chancelantes sans qu’on y trouve le moindre coin artistique. » En ce 17 avril 1950, s’adressant à son Président, le Prof. Thibaut de Maisière semble bien avoir signé l’arrêt de mort du Spijtigen Duivel. En effet, les descendants de la veuve Pauwels comptaient sur un éventuel classement de la bâtisse qui sauverait leur établissement, or le verdict de Monsieur de Maisière est sans appel : « Nous ne croyons pas pouvoir proposer le classement de l’immeuble au titre artistique ou même folklorique. » Au début des années 1950, Louis Quiévreux lui-même fait part de ses craintes de voir disparaître l’auberge et son antique enseigne, que l’on venait de décrocher, mais il ne s’agissait, bien heureusement, que de rénovation : les murs de briques espagnoles furent repeints, la cour plantée de tilleuls vénérables fut restaurée et l’enseigne fut rajeunie par un certain M. De Coninck, un des habitués du lieu. La partie nord du bâtiment disparut toutefois en 1954 ; ce fut vraisemblablement là le prix à payer pour la sauvegarde de l’établissement.

     

    2.3. Le Diable Furieux résiste !

     

    2.3.1. La résistance d’un diable.

     

    En 1960, on songe à nouveau à un classement, et en 1973, l’enseigne restaurée est remise à sa place par Jean Grimau, à l’initiative du Cercle d’Histoire d’Uccle : le Vieux Diable Furieux résiste avec cornes, griffes et fourche ! En 1992 et en 1995, la question du classement du Spijtigen Duivel revint encore, mais cela n’aboutit une fois de plus à rien. A noter que Jean Pauwels est présenté comme le propriétaire des lieux, en 1993 (La chaussée d’Alsemberg et ses vieux cafés, Le Soir, 8 novembre 1993). En 2005, après quelques semaines de fermeture, le Spytigen Duivel rouvrit ses portes sous la responsabilité d’une nouvelle gérance assurée par Christos Hatzis et de son épouse, Sylvie Vleminck. Ceux-ci tenaient la friterie voisine depuis une quinzaine d’années et entretenaient de bons rapports avec le Spijtigen Duivel qui acceptait que les clients viennent manger leurs frites dans l’établissement. Mais un jour, le propriétaire du « Spyt », comme une nomme parfois la brasserie, tomba malade et se trouva dans l’impossibilité d’ouvrir le WE, ce qui eut un impact très négatif sur le chiffre d’affaire de Christos et Sylvie. Aussi proposèrent-ils de racheter, tout simplement, le Spijtigen Duivel, à condition toutefois de ne rien changer à l’authenticité du lieu. Marché fut donc conclu et voilà comment notre furieux diable trône toujours au-dessus de l’entrée du n°621 de la chaussée d’Alsemberg aujourd’hui ! A noter qu’après des décennies d’ergotages et de péripéties, les autorités compétentes ce sont finalement décidées, en 2008, de lancer une procédure de classement du Spijtigen Duivel. Ouf !

     

    2.3.2. Le Spijtigen Duivel : quel intérêt ?

     

    Quel intérêt représente le « Spijtigen Duivel » d’un point de vue historique ou/et artistique ou/et folklorique ? Pourquoi méritait-il, en définitive, de se voir gratifier d’une procédure de classement ? Les raisons, nombreuses, sont les suivantes :

     

    -L’ancienneté du bâtiment qui remonte au deuxième quart du 18e siècle et portait au moins dès 1771 le nom de Spythigen Duyvel.

    -Sa fonction de relais de diligences le long d’une chaussée menant à Bruxelles.

    -La façade blanchie et la porte cintrée et son enseigne en bois (du 18e).

    -Le caractère folklorique de la salle du café.

    -La fréquentation du lieu par le conseil communal (avant la création de la première Maison communale au parvis Saint-Pierre) et par des célébrités parmi lesquelles Charles Baudelaire (plaque commémorative posée en 2002).

     

    Le Spijtigen Duivel devait donc se voir reconnaître la valeur historique et folklorique d’un « lieu de mémoire » ucclois.

     

    3. D’une auberge l’autre ?

     

    Selon certaines sources – Louis Quiévreux faisant référence à un texte de H. Crockaert, « Notice à servir à l’Histoire de la Commune d’Uccle », parue dans un numéro du « Folklore brabançon »- l’actuelle auberge du « Vieux Spijtigen Duivel » ne serait, en fait, pas celle d’origine. Le Prof. Thibaut de Maisière, déjà cité, renchérira même en précisant que si l’actuel établissement venait à disparaître, on pourrait éventuellement s’en consoler en songeant qu’il existe déjà dans les environs un « Vrai Spijtigen Duivel » et un « Nouveau Spijtigen Duivel ». Ces établissements nous sont aujourd’hui inconnus et nous ne connaissons plus que celui du n°621 de la Chaussée d’Alsemberg. Celle-ci, si l’on se réfère à la carte cadastrale de la chaussée d’Alsemberg de A. De Bruyne (parue vers 1731), se serait située à gauche de la chaussée lorsque l’on vient de Bruxelles pour se rendre à Uccle-Stalle, c’est-à-dire en face de l’auberge actuelle. Mais, dès lors, quelle serait l’origine du « Spijtigen Duivel » actuel ? Selon Crockaert, déjà cité, il s’agirait d’une autre auberge dénommée « Den Kyckuyt » (Le Guet ; une référence au « Vieux Diable Epiant » que nous mentionnons plus haut ?), dont les archives font également mention. Mais pourquoi l’actuel « Spijtigen Duivel » aurait-il troqué son hypothétique nom d’origine contre l’actuel ? Ne peut-on aussi envisager une erreur, une inversion des noms, par exemple, sur la carte de De Bruyne ? Et qu’est-il advenu, dès lors, de l’autre auberge ? Tout cela, ceux qui contestent l’identité du « Vieux Spijtigen Duivel » ne nous le disent pas. Aussi pensons-nous que c’est faire preuve de sagesse que de placer, faute de preuves et de témoignages suffisants, au rang des pures spéculations, l’hypothèse visant à nier le caractère historiquement authentique du nom de l’actuel « Spijtigen Duivel ». Et ce d’autant plus que l’hypothèse de Crockaert n’est guère reprise dans l’ouvrage « Monuments, sites et curiosités d’Uccle », édité en 2001 à l’initiative du Cercle d’histoire, d’archéologie et de folklore d’Uccle. Ledit ouvrage (p. 41) se borne à constater que « la partie nord des bâtiments –du XVIIIe s.- a disparu en 1954. Seule l’actuelle taverne témoigne de leur aspect originel. Ce fut le relais de la diligence qui allait de Bruxelles (Putterie) à Uccle (Bourdon). »

     

    4. Les origines légendaires du « Spijtigen Duivel ».

     

    4.1. Au début du 16ème siècle, le « Spijtigen Duivel » portait, dit-on, le nom de « A l’Ange ». Mais la patronne de cet établissement, une certaine Bette passait alors pour une femme de fort caractère, à tel point qu’on la disait mégère et, pour tout dire, acariâtre. Un jour vint un gentilhomme qui, d’un air affecté de nonchalance hautaine, remit les rênes de son cheval au domestique du lieu, un certain Tontje. Derechef, il commanda un dîner, laissant entendre au passage qu’étant particulièrement pressé, il n’entendait point attendre. Mais avant même qu’on lui apporte sa pitance, il fit entendre moult remontrances et récriminations : la vaisselle était sale, le linge de table ne valait guère mieux, le service était lent, et j’en passe. Dans le même temps, l’étrange gentilhomme ne cessait de flatter Tontje, lequel, victime des incessants reproches et insultes du maître de maison, soit l’époux de Bette, en tirait une grande fierté et ne manquait pas d’attirer l’attention de sa patronne sur les louanges dont il faisait l’objet, d’autant que le gentilhomme ne cessait d’en remettre, affirmant au domestique qu’il était loin d’être un imbécile et qu’une carrière brillante l’attendait à Bruxelles. Bette, qui sentait depuis un certain temps la moutarde lui monter au nez, n’en put bientôt plus et explosa littéralement : « Bien ! Bien ! Cela est très bien, mais saura-t-il nous payer, cet enjôleur ? » lança-t-elle à son grincheux client, avant de lui jeter au visage quelques sarcasmes bien sentis. L’intéressé, sursautant sur sa chaise, brandit son poing armé d’un joint de veau parfaitement rongé, et se fit connaître : c’était Charles-Quint lui-même ! De fait, la réputation caractérielle de Bette était arrivée aux oreilles de l’empereur et celui-ci s’était décidé à aller vérifier sur place la réalité de la rumeur populaire : il ne fut guère déçu ! Mais, faut-il le dire, l’attitude de Bette déplut souverainement à Charles-Quint qui lui tint les propos suivants : « Vous êtes bien la mégère que l’on m’avait décrite ! Ce n’est pas « In den Engel » que l’on devrait enseigner votre auberge, mais bien « In den Spijtigen Duivel » - et désormais je veux qu’on la nomme ainsi. » Et voilà comment l’auberge « A l’Ange » (In den Engel) devint la brasserie « Au Vieux Diable Furieux » (In den Spijtigen Duivel) !

     

    4.2. Un jour, la Gilde des Escrimeurs de Bruxelles s’arrêta, bannière en tête, devant une auberge nouvellement ouverte que les Ucclois voulaient baptiser « Au Saint-Michel ». Cela fut contesté par les Bruxellois dont, comme tout le monde le sait, saint Michel est le patron. Au cours de la mêlée qui s’en suivit, le diable ciselé qui figurait sous le saint Michel d’argent sur la bannière de la Gilde, se brisa et quelqu’un cria : « Quel dommage, saint Michel a perdu son diable ! ». Sur ce, les Ucclois s’emparèrent du diable et le suspendirent au dessus de la porte de l’auberge. Les Bruxellois, quant à eux, déposèrent plainte devant le duc de Brabant et le diable leur fut rendu. Mais le cabaretier, ne se tenant point pour vaincu, décida de faire peindre un diable sur son enseigne ! Cette version donnerait du crédit à la traduction de « Spijtigen Duivel » en tant que « Diable piteux » ou « Diable endommagé », le terme « spijtig » pouvant désigner un état de dépit : dommage !

     

    4.3. Il est dit encore qu’une troupe de bateleurs réformés trouva un jour refuge dans un cabaret d’Uccle. Cela se passait au 16ème siècle, en pleine guerre de religions. Ils tentèrent d’y présenter une pièce de leur cru intitulée « Den Spijtigen Duivel » qui se montrait particulièrement critique à l’égard du gouvernement sanguinaire du duc d’Albe. Aussitôt, des soudards inféodés au régime espagnol surgirent et massacrèrent les bateleurs, quant au cabaretier, il faillit bien être lui-même pendu. Pour se venger, dès que le sinistre duc eut quitté les Pays-Bas méridionaux, il donna à son établissement le nom de la pièce des infortunés bateleurs.

     

    4.4. Quant à Louis Quiévreux, il nous propose une autre hypothèse, moins légendaire qu’étymologique et bucolique. S’inspirant d’un ouvrage de botanique réalisé par un certain Isidoor Teirlinck, « Flora Diabolica », il rappelle que dans la région de Kortrijk (Flandre-Occidentale) les perce-neige sont nommées « Spijtsche Duvelkens », parce que, dit-on, à l’instar de petits diables qui ne craignent rien, ils jaillissent de la neige avec vigueur. Or, il apparaît que l’habitat de ses plantes a donné nombre de noms à des lieudits. Aussi, Louis Quiévreux pense-t-il que l’auberge du « Spijtigen Duivel » pourrait désigner un ancien habitat de perce-neige, les flammes jaillissant de la bouche du diable symbolisant le jaillissement des perce-neige de sous la neige, « jaillir » se traduisant par « speiten », « speeten », « spuiten », selon les dialectes thiois, ce qui a donné le terme bruxellois, hybride de thiois et de français, « spiter » (de l’eau qui « spite », par exemple, désigne l’eau pétillante).

     

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p. 184-186 / « Monuments, sites et curiosités d’Uccle », Cercle d’histoire, d’archéologie et de folklore d’Uccle et environs, 2001, p. 41 et 205. / Et avec tous nos remerciements à Monsieur Frédéric Kisters, historien-archiviste de la Région de Bruxelles-Capitale, pour l’aide apportée à l’enrichissement de ce texte consacré à notre « Vieux Diable Furieux » !