Eric Timmermans - Page 2

  • Fontaines de Bruxelles (3)

     

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (3) :


    LE MENNEKEN PIS, WOLTJE ET LE SIEGE DU THEÂTRE DE TOONE…

    Deux ketjes, un théâtre et une fontaine… (Pour les termes bruxellois, voir (*) en gras).

    Allez, cette fois vous vous dites que le Timmermans là, il est vraiment devenu complètement zot ou qu’il est une fois encore zat pour sortir de pareilles zieverderâ ! Parce que bon, quand même : qu’est-ce que c’est que cette histoire de Menneken Pis –mo wie is da ? Le frère de l’autre, peut-être ?- et qu’est-ce que ça vient faire ici, dans une histoire des fontaines de Bruxelles ? Et l’autre là, le Woltje et son théâtre de Toone, c’est peut-être une fontaine lui aussi, en wa nog ? Mo wa des da voor en stûût ? Astableef !

    Eh bien non, je ne suis ni zot ni zat (du moins au moment où j’écris ces lignes !), mais quand on voit comment on traite notre Théâtre de Toone, l’âme de Bruxelles, il y a de quoi se prendre une sérieuse doef et terminer schijle zat au Marais, chez notre ami Yves Moens, en son stameneï de la rue du Marais n°3 (Yves, encore une Corne, astableef) !

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    Nous vous avons déjà présenté l’histoire de Toone et de son théâtre de marionnettes sur Bruxelles Anecdotique ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/11/17/toone.html ) et nous avions également donné l’alarme lorsqu’en 2016, le politique avait voulu raboter voire supprimer la subvention de Toone ( http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2016/02/25/la-victoire-de-woltje-85737599. ).

    A cette occasion et malgré une victoire obtenue grâce aux 16.000 signataires de la pétition de soutien à Toone, nous recommandions la plus grande prudence et la plus extrême vigilance : on pouvait s’attendre à d’autres écueils – pour ne pas dire plus…-, de nature peut-être plus sournoise mais aussi plus efficace… En bruxellois, on nomme un sournois haamelaaik et un manipulateur/magouilleur, froesjeler…ceci dit, à des fins strictement didactiques, cela va sans dire…

     

    Nouvel assaut contre Toone, immobilier cette fois (ben voyons)…

     

    Mais justement, nous ne croyions pas si bien dire… Il suffit de se rendre aujourd’hui à la rue du Marché-aux-Herbes, devant l’impasse Sainte-Pétronille –j’étais au théâtre, avec deux autres supporters de Toone, le samedi 4 mars, pour y voir Cyrano de Bergerac, mo wé, fieu !-, pour comprendre pourquoi Toone est susceptible de déranger, pour ne pas dire qu’il dérange franchement...

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    C’est que juste à côté, on est en train de construire un véritable complexe d’appartements, de commerces et de bureaux… Et il semble que d’autres projets du même genre sont prévus dans cette vieille artère bruxelloise, du coup elle-même menacée par le modernisme triomphant. J’imagine le prix d’un nouvel appartement sis à la rue du Marché-aux-Herbes ! On parle aussi, semble-t-il, de l’installation d’une banque…

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    Alors on peut penser que certains ne voient dans le Théâtre de Toone qu’un vieux bucht dérangeant, un brol juste bon à mettre au bac ! Oui, mais voilà, il y a toujours Toone VII et VIII – les Géal père et fils donc-, leur équipe, leur supporters, la subvention (pour le moment du moins : à tenir à l’œil !) et les 16.000 signataires de la pétition. Pas facile à déloger ces Toone ! Et en plus, potferdeke de potferdeke, la maison et les arcades géminées de l’impasse ont été classées en 1997, pas moyen de foutre carrément un bulldozer là-dedans !

     

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    Toone VII

    Qu’à cela ne tienne, ont dû se dire certains, on va contourner l’obstacle, en envahissant la cour intérieure et en coupant pratiquement le Théâtre de la rue Marché-aux-Herbes (n°s 66-68, impasse Sainte-Pétronille). Et voilà Toone et ses marionnettes presque emmurés dans leur théâtre et leur stameneï, avec quasi pour seule issue l’impasse Schuddeveld.

     

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    Celle-ci débouche sur la Petite rue des Bouchers (n°23) où le touriste de passage connaîtra bientôt toutes les difficultés possibles, pour peu même qu’il en connaisse l’existence, pour trouver la minuscule impasse Schuddeveld.

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    De quoi étouffer financièrement le théâtre et le stameneï de Toone ?

     

    Toone et l’ADIPB ou la résurrection du Brusseleir !

     

    - Bon, allez, Ricske, d’accord, on est de tout cœur avec Toone auquel, disons-le, seuls des smeerlapen peuvent vouloir du mal, mais tu nous as toujours pas dit ce que ce Woltje et ce Menneken Pis viennent faire dans cette histoire ?

    - M’enfin, quand même, vous savez pas ça, dommeriks ? Mais Woltje et le Menneken Pis sont deux ketjes de Bruxelles ! Et ensemble ils défendent le Théâtre de Toone ! Woltje est indissociable de Toone, comme le Menneken Pis est indissociable de Bruxelles ! Et comme Toone, c’est l’âme de Bruxelles…

    - Oïe, oïe, Ricske, tu nous agaces avec ton Menneken Pis, zenne ! Tu veux dire le « Manneken Pis » ! Dis, fieu,  tu peux pas parler comme un vrai Bruxellois, non ?

    - Awel merci ! Heureusement que Pierrot ne vous a pas entendu, zievereirs ! Car là, vous ne feriez pas les fafoules longtemps avec votre histoire de « Manneken Pis » et vous attraperiez fameusement dans votre pantalon de lui ! En na zwaagt en koechkes !

     

    Je vais vous expliquer l’histoire du Menneken Pis devenu Manneken Pis, mais auparavant, je vais encore une fois évoquer Toone où la résistance au saccage moderniste et immobilier du Vieux Bruxelles se poursuit avec, notamment, l’aide des étudiants de l’ADIPB (Académie pour la Défense et l’Illustration du Parler Bruxellois). Ce sont des jeunes gens qui travaillent à la préservation et à la promotion du parler bruxellois, du brusseleir quoi ! Durant une soirée, ces étudiants déclament des textes et des sketches en brusseleir. Dès qu’on a le programme, on vous tient au courant !

     

    Alors que ceux qui croient pouvoir dire que Toone et ses marionnettes sont kapot arrêtent un peu de faire leur dikkenek, avec leur zuur smoel qui semble dire à tout le monde qu’ils peuvent faire de leur jan comme ils veulent à Bruxelles ! Et qu’ils se le tiennent pour dit : Woltje est toujours debout et bien debout ! Non, peut-être ! En dat in a kas !

     

    (*) Petit lexique bruxellois pour la compréhension du texte :

     

    - Astableef : S’il te plait ! Peut être utilisé dans le sens d’un remerciement, mais peut aussi être utilisé comme exclamation signifiant : « mais que va-t-on encore essayer de me faire croire » ou « non, mais ils ne doutent de rien, vraiment ! ».

    - Attraper dans son pantalon : Se faire réprimander.

    - Awel merci ! : Eh bien, merci ! Dans le sens : « eh bien, c’est du propre, ça alors ! ».

    - Bac : Poubelle. « In de bac », dans la poubelle.

    - Brol : Machin, truc.

    - Brusseleir : Bruxellois parlant le dialecte bruxellois. Aussi utilisé comme qualificatif : ce qui est « brusseleir ».

    - Bucht : Vieilleries, rebut.

    - Dikkenek : « Gros cou », prétentieux.

    - Doef : Cuite.

    - Dommerik : Idiot.

    - En dat in a kas ! : « Et ça dans ton armoire/dans ta caisse ! ». Signifie : « Prends ça ! Voilà pour ta pomme ! ».

    - En na… : Et maintenant…

    - En wa nog ? : « Et quoi encore ? », dans l’idée « mais qu’est-ce qu’ils vont encore aller chercher, faire ».

    - Fafoule : Trublion, agité.

    - Faire de son Jan : Faire le malin, se croire tout permis.

    - Fieu : Vieux, dans le sens « dis, mon vieux.. »

    - Froesjeler : Magouilleur, manipulateur.

    - Haamelaaik : Hypocrite, sournois.

    - Ketje (s) : Petit garçon, genre de Gavroche bruxellois ; sans le diminutif, un ket.

    - Koechkes : Se tenir coi, tranquille.

    - Mo wé : Mais oui.

    - Mo wa des da na voor een stûût ? : « Mais c’est quoi ça maintenant pour une histoire ? ».

    - Mo wie is da ? : “Mais qui est ça ?”, mais qui est-ce donc ?

    - Oïe, oïe ! : Peut exprimer divers états d’esprit, qui vont de l’embarras à la lassitude, ne passant par l’étonnement, l’exaspération et l’aveu d’impuissance.

    - Potferdeke : Nom d’une pipe.

    - Ricske : Diminutif d’Eric.

    - Schijle Zat : Complètement saoûl.

    - Smeerlapen : Saligauds.

    - Stameneï : Estaminet.

    - Stuut : Un événement d’apparence invraisemblable.

    - Zat : Saoûl.

    - Zenne : Hein ! Sais-tu ! Tu sais !

    - Zievereirs : Radoteurs, des gens qui racontent des sottises.

    - Zieverderââ : Sottises.

    - Zot : Fou.

    - Zuur Smoel : « Figure de vinaigre », visage antipathique.

    - Zwaagt ! : Se taire, « boucle(z)-la ! ».

     

    Pour en savoir plus sur les termes et les tournures de phrase en bruxellois (thiois ou/et francophone) :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/09/25/lexique-de-termes-bruxellois-7935190.html

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/09/27/tournures-de-phrases-et-expressions-courantes-à-bruxelles.html

     

    Quand Brusseleirs et Bruxellois défendent leur ville ensemble.

     

    Un jour que je me trouvais dans un restaurant thaïlandais d’Etterbeek, j’en vins à discuter avec quatre jeunes filles qui me dirent être originaires de divers pays d’Europe centrale, Union européenne oblige. Et elles me demandèrent d’où j’étais moi-même originaire. A quoi je leur répondis, non sans une petite pointe de zwanze (forme d’humour bruxellois) : « moi, je suis un Native ! » (à la manière des Amérindiens !). Et elles de s’exclamer, apparemment ravies de cette découverte ethnologique,  que c’était bien rare d’en rencontrer !

     

    Partant de cette amusante anecdote et au vu de ce qu’est Bruxelles aujourd’hui (sans parler de ce que notre ville est en train de devenir, passons…), peut-être vous direz-vous que savoir si le nom du « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dans le sens d’habitant, natif de Bruxelles-Pentagone), comme on l’a parfois appelé jadis, doit se prononcer Menneken Pis ou Manneken Pis, n’a plus vraiment ni sens, ni importance.

     

    Si « Bruxelles Anecdotique », le blog de notre ami Pierrot Heymbeeck, sans qui nous ne pourrions apporter notre petite pierre à la préservation de l’ancienne mémoire bruxelloise, était un blog sociologique ou faisant la promotion de l’art contemporain, peut-être auriez-vous raison, encore que… Mais le blog «Bruxelles Anecdotique » a pour but de préserver la mémoire du Vieux Bruxelles et de faire connaître une image spécifiquement bruxelloise, enracinée, de notre ville et, dans ce cas, lorsque j’évoque le Manneken Pis, Pierrot a parfaitement raison de me reprendre en me disant : « Non, mille fois non, men, les vrais bruxellois disent « Menneken Pis », et non « Manneken Pis » qui est une prononciation flamande, voire néerlandaise, reprise par les Belges francophones et les touristes ! » 

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2009/08/21/menneke-pis.html

     

    La fontaine du Menneken Pis.

     

    De fait, même si l’on ne peut plus, de nos jours, limiter la notion de « vrais Bruxellois », aux seuls Brusseleirs (natifs de Bruxelles parlant le bruxellois thiois), susceptibles de constituer, aujourd’hui, une découverte ethnologique ( !) bien plus rare encore que le Bruxellois francophone que je suis, il n’en n’est pas moins vrai que la remarque de Pierrot est pertinente.

     

    Nous allons donc suivre brièvement la trace de notre Ma… Menneken Pis –que l’on prononce généralement Menneke Pis (« mais-ne-ke-pisse »)- à travers les âges, histoire de faire mieux comprendre au lecteur l’évolution de la population de Bruxelles, au cours des siècles, notamment du point de vue linguistique (mais sans entrer, je vous rassure, dans je ne sais quelles querelles politico-communautaires typiquement belges donc nous n’avons que faire ici, au moins allons-nous tenter d’éviter l’écueil !).

     

    Notre ketje de Bruxelles sera donc, en quelque sorte, notre guide ! Mais d’abord, rappelons que le Menneken Pis est une fontaine dont l’origine, il est vrai, est quelque peu obscure. Nous n’allons toutefois pas refaire tout l’historique du Menneken Pis, vu que nous avons déjà écrit abondamment sur lui :

     

    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2014/04/21/menneken-pis.html

     

    On ne sait à quelle date exacte le Menneken Pis « s’est établi » à Bruxelles, mais on sait que les fontaines reprenant les thèmes du personnage urinant (adulte ou enfant), du crachat, de la lactation et de la blessure qui saigne remontent à l’Antiquité. Non-loin du Menneken Pis, on trouve d’ailleurs la fontaine du Cracheur et jadis, existait aussi une fontaine des Trois Pucelles dont l’eau jaillissait des seins de plusieurs personnages féminins. Mais nous traiterons le cas de ces fontaines dans d’autres articles. On peut aussi citer le cas, sans en tirer pour autant des conclusions ésotériques, d’une figure alchimique (Jung), l’Urina puerorum, soit l’ « urine de l’enfant » qui, de toute évidence, renvoie à l’idée de fontaine de jouvence.

     

    Il semble qu’un Menneken Pis existait déjà à Bruxelles en 1388. Un texte datant de cette époque signale l’existence d’une petite statuette de pierre à laquelle on donne le nom de Juliaenske (« Petit-Julien »), de même que d’une fontaine nommée Juliaenskeborre (« Fontaine du Petit-Julien »). Certaines sources évoquent même l’année 1377, sur la base d’un document des archives de Sainte-Gudule qui mentionne effectivement une fontaine…mais sans la nommer. D’autres sources contestent la localisation de la Juliaenskeborre à l’endroit où se tient la statuette actuelle du Menneken Pis et soulignent qu’elle se dressait bien plus loin, dans la Juliaenskeborrestraat, soit l’actuelle rue du Poinçon, près de la chapelle des Bogards.

     

    Il faudra attendre l’époque bourguignonne pour que le nom du Menneken Pis apparaisse dans un acte, daté de 1452, sous la forme « dMenneken pist ». C’est que la petite statuette fétiche de Bruxelles servait alors de borne entre deux quartiers de la ville. La fontaine du Menneken Pis, est également citée en 1498. Le nom de Menneken Pist reviendra sur de nombreux documents publiés par la suite. Ceci dit, même si le petit monument que les touristes viennent contempler aujourd’hui a perdu le rôle qui était le sien dans l’ancien système de distribution d’eau potable de la ville, le Menneken Pis a toujours été et reste une fontaine.

     

    C’est au 17e siècle que la statuette de pierre d’origine se voit remplacée par une statuette de bronze, vraisemblablement faite par Jérôme Duquesnoy l’Ancien, dont les deux fils, François et Jérôme le Jeune, étaient pourtant aussi en lice pour sa réalisation. François avait, semble-t-il, été choisi par son père, ce qui provoqua la jalousie de Jérôme le Jeune. Celui-ci, exécuté pour des faits de mœurs, aurait auparavant tué son frère François… Le conditionnel est ici de mise. Durant le bombardement de 1695, le Menneken Pis fut mis à l’abri, comme un objet particulièrement précieux. Ayant survécu au cataclysme, il verra sa gloire croître sans cesse, par la suite.

     

    La plus ancienne représentation de la fontaine du Menneken Pis date, plus ou moins, de la même époque, soit le début du 18e siècle : on la doit à un certain Harrewijn et elle montre clairement la disposition d’origine de l’ensemble, soit une statuette perchée sur une colonne d’environ 1,70 m, détachée des murs. Mais la notoriété dont on gratifiera le Menneken Pis lui vaudra, au cours des siècles suivants, bien des ennuis ! Devenu le symbole d’une certaine résistance bruxelloise, il sera la cible de diverses attaques, sera enlevé, cassé même, avant de bénéficier enfin d’une paix relative, seulement troublée par le siège auquel le soumettent quotidiennement les hordes touristiques !

     

    Au début du 20e siècle, existait encore dans la cour du n°16 de la rue des Alexiens (actuelle école Sint-Joris), une grotte dans laquelle, en ouvrant un robinet, on donnait au Menneken Pis de quoi faire pipi… De l’eau bien sûr…mais pas exclusivement ! Il fut un temps où, les jours de grande fête, le Menneken Pis arrosait son public favori de bière, de vin ou d’hydromel, ce qui donnait lieu, on s’en doute, à maintes libations et réjouissances populaires ! Ainsi, au cours de l’été 1890, le Menneken Pis délivra une première fois du vin et une seconde fois du lambic, un célèbre produit brassicole bruxellois (Quiévreux).

     

    Brusseleirs et Bruxellois.

     

    Si la fontaine du Menneken Pis a changé de fonction, au fil des siècles, la manière dont on perçoit le ketje de Bruxelles et jusqu’à son appellation, ont également évolué au gré des bouleversements sociologiques et démographiques qu’a connu notre ville au cours des dernières décennies. Passé du statut de « borne-fontaine » à celui de, très respecté « plus ancien bourgeois de Bruxelles » (dès la fin du 17e siècle), le Menneken Pis devint un véritable symbole de la ville, par la suite repris, pour ne pas dire récupéré, par l’échelon national belge, par exemple, sous les traits quelque peu caricaturaux d’un Menneken Pis mangeant des frites ! Ces dernières années, son caractère d’attraction touristique folklorique s’est affirmée, au rythme de l’internationalisation croissante de la Ville-Région de Bruxelles.

     

    Comme nous l’avons vu, Menneken Pis est l’appellation la plus anciennement connue du ketje de Bruxelles, directement dérivée d’une graphie datant de la moitié du 15e siècle, « dMenneken Pist ». Soulignons toutefois que l’origine de la fontaine elle-même est incertaine et que son histoire est largement lacunaire.  Rappelons également que ce qui a trait au Menneken Pis relève essentiellement de la tradition populaire orale et que son appellation elle-même est phonétique, autant dire que d’une époque à l’autre, mais aussi d’un quartier à l’autre, les appellations furent plus que probablement multiples.

     

    Il n’en n’est pas moins vrai que le nom de Menneken Pis est le plus ancien connu et qu’il s’est perpétué dans une population bruxelloise restée longtemps majoritairement thioise, c’est-à-dire parlant une forme bruxelloise de brabançon thiois -terme que l’on prononce « tiwa » et non « ti-ho-hisse », comme je l’ai déjà entendu et qui est une traduction du thiois, diets - mais non le flamand de Flandre flandrienne, pas plus, forcément, que l’actuel « Beschaafd Nederlands » ou «  ABN ».

     

    Au fil de la disparition ou de la transformation des quartiers populaires bruxellois d’origine, les Marolliens sont restés, grosso modo, les derniers dépositaires du parler bruxellois ancien ou, à tout le moins, de l’une de ses formes, car le brusseleir n’est pas homogène. On doit également citer le bargoensch –on y retrouve la trace du « bourguignon », rapport, sans doute, à l’époque des ducs de Bourgogne ; il semble qu’à une époque, il fut le parler des mauvais garçons de Bruxelles qui voulaient, par ce langage « ésotérique », dissimuler leurs desseins…- et l’ancien dialecte de Molenbeek-Saint-Jean (Meuilebeik), une commune qui, si elle véhicule aujourd’hui une image médiatique assez négative, a joué un rôle historique important dans le développement de Bruxelles, notamment via la paroisse Saint-Jean dont dépendait, dès l’époque médiévale, l’hôpital Saint-Jean sis, jadis, place Saint-Jean.

     

    Le « vrai bruxellois » (ou Brusseleir) d’un certain temps et ce jusqu’à nos jours, fut donc longtemps le natif de Bruxelles-Pentagone (2e enceinte), né de parents bruxellois (au moins !) et parlant une forme ou l’autre de brusseleir, notamment, le marollien. On distingue donc Bruxelles-Pentagone des territoires acquis par la Ville de Bruxelles, principalement au 19e siècle, aux dépens de certaines localités voisines et, bien évidemment aussi, des 18 autres communes qui constituent l’actuelle Région bruxelloise. Mais en quelques décennies, la configuration géoculturelle bruxelloise va être, comme nous le savons, profondément bouleversée.

     

    Depuis des siècles, Bruxelles est une ville de première importance dans nos régions et au lendemain de la création du Royaume de Belgique, en 1830-1831, elle devient la capitale du nouvel Etat-national belge. Dès l’origine, celui-ci pratique une politique de francisation à outrance qui vise, espère-t-il, à établir une réelle « cohérence nationale », fut-ce aux dépens de la composante flamande/thioise du pays. A Bruxelles, c’est à cette politique belge, et non à la Révolution française (à quelques rares exceptions près), que l’on doit, par exemple, la francisation des noms de rues, parfois jusqu’à l’absurde (ex. : la « rue des Vers » venant du nom de famille « Pieremans »…).

     

    Depuis des siècles, la population bruxelloise se répartit entre une élite minoritaire largement francisée et une population majoritairement thioise. Avec le temps, la population de langue française va s’accroître jusqu’à égaliser, puis surpasser démographiquement la population thioise (nous ne donnerons pas de calendrier, sachant qu’il s’agit là d’une source de conflit linguistique dans lequel, comme nous l’avons dit, nous ne souhaitons pas entrer).

     

    Au lendemain de la seconde guerre mondiale et particulièrement dans les années 1960, ce que l’on appelle la Flandre, dont les frontières dépassent très largement, désormais, celles des vieilles provinces flandriennes, West-Vlaanderen et Oost-Vlaanderen, et qui deviendra bientôt la « Région flamande », va accroître sa résistance politique et culturelle contre ce qu’elle considère comme une « hégémonie francophone ». De leur côté, les francophones rétorquent en assimilant ce combat nationaliste flamand à un radicalisme qui, selon eux, prend au moins en partie sa source dans un certain collaborationnisme pro-allemand, remontant à la deuxième guerre mondiale, voire à la première. Nous éviterons d’entrer dans ce débat.

     

    Bientôt, Flamands de Flandre et Bruxellois flamands (venus de Flandre ou thiois bruxellois ayant épousé la cause flamande), d’une part, Wallons et Bruxellois francophones (venus de Wallonie ou Bruxellois thiois francisés), de l’autre, vont se déchirer sur la question de Bruxelles. Les premiers considèrent Bruxelles (Brussel), comme leur capitale légitime. Les seconds font valoir que Bruxelles est francophone à 85 %, ce à quoi les Flamands rétorquent qu’il s’agit là d’une francisation récente, etc.

     

    Disons-le, dans cette dispute, les Brusseleirs se retrouvent bien peu pour ne pas dire, pas du tout ! Si leur parler est d’origine thioise, ils ne se reconnaissent pas pour autant, pour la majeure partie d’entre eux, dans le combat flamand pour la défense du néerlandais à Bruxelles. Si l’on retrouve, dans le bruxellois marollien, un nombre plus ou moins important (selon les époques) de tournures ou de termes français/wallons, ils ne se reconnaissent pas non plus dans le combat bruxellois francophone qui s’articule sur deux axes : « Bruxelles, capitale d’une Belgique unitaire à dominante francophone » ou « Bruxelles, ville francophone » (voire française).

     

    Menneken Pis, Manneken Pis, Petit Julien, Brusseleirs, Bruxellois : quel waterzooï !

     

    Et c’est ainsi que le Menneken Pis s’est retrouvé pris entre deux feux : le Manneken Pis d’un côté et le Petit-Julien, de l’autre ! La référence au Menneken Pis est donc bien plus importante, dans l’histoire de Bruxelles, qu’il n’y paraît de prime abord. Elle témoigne d’un esprit de résistance des Brusseleirs confrontés à ce qu’ils considèrent comme deux formes d’hégémonie linguo-culturelle. « Manneken Pis » est le nom que l’on donne au Menneken Pis en « beschaafd nederlands », nom adopté d’ailleurs par les francophones qui veulent voir en ce ketje typiquement bruxellois un symbole de…l’unité belge (tout comme certains humoristes français croient encore que l’accent bruxellois est l’« accent belge »…qui n’existe pas). Des francophones plus pointus ont, eux, exhumé de certaines légendes du Menneken Pis, le nom de « Juliaanske », qu’ils ont traduit par « Petit Julien ». Mais nous avons vu que ce dernier et sa fontaine n’étaient vraisemblablement pas situés à l’endroit où le Menneken Pis satisfait, depuis des siècles, le besoin pressant que l’on sait…

     

    Le lecteur comprendra donc peut-être mieux, suite à ces quelques explications, pourquoi les Brusseleirs soulignent l’importance de préserver le nom de Menneken Pis, aujourd’hui encore !  Soumis successivement et de manière incessante aux tentatives de francisation et de flamandisation (ou de « néerlandisation »), souvent expulsés, expropriés, supportant une pression immobilière constante dans un Bruxelles en pleine autodestruction urbaine (bruxellisation), sans véritable représentation politique,  en proie à une internationalisation démographique qui a souvent suivi, puis accompagné, une large paupérisation de leurs quartiers d’origine, contraints d’accepter la récupération à des fins politiques de leurs symboles régionaux spécifiques, et jusqu’à leur accent, chassés, enfin, par les prix prohibitifs d’une ville désormais élevée, plutôt à tort qu’à raison, au rang de « capitale de l’Europe », jusqu’à voir les Marolles contraintes de céder progressivement la place à un « quartier Breughel » aseptisé, les Brusseleirs se sont souvent résignés à voir leur culture propre disparaître, à n’en parler plus qu’au passé, et même, finalement, à quitter la ville de leurs ancêtres.    

     

    Je suis moi-même le fruit de cette évolution puisque « vrai Bruxellois », je ne suis pas pour autant Brusseleir… Né rue du Marais (cf. : existence d’infrastructures médicales !), au cœur du Pentagone donc, de père anderlechtois (qui parlait le bruxellois/brusseleir, tout comme l’anversois d’ailleurs) et de mère ixelloise (francophone), je n’ai toutefois pas connu les anciens Bas-Fonds de Bruxelles (anéanti par le béton bien avant ma naissance, à quelques maisons et établissements près) et ne connais et n’use que de quelques tournures de phrase et de quelques mots bruxellois.

     

    Mais si on ne peut plus limiter l’identité bruxelloise aux seuls Brusseleirs, réalité sociologique et démographique oblige, peut-on aujourd’hui se satisfaire d’une définition qui ne prendrait en compte que le fait d’être né en région bruxelloise, de père et de mère, eux-mêmes nés en région bruxelloise, et cela même si c’est appuyé par une généalogie paternelle, bruxello-brabançonne (je simplifie) remontant au début du 17e siècle, ce qui est mon cas ? Combien de gens qui, nés de parents eux-mêmes nés en région bruxelloise, se sentent aujourd’hui une affinité avec l’Histoire de Bruxelles, avec ses traditions, avec cette Héritage sans lequel Bruxelles n’existerait tout simplement pas ? Sans le sentiment d’appartenance historique, sans l’amour d’un certain Beau enraciné particulier, la naissance et la généalogie apparaissent secondaires. L’un doit forcément être le complément de l’autre.

     

    En partant de la résistance du Théâtre de Toone et de la fontaine du Menneken Pis, nous avons tenté de dresser, pour le lecteur, pas forcément au fait de nos réalités régionales, un état des lieux de l’identité bruxelloise, en ce début de 21e siècle. J’ai évoqué les déboires de Toone, je pourrais aussi parler de la disparition de plusieurs établissements se rapportant au Menneken Pis : le Manneken (en face de la fontaine), aujourd’hui complètement vidé « pour rénovation » ; la Légende (rue de l’Etuve), ancien local des Amis du Menneken Pis, remplacé par un magasin de fringues ; le Manneken Pis (rue au Beurre), remplacé par un magasin de montres…

     

    Je pourrais conclure en clamant que les combats les plus désespérés sont les plus beaux, ce qui est vrai, mais je ne vais pas terminer en faisant mon labbekak (mollasson, nouille, trouillard, geignard). Avec les Toone, leurs supporters résistent encore et toujours, comme un célèbre petit village gaulois, et ce n’est pas fini !

     

    Un musée des costumes du Menneken Pis s’est ouvert à la rue du Chêne (n°19) récemment suite à une rénovation du Musée de la Ville de Bruxelles (Maison du Roi). Yves Moens organise, rue du Marais (n°3), notre base de repli, notre ermitage brassicole bruxellois, loin de l’invasion chocolatée qui enveloppe littéralement la Grand-Place (à croire qu’à Bruxelles on verse du chocolat fondu sur les frites) ! Et Pierrot tient ferme la barre de Bruxelles Anecdotique auquel je continuerai à apporter mon soutien épistolaire, dans la mesure de mes possibilités.

     

    Venez-nous voir ou, à tout le moins, nous lire nombreux ! Avec nos ketjes, le Menneken Pis et Woltje, Brusseleirs et Bruxellois n’ont pas fini de leur faire tenir le fou (les enquiquiner), aux kluutzakken (couillons) qui nous voient déjà dans les poubelles de l’Histoire, ça je peux vous le dire, zenne !  

     

    Eric Timmermans.

     

    Sources (autres que celles déjà citées dans le texte) : « Manneken-Pis – Dans tous ses états », M. Couvreur, A. Deknop, T. Symons, Historia Bruxellae, Musée de la Ville de Bruxelles, 2005 / « Les costumes de Manneken Pis » (brochure) / www.toone.be 

     

     

  • Fontaines de Bruxelles. (2)

    LES FONTAINES DE BRUXELLES (2) :

                                          

    LES FONTAINES ANSPACH ET ORTS


    La fontaine de Jules-Victor Anspach.

     

    Situation actuelle : La fontaine Anspach est aujourd’hui située au quai aux Briques, à l’extrémité du quai au Bois à Brûler.

     

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    Photo n° 1
    Pierrot Heymbeeck, février 2017.

    Historique : Ce monument fut érigé, en 1897, non sur une éventuelle « place Anspach », comme on aurait pu le penser, mais sur la place…De Brouckère ! Charles De Brouckère et Jules Anspach ont en commun, il est vrai, le fait d’avoir été tous deux bourgmestre de Bruxelles. A la mort de Jules Anspach, en 1879, il fut décidé de lui élever un monument, à savoir une fontaine. Mais il fallut toutefois attendre près de 30 ans pour que la fontaine Anspach fut enfin érigée sur ce qui est encore aujourd’hui, la place De Brouckère. Cette place bruxelloise, maintes fois saccagée et martyrisée, devait finalement perdre son fleuron en 1973, du fait des travaux réalisés pour la construction du métro. En 1981, on décida néanmoins de déplacer la fontaine, partiellement reconstituée, au quai aux Briques.

     

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    Photo n° 2
    Source : BRUXELLES 1000 ans des Bruxellois et de leur riche passé.

     

    Description : La fontaine Anspach fut érigée, en 1897, sur base du projet d’Emile Janlet et de Paul De Vigne. C’est un monument en pierre calcaire, granit rouge et pierre bleue, pourvu de sculptures en bronze et de bas-reliefs en marbre. Plus précisément, il s’agit un obélisque en granit d’Ecosse (ou de Suède), couronné par un saint Michel terrassant le dragon en bronze doré (Pierre Braecke).

     

    Le monument est orné de :

    -quatre écussons symbolisant les serments des escrimeurs, des arbalétriers, des archers et des arquebusiers ;

    -d’un médaillon de marbre blanc représentant Jules Anspach surmonté d’un coq, emblème de la vigilance ;

    -de deux statues allégoriques féminines (Julien Dillens), qui siègent à la base de l’obélisque : l’une symbolise la magistrature communale et tend dans une main, un gouvernail et de l’autre, serre un serpent, symbole de la prudence ; l’autre, sous la forme d’une nymphe accroupie sous une voûte, figure la senne envoûtée (Paul Devigne), les travaux de voûtement de la Senne ayant été entrepris et menés à bien sous l’administration de Jules Anspach, entre 1867 et 1871.

     

    Ajoutons qu’à l’origine, l’eau de la fontaine était crachée par une demi-douzaine de chimères (Godefroid De Vriese ou Devresse), mais lors de son déménagement, en 1981, la fontaine a perdu sa partie inférieure, et seules quatre chimères l’entourent encore aujourd’hui, les deux autres ayant été installées à l’autre bout du quai, au bord du deuxième petit bassin.

     

    Jules_ANSPACH_(1829-1879)[1].jpg

    Le bourgmestre Jules Anspach : Si la fontaine Anspach fut élevée, originellement, place De Brouckère, c’est parce que ce avait été le promoteur de la rénovation du bas de la ville. Jules-Victor Anspach naquit à Bruxelles, le 20 juillet 1829. Bourgmestre bâtisseur, surnommé le « Hausmann bruxellois » (en réalité cette dénomination s’applique à l’architecte Léon Suys, auquel on doit l’essentiel des grands travaux réalisés à l’époque de Jules Anspach), il appartenait à une vieille famille calviniste originaire de Suisse, Son grand-père, Isaac Salomon Anspach, citoyen de Genève et pasteur, dut, pour des raisons politiques, s’exiler à Bruxelles, de 1784 à 1791. François Anspach, fils d’Isaac Salomon et père de Jules, vint à son tour s’établir à Bruxelles, pour ses affaires : il fut ainsi notamment cofondateur puis directeur (en 1840) de la Caisse Hypothécaire et administrateur de la Banque de Belgique. Il fut aussi conseiller communal et député.

     

    Le jeune Jules Anspach, muni d’un diplôme de docteur en droit décroché à l’Université libre de Bruxelles (ULB), fut, comme son père, attiré par la politique. Il fut nommé conseiller communal en 1857, à l’âge de 28 ans, et échevin de l’Instruction Publique, dès 1858. Le 15 décembre 1863, il fut amené à remplacer le bourgmestre André-Napoléon Fontainas, mort inopinément durant l’été de cette même année. Il devait assumer cette charge jusqu’à sa mort, en 1879. Bruxelles était, à cette époque, dans un état déplorable (qui n’était sans doute pas sans rappeler son état actuel, Grand-Place exceptée…), mais les grands travaux d’Anspach allaient permettre d’élever Bruxelles au niveau des autres capitales européennes, tout en préservant l’essentiel de la ville ancienne.

     

    Jules Anspach n’est donc nullement responsable de la destruction des quartiers historiques de la ville, entrepris essentiellement dans le courant du 20e siècle, on pense notamment à la monstrueuse « jonction Nord-Midi ». On doit, au contraire, au bourgmestre Anspach, le percement des boulevards centraux (1871), la construction du palais de la Bourse (1874), l’aménagement du quartier de Notre-Dame-aux-Neiges, les prolongements de l’avenue Louise, de la rue de la Régence et de la rue Belliard, le Parc du Cinquantenaire, mais surtout, le voûtement de la Senne (1867). De fait, la ville croupissait alors littéralement dans la vallée de la Senne et s’en trouvait accablée par les maladies et l’insalubrité. Plusieurs épidémies de choléra avaient fait des milliers de victimes dans la population la plus pauvre des « bas-quartiers ».

     

    On peut dire que Jules Anspach se tua littéralement à la tâche pour faire de Bruxelles la ville formidable qu’elle fut et dont elle n’est plus qu’aujourd’hui que l’ombre. Epuisé, le bourgmestre Anspach rejoignit son frère, Eugène Anspach, qui possédait une maison de campagne à Etterbeek, le pavillon de Linthout. Le lendemain de son arrivée, soit le 19 mai 1879, il devait succomber à un coma diabétique (crise d’urémie ?). La nouvelle de son décès consterna toute la ville qui, consciente de l’œuvre immense accomplie pas son bourgmestre, lui offrit des funérailles grandioses. Nombreux sont les simples citoyens bruxellois, et notamment parmi les plus humbles, qui vinrent lui rendre hommage.

     

    Plusieurs lieux de Bruxelles rappellent la personne de Jules Anspach :

    -Jules-Victor Anspach naquit rue de l’Ecuyer, 33-35.

    -Jules Anspach vécut dans une maison, aujourd’hui détruite, de la rue des Sables (n°18).

    -C’est dans la maison du n°4 de la rue du Persil (face à la place des Martyrs) que mourut le père de Jules Anspach, François-Louis Anspach (1784-1858). Jules Anspach y avait ses bureaux en 1850.

    -En 1863, on note que Jules Anspach demeurait au n°9 de la rue des Minimes. La maison qui y était à cette époque a été détruite lors de la restructuration du quartier.

    -C’est au Palais du Midi (boulevard Maurice Lemonnier / avenue de Stalingrad) qu’on organisa, le 30 juin 1878, un grand banquet en l’honneur de Jules Anspach. Cinq mille militants libéraux y furent invités.

     

    Un mot sur le boulevard Anspach : En 1871, un boulevard fut créé dans le centre-ville. On le nomma d’abord « boulevard Central », avant de le rebaptiser du nom de Jules Anspach, en 1879. Nous passerons amèrement sur la jolie description du boulevard Anspach que nous faisait, en son temps, Jean d’Osta : celle-ci fait désormais partie d’un passé révolu… Le boulevard s’étend toujours bel et bien entre la place De Brouckère et la place Fontainas, mais il n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il fut jadis. D’ailleurs, peut-on encore parler de « boulevard » puisqu’il est à présent inclus dans ce que le politique nomme bizarrement un « piétonnier » qui n’est, en réalité, qu’une zone non-aménagée, interdite à la circulation automobile, et que désertent massivement habitants et commerces. Soit.

     

    Mais qu’existait-il à cet endroit à l’origine ? Entre 1604 et 1869, une ancienne rue des Bateaux, sise entre la rue de l’Evêque et le Marché-aux-Poulets, accueillait un marché au Poisson. Celui-ci y avait été établi en 1604 à l’emplacement d’une ruelle répugnante et fréquentées par la truanderie : la Petite rue des Bateaux, située en bordure de Senne. Est-ce à dire que le boulevard Central (futur boulevard Anspach),  été tracé sur l’ancien lit de la Senne ? L’assiette du boulevard actuel repose effectivement sur le double voûtement construit de 1868 à 1871 (à sec depuis 1955, suite au détournement de la rivière). Le lit primitif de la rivière, très sinueux, ne coïncidait cependant pas du tout avec le tracé rectiligne du boulevard (Jean d’Osta).

     

    Quoiqu’il en soit, c’est le boulevard central de 1870 qui devait consacrer la technique nouvelle de l’habitation urbaine bruxelloise. C’est par elle que la population bruxelloise atteint rapidement le million d’habitants. Que reste-t-il aujourd’hui de la gloire passée de cette artère bruxelloise qui ne fut rien moins que légendaire ? La Bourse (dont nous ne traiterons pas ici l’histoire de l’emplacement, qui mérite un texte particulier, rapport notamment à l’ancien couvent des Récollets) et quelques anciens édifices :

    -N°s 56-58 : Immeuble construit en 1939 pour les brasseries Wielemans-Ceuppens, par l’architecte Adrien Blomme. Jadis, un café célèbre était établi à cet endroit : « Aux Armes des Brasseurs ».

    -N°s 59-61 : Immeuble conçu par Gérard Bordiau, en 1872. Il est orné de cariatides que l’on doit à Julien Dillens.

    -N°85 : Immeuble qui abrita l’ancien cinéma Pathé Palace. On le doit à l’architecte Paul Hamesse. La salle du Pathé Palace, ouverte en 1913, pouvait accueillir 2500 personnes. C’était la plus grande salle de cinéma de Bruxelles.

     

    C’est là à peu près tout ce qui subsiste de la brillante artère bruxelloise de jadis…

     

    La fontaine d’Auguste Orts.

     

    Pierrot Heymbeeck,

    Photo de Pierrot Heymbeeck

    Situation actuelle : Coin de la rue Auguste Orts et de la place de la Bourse (coin coupé de l’ex-Hôtel Central, actuel Hôtel Marriott- Grand-Place).

     

    Historique et description : En 1888, au coin de la rue Auguste Orts et de la place de la Bourse, on édifia une fontaine en pierre élevée sur base des plans de l’architecte Beyaert. On peut voir, surmontant la fontaine, le buste d’Auguste Orts, œuvre du statuaire Vinçotte.

     

    Une inscription détaille les titres dont fut gratifiés Auguste Orts :

     

    Bâtonnier de l’Ordre des Avocats à la Cour de Cassation

    Professeur à l’Université Libre

    Echevin de la Ville de Bruxelles

    Président de la Chambre des Représentants

    Ministre d’Etat

    Grand Officier de l’Ordre de Léopold

    Né à Bruxelles le 7 avril 1814 . Décédé le 3 novembre 1880

     

    Il est dit qu’une seconde fontaine aurait dû être édifiée sur le coin d’en face. 

     

    L’échevin Auguste Orts : Né à Bruxelles, le 7 avril 1814, Auguste Orts appartenait à une très ancienne famille issue des sept lignages de Bruxelles. Il fit de brillantes études de droit à Liège et, enfant surdoué, il les termina à l’âge de 19 ans. Franc-maçon, membre de la loge bruxelloise « Les Amis philanthropes » (ou « Amis du Progrès »), premier député de sa loge auprès du Grand Orient, il fut avocat à la Cour de cassation, jurisconsulte, historien, professeur d’économie politique à l’Université Libre de Bruxelles (1838-1860) et ministre d’Etat (1879). Homme politique libéral, Auguste Orts représenta l’arrondissement de Bruxelles à la Chambre (1848-1880) et présida cette assemblée de 1859 à 1860. Il fut également conseiller communal de Bruxelles de 1856 à 1880 et exerça l’échevinat du Contentieux, de 1869 à 1873, sous le mandat de son ami, le bourgmestre Jules Anspach (est-ce un hasard si la rue Auguste Orts est perpendiculaire au boulevard Anspach, les deux bâtisseurs se trouvant ainsi réunis dans la toponymie bruxelloise ?). Parallèlement à ses vies professionnelle et politique, Auguste Orts mena une carrière d’écrivain. Il fut ainsi l’un des rédacteurs du journal L’Observateur (1835-1842) et collabora avec de nombreux autres journaux. Il fut l’un des fondateurs d’un recueil de jurisprudence : La Belgique judiciaire (1843), mais écrivit aussi des ouvrages patriotiques et anticléricaux. On retrouve encore Auguste Orts au n°40 de la rue des Minimes, où il habitait en 1868. Auguste Orts est décédé à Bruxelles, le 3 novembre 1880.

     

    Un mot sur la rue Auguste Orts : C’est en 1877 que l’on créa la rue Auguste Orts, soit bien avant la rue Antoine Dansaert, qui la prolonge aujourd’hui jusqu’à la Porte de Flandre. Cette large rue de 90 m a pris la place d’un pont sur la Senne (situé à hauteur de l’ex-Hôtel Central, actuel Hôtel Marriott-Grand-Place , et d’une petite rue qui reliait jadis la place des Récollets (moitié sud de l’actuelle  place de la Bourse) à la rue des Poissonniers. Ce pont et cette rue portaient alors le nom d’une famille, les Middeleer. Le père Middeleer, riche industriel, acheta en 1796, à la faveur de la Révolution française, le grand jardin de l’ancien couvent des Récollets (ou Frères mineurs de la Récollection). Le domaine des religieux venait d’être morcelé et leur église…transformée en marché au beurre ! Et sur les jardins conventuels de la rive gauche, M. Middeleer établit une fabrique.

     

    Mais ce sont ces héritiers qui, en 1835, percèrent une rue qu’ils bordèrent de maisons semblables, et firent construire, à leurs frais, sur la Senne, un point sans péage. Ils espéraient bien que la Ville prolonge leur rue jusqu’à la Grand-Place, à travers, notamment, les ruines du couvent. Ce fut en vain : rue et pont périclitèrent dans un quartier qui resta pauvre et, selon les mots du conseiller Bochart (1848) « indigne » des belles réalisations des Middeleer. En 1868, on décida donc…de tout raser, le quartier « indigne » et les « belles réalisations » des Middeleer ! Et c’est donc en 1877 que l’on traça la rue Auguste Orts que le bon peuple de Bruxelles appela longtemps…la « nouvelle rue Middeleer » !

     

    On développa dès lors la nouvelle artère de la manière la plus bourgeoise. On y édifia de beaux et grands immeubles. On y établit des cafés, des restaurants plus ou moins fastueux et très fréquentés par les habitués de la Bourse voisine. Mais ce sont surtout les théâtres qui firent la renommée de la rue Auguste Orts.

     

    Citons :

    - Le Théâtre de la Bourse (n°1), inauguré en 1885, il occupait une partie de l’ex-Hôtel Central (actuel Marriott-Grand-Place) mais brûla complètement en 1890;

    -L’Olympia (n°7), inauguré en 1897, ce petit café-concert devait se transformer ultérieurement en un vrai théâtre : le Théâtre-Concert de l’Olympia. C’est à l’Olympia que fut jouée, le 10 mars 1910, la première du Mariage de Mlle Beulemans. En 1930, le théâtre de l’Olympia devint le cinéma Ambassador, qui fut longtemps consacré aux films pour enfants (je l’ai également fréquenté !), avant de disparaître à son tour.

    -Le Poulailler (n°4), fut un cabaret renommé durant les années 1930-1940. Il était animé par un humoriste du nom de Marcel Antoine, dit « Slache », et par sa pianiste, Christiane.

    -La Brasserie Flamande (n°16) qui n’avait d’ailleurs de « flamande » que le nom et le style de la décoration intérieure, également agrémentée de tableaux muraux représentant des vues du Vieux Bruxelles. L’établissement offrait le service de salles pour réunions et banquets. Après la seconde guerre mondiale, cet établissement connut encore quelques heures de gloires, grâce à son chef Matagne, puis vint le jour où il se transforma en dancing, puis en snack-bar… La grande salle de la vieille Brasserie Flamande, fut aménagée en théâtre par un acteur populaire du nom de Darman. Nouveau Théâtre de la Bourse, il ne survécut pas longtemps au décès de Darman, survenu en 1959. En février 1965, il devait devenir le Beursschouwburg, réellement flamand celui-là, et donc ouvert aux productions des cercles flamands d’art dramatique.

     

    Ajoutons que l’on trouve aussi un hôtel dédié à la mémoire de l’échevin bruxellois : le Orts Hôtel, situé au coin de la rue Auguste Orts et de la rue des Poissonniers.

     

    Eric TIMMERMANS

     

    Sources : Dictionnaire d’histoire de Bruxelles, sous la direction de Serge Jaumain, Prosopon, 2013, p.36 et 40-41, p. 93-94, p. 597 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p.18-22, p.242-244 / Ils ont choisi Bruxelles, Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004, p.11, P. 227, p. 244-245 /Fontaine Anspach, www.ebru.be, 2016 / Centre historique de Bruxelles : les fontaines, www.horizon-nomade.com

  • La rue du Tabora.

     

     

    papa.JPG


    Mon père, Pierre   GODENS,  est le premier 'blanc' à gauche, avec une belle moustache et un revolver à la ceinture.

    Je ne connais pas la date exacte de cette photo.

    Derrière lui, il y a le Mwami (LE  ROI)  MUSINGA, qui n'avait pas besoin d'un tabouret... il était

    vraiment aussi grand !!!

     

    Un petit mot d'explication pour vous :

     

    Pour info, mon père est né  en mai 1891 (décédé en août 1972).

     

    Il est parti en Afrique la première fois en 1912   - il avait 21 ans et avait vendu son cadeau d'anniversaire (un fusil reçu de son parrain, puisqu'il partait au Congo....!!!!!) pour se payer un billet de 3e classe sur un bateau partant d'Anvers. 

    La traversée durait environ 3 semaines  -  et je pense même qu'il y avait une escale aux Canaries ....si  je me souviens  bien de ce qu'il m'a raconté plus tard !

     

    Il avait des contrats vraiment très bien payés pour l'époque (Firme Gillespie, Firme Delcommune) - il allait dans la brousse récolter  notamment du copra qu'il amenait en pirogue, jeep, ou autre moyen de locomotion jusqu'aux bateaux qui rentraient

    en Europe  -   mais, entendant  que  SON  PAYS  était en guerre, il a donné son préavis et est allé s'engager sous les drapeaux ...

    Il a ainsi fait la  'Campagne de l'Est Africain Allemand',  et a participé à la "Prise de Tabora" avec le Général TOMBEUR qui, plus tard, par décision royale, a pu s'appeler : le Général Tombeur de Tabora...

     

    En tout, mon père a fait 12 ans d'Afrique, mais à une époque où, dans la brousse,  ses  'boys' devaient creuser un trou pour en faire 'des toilettes'.

     

    Il a même passé tout un terme en étant LE  SEUL   HOMME BLANC  dans la province de l'Equateur -  un   terme c'était 3 ans, sans revenir au pays !!!

     

    Cela se passait dans un tout autre monde, une autre période, un temps tellement éloigné et différent de notre monde actuel tellement différent qu'on a peine à le croire....

     

    Pendant ses 12 années d'Afrique, mon père a quasi parcouru tout le Congo 'Belge'; il est passé par toutes ses provinces et a aussi fait 'le Rwanda Burundi' comme on l'appelait alors.

     

    Plus tard, il a ouvert un café rue Ropsy Chaudron  (près des abattoirs) - là où ma sœur et moi  nous avons grandi.  C'était l'époque où

    les premiers 'noirs' arrivaient et ouvraient leur valise remplie de chiques, de lards, de barres de cacahuètes... pour les vendre aux clients

    du bistrot.  Et, un jour, un de ces 'noirs' a  reconnu mon père comme le 'blanc' qui était là-bas  et ils ont commencé à parler dans un de leurs

    dialectes congolais.   Mon père en parlait trois : le lingala, le kiswaheli et le ??????   j'ai oublié le 3e.  C'étaient des situations amusantes ! 

     

    Mon père n'est allé à l'école que jusqu'à ses  12 ans (rien que les primaires), puis il a essayé de travailler avec son père qui était plombier -

    mais, étant trop chétif pour porter le lourd sac du plombier, il a laissé tomber -  ensuite à 16 ans 1/2 il s'est engagé dans la cavalerie à Liège....

    et puis cela a été l'Afrique... Entre tout ça, il a appris à lutter (lutte gréco romaine et lutte libre) et au  ''Congo Belge'' un  médecin américain

    lui a appris à masser... ce qu'il faisait réellement très bien (notre gynécologue lui demandait de masser son épouse après son accouchement

    et le recommandait auprès de ses confrères).    Enfin, tout ceci cher Monsieur, pour vous situer le  'personnage' !

    C'était vraiment  'quelqu'un'  mon père !

    Excusez-moi d'avoir été aussi 'longue', juste pour vous envoyer une photo...  SA  photo, mais je voulais que vous fassiez un peu sa connaissance,

    de façon à vous le rendre un peu moins impersonnel.

     

    Je vous souhaite une excellente soirée.  Bien à vous,

    Nelly GODENS.

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  • Fontaines de Bruxelles (1)




    LES FONTAINES DE BRUXELLES (1) : Les fontaines des Petit et Grand Sablons.

    I.La fontaine d’Egmont et Hornes au Petit Sablon.

    I.1.Le nouvel Etat belge à la recherche de « symboles nationaux ».

     

    La plus ancienne photo connue de la Grand-Place date de 1856 (Jean d’Osta). Cette année-là, on décida d’édifier sur ladite Grand-Place, une fontaine monumentale célébrant le 25e anniversaire du règne du roi Léopold Ier. Mais ce n’est pas, nous le verrons, cette fontaine à l’existence bien éphémère qui nous intéresse ici.

     

    A cette époque, le jeune royaume de Belgique s’inquiétait des événements qui se déroulaient chez son puissant voisin français. En 1848, une révolution avait fait basculer la monarchie et avait débouché sur l’établissement de la IIe République. Plus inquiétant encore, le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte se faisait proclamer Empereur des Français sous le nom de Napoléon III.

     

    De quoi donner des sueurs froides au jeune Etat belge qui se souvenait des irruptions républicaines françaises de la fin du 18e siècle et du règne impérial de Napoléon Ier dans les quatorze premières années du 19e. Ces craintes étaient d’autant plus justifiées que Napoléon III nourrissait effectivement des vues annexionnistes envers le jeune royaume de Belgique qui, paradoxalement, pratiquait alors une politique de francisation généralisée (en réaction au régime hollandais notamment), mais qui accueillait aussi sur son territoire nombre d’opposants français au régime de « Napoléon le Petit », dont le plus célèbre est, sans conteste, Victor Hugo.

     

    Il fallait donc multiplier les actes et les symboles patriotiques, afin d’accréditer la thèse, pourtant pas forcément évidente, de l’existence d’une « nation belge » éternelle et faite pour l’éternité. Pour ce faire, on va enrégimenter dans les livres d’histoire, nombre de personnages historiques que l’on qualifiera de « Belges », alors que le terme leur était généralement bien peu commun et que les idées même d’ « Etat-national » et de « citoyenneté », idées nées avec la Révolution française de 1789, leur était inconnue.

     

    I.2.Les comtes d’Egmont et de Hornes, élevés au rang de « héros nationaux belges ».

     

    Nombreux furent donc ces personnages qui se virent délivrer un passeport belge ! On citera pêle-mêle Ambiorix, Bruegel, Vésale, Mercator, Charles-Quint et ce personnage qui nous intéresse ici tout particulièrement : le comte Lamoral d’Egmont. Nous n’allons pas refaire l’histoire du Compromis des Nobles et de la Révolte des Gueux (voir, à ce sujet : http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/12/10/le-quartier-du-petit-sablon-et-ses-gueux.html ). Rappelons simplement que  les figures des comtes d’Egmont et de Hornes ont été longtemps présentées comme des « héros nationaux belges » qui résistèrent vaillamment au cruel pouvoir du roi d’Espagne Philippe II et de son âme damnée, le duc d’Albe, avant de se faire héroïquement décapiter sur la Grand-Place, le 5 juin 1568. Une vision manichéenne qui a, depuis, été largement nuancée par les historiens…


    fontaines

    Photo n° 1

    Mais au 19e siècle, dans le contexte que nous avons décrit, l’image de la résistance des comtes d’Egmont et de Hornes au régime espagnol, va être utilisée pour galvaniser le nouveau patriotisme belge. C’est particulièrement vrai pour le comte Lamoral d’Egmont qui, à l’époque de Charles-Quint, s’était distingué sur les champs de batailles, remportant notamment les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines contre les armées du roi de France. Le mythe national centré sur les personnalités d’Egmont et Hornes ne faisait toutefois pas l’unanimité. Si le parti libéral, notamment, voyait en eux des résistants au pouvoir théocratique espagnol, pratiquement des « libres-penseurs », le parti catholique, lui, les percevait plutôt comme des traîtres au légitime pouvoir de Sa Majesté Très Catholique, le roi d’Espagne Philippe II. Et cette question, débattue quatre siècles après les faits, fit l’objet de disputes homériques au niveau des édilités locales et nationales !

     

    I.3.La fontaine d’Egmont et Hornes : de la Grand-Place au Petit Sablon.


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    Devant la Maison du Roi

    On se décida malgré tout à commander, à Charles-Auguste Fraikin (1817-1893) et sur proposition du Ministre de l’Intérieur Charles Rogier, un monument dédié aux comtes d’Egmont et de Hornes. C’est d’ailleurs dans ce but que la Ville de Bruxelles fit l’acquisition, en 1825, de la Maison du Roi (Broodhuis) et qu’elle en entama la restauration. Pour des raisons que nous exposerons ultérieurement, le square du Petit Sablon paraissait le plus approprié pour accueillir le monument dédié aux comtes d’Egmont et de Hornes. Malgré cela, le conseil communal de Bruxelles vota, à une courte majorité, en faveur de la Grand-Place, lieu d’exécution, il est vrai, des deux comtes rebelles. Le monument fut dévoilé le 16 décembre 1864. Il s’agissait d’une grande fontaine, surmontée de deux statues à l’effigie (plus ou moins romantique) des comtes d’Egmont et de Hornes. Après bien des discussions, le groupe fut finalement placé devant les escaliers de la Maison du Roi.

     

    Mais il n’y a pas la moindre fontaine devant la Maison du Roi, me direz-vous ! C’est exact, puisqu’elle a été transférée depuis bien longtemps au Petit Sablon. Mais pourquoi au Petit Sablon ? Parce que celui-ci est situé non loin de l’ancien emplacement du palais de Culembourg (sis rue des Petits Carmes, ancienne caserne des grenadiers ; il fut rasé par les Espagnols, le 28 mai 1568), où fut concocté le « Compromis des Nobles » (décembre 1565) et où se tint le « Banquet des Gueux » (avril 1566), et parce qu’il s’étend face au palais…d’Egmont, tout simplement. De fait, c’est Lamoral d’Egmont qui achèvera la construction du palais qui porte encore son nom aujourd’hui. En 1564, il fit d’ailleurs organiser un tournoi à l’emplacement de l’actuel parc du Petit Sablon.

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    Photo n° 2

    Malgré les travaux de restauration entrepris près de quarante ans avant l’érection du monument dédié à Egmont et Hornes, la Maison du Roi se porte mal et exige de nouvelles transformations, pour ne pas dire, une refonte complète. En 1877, soit à peine treize ans après son inauguration, le monument-fontaine est temporairement écarté de la Grand-Place. Le 15 janvier 1879, le conseil communal décida, à l’unanimité, de transférer le groupe au Petit Sablon. Depuis cette époque, celui-ci constitue le cœur d’un square inauguré en 1890 et conçu par Henri Beyaert, soit un jardin de style Renaissance consacré à d’illustres personnages recrutés, comme nous l’avons dit, pour les besoins de la cause du « patriotisme belge ».

     

    Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p.134, 136, 295 / De la Halle au Pain au Musée de la Ville – Huit siècles d’histoire de Bruxelles, B. Vannieuwenhuyze, M-C. Van Grunderbeek, P. Van Brabant, M. Vrebos, Historia Bruxellae, 2013, p.34 -35 / Les Comtes d’Egmont et de Hornes – Victimes de la répression politique aux Pays-Bas espagnols, Historia Bruxellae, G. Janssens, 2013, p.32-38 / Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain, Prosopon, 2013, p.296 / Bruxelles est malade, Michel Michiels, 1996 (via www.ebru.be).

     

    II.La fontaine de Minerve au Grand Sablon.

    II.1.La fontaine de Thomas Bruce, lord anglais et jacobite.

     

    En 1696, un pair de Grande-Bretagne, -(m (agnae) Brit (anniae), selon la formule latine reprise dans l’une des inscriptions de la fontaine du Sablon- , du nom de Lord Thomas Bruce (1656-1741), 2e comte d’Aylesbury et 3e comte d’Elgin, forcé de s’exiler en raison de sa fidélité à Jacques II (James Stuart), vint à Bruxelles et s’installa dans un hôtel situé dans le haut du Sablon. Par gratitude envers l’hospitalité agréable et salutaire (Hospitio jucundo et salubri) dont il bénéficia, Lord Bruce fit ériger dans le bas de la place du Sablon, une fontaine monumentale, à l’emplacement même du Zavelpoel (« bassin de sable », terme thiois qui, dit-on, désigne le marécage sablonneux qui, jusqu’en 1615, occupait la moitié nord de l’actuelle place du Grand Sablon). En réalité, le terme « poel » désigne un abreuvoir pour les animaux et une réserve d’eau en cas d’incendie. Le réservoir fut comblé en 1615 et remplacé par une fontaine, en 1661, jusqu’à ce qu’elle se vit remplacée par la fontaine monumentale dont nous allons vous conter les origines et l’histoire.

     

    Aujourd’hui encore, sur cette fontaine, une formule de reconnaissance en latin rappelle l’hospitalité que Bruxelles accorda à Lord Bruce :

     

    « Thomas Bruce Comes Ailesb (uriensis) m (agnae) Brit (anniae) par Hospitio apud Bruxellas XL annis Usus jucundo et salubri, De suo poni testamento jussit Anno MDCCXL ».

     

    Le comte anglais commanda la construction de cette fontaine en 1740 mais ne devait jamais la voir construite de son vivant. Par contre, son exécuteur testamentaire, à savoir son héritier, John Bruce (lien familial non-précisé), se fit un devoir de respecter ses dernières volontés et c’est ainsi que fut élevée, au Sablon, la fontaine que l’on doit au sculpteur Jacques Bergé (1693-1756). Le groupe fut placé le 4 novembre 1751, signé « J. Bergé Bruxell. » mais il est daté de 1740 (année de la commande du monument par Lord Bruce).

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    Sur l’autre face du monument, une autre inscription latine précise que, onze années plus tard, « alors que la paix était raffermie par toute la terre », son héritier John Bruce se chargea d’ériger la fontaine, « au temps où régnaient dans le bonheur et dans la gloire, après avoir reconquis l’héritage paternel, François de Lorraine, empereur des Romains, et Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Charles VI ». Et nous reviendrons sur la mention à Charles de Lorraine, « gouverneur des Belges »… :

     

    « Undecim vero post annis Pace unique terrarum firmata Joannes Bruce haeres erigi curavit, Francisco Lotharingo Rom. Imperium Et Maria Theresia Caroli VI f (ilia) Regna paterna fortiter vindicata Feliciter et gloriose tenentibus Carolo Lothar (ingo) Belgii gubernatore ».

     

    II.2.Contexte et anachronismes historiques : les Pays-Bas méridionaux et la guerre de succession d’Autriche.

     

    Que l’on retrouve les armoiries, la devise familiale et les remerciements de Lord Bruce sur le devant du piédestal de la fontaine n’a rien d’étonnant. La référence à l’Empereur François Ier et à son épouse Marie-Thérèse peut, quant à elle, difficilement être l’œuvre de Thomas Bruce, tout simplement parce que celui-ci est décédé en 1741, soit quatre années avant que Marie-Thérèse d’Autriche ne fasse élire son époux (depuis 1736), François-Etienne de Lorraine, sur le trône impérial (1745-1765), sous le nom de François Ier, devenant alors elle-même impératrice consort des Romains (1745-1780). Thomas Bruce a, moins encore, pu saluer, à l’issue de la guerre de succession d’Autriche (1748), l’accomplissement de la volonté autrichienne de voir Marie-Thérèse succéder à son père Charles VI sur le trône d’Autriche (Pragmatique Sanction), puisqu’il était mort, sept ans auparavant ! 

     

    Or, ces références à la « paix raffermie par toute la terre » et à la « reconquête de l’héritage paternel » (de Marie-Thérèse) par François Ier, font bel et bien référence à la conclusion de la guerre de succession d’Autriche (1740-1748). Celle-ci fit entre 100.000 et 450.000 morts en huit ans. Nombre de batailles de cette guerre furent livrées dans nos contrées, notamment le siège de Bruxelles (janvier et février 1746), capitale des Pays-Bas autrichiens, et la bataille de  Fontenoy (11 mai 1745), rendue célèbre par la phrase prêtée au comte d’Anterroches (1710-1785) : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » ou, suite à ce qui fut interprété comme une provocation d’un officier anglais du nom de Lord Charles Hay : « Monsieur, nous n’en ferons rien ! Tirez vous-mêmes ! ».

     

    Qui donc, dès lors, a bien pu faire faire apposer ces inscriptions apparemment anachroniques sur les faces de la Fontaine de Minerve ? Il nous faut chercher du côté du nouveau gouverneur des Pays-Bas autrichiens : Charles-Alexandre de Lorraine. Celui-ci est d’ailleurs cité dans l’une des inscriptions de la fontaine. Quoi de plus normal, me dira-t-on, puisque Charles de Lorraine fut gouverneur des Pays-Bas méridionaux autrichiens de 1741 à 1744 et de 1749 à 1780.

     

    Certes. Mais Charles de Lorraine fut choisi comme gouverneur des Pays-Bas méridionaux en avril 1741 et il prit ses fonctions au mois d’août de la même année. Et en raison de la guerre de succession d’Autriche, il ne put réellement prendre son poste qu’en 1744…et encore ! S’il fit son entrée à Bruxelles, le 26 mars 1744, il devait, deux mois plus tard, reprendre le commandement de l’armée du Rhin. Ce n’est que le 24 avril 1749 qu’il put, finalement, entamer son gouvernorat. C’est dire que Lord Thomas Bruce n’a pas pu –ou alors si peu !- le connaître comme gouverneur des Pays-Bas méridionaux…et non de la « Belgique » ou des « Belges », tel qu’indiqué dans l’inscription de la fontaine : un anachronisme de plus !

     

    Les Pays-Bas méridionaux autrichiens regroupaient, grosso modo, l’actuelle Belgique (moins la Principauté de Liège) et le Grand-Duché de Luxembourg, de même que des populations de langue germanique et de langue romane, restées fidèles au catholicisme au lendemain de la scission des anciennes Provinces Unies, lors des guerres de religion du 16e siècle. La référence à la Belgique ou aux Belges (« Belgii ») de l’inscription latine ne désigne aucun Etat de ce nom, puisqu’il n’existât pas de structure étatique belge dénommée ainsi avant 1830 (si l’on excepte les désastreux Etats belgiques unis de 1790…). Il s’agit donc d’un rappel quelque peu romantique de la Gaule Belgique romaine, dont le nom fut semble-t-il exhumé au 15e siècle, après des siècles d’oubli, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui voulut ainsi renforcer la cohérence de ses pays de « Par-Deçà » (nos contrées) et ses pays de « Par-Delà » (Bourgogne et Franche-Comté).

     

    La guerre de succession d’Autriche se termine donc en 1748. Charles de Lorraine débute réellement son gouvernorat en 1749. Le 4 novembre 1751, à la demande de l’exécutant testamentaire de Thomas Bruce, John Bruce donc, la Fontaine de Minerve est élevée au Grand Sablon, ornée d’inscriptions et de symboles dont Lord Bruce ne pouvait évidemment connaître la signification onze ans auparavant. En fait, les inscriptions ont été composées par un certain Roderic de Cologne…conseiller intime de Charles de Lorraine !

     

    II.3.Thomas Bruce et la Glorieuse Révolution : autre temps, autre guerre…

     

    La présence de notre lord anglais à Bruxelles ne trouve donc pas son origine dans la guerre de succession d’Autriche, mais dans des événements qui se déroulèrent en Angleterre, à la fin du 17e siècle. Ils sont connus sous le nom de « Glorieuse Révolution ». En 1688, le roi Jacques II d’Angleterre et d’Irlande, un Stuart, également roi d’Ecosse régnant sous le nom de Jacques VII, est détrôné par un coup d’Etat protestant mené par une armée hollandaise de 25.000 hommes, dont plus de 7000 huguenots français. Or, Thomas Bruce est un jacobite, c’est-à-dire un partisan de Jacques II, souverain catholique aux tendances absolutistes avérées. De cette révolution, bien moins pacifique qu’on ne veut l’avouer généralement, le pouvoir du Parlement se voit renforcé par rapport au pouvoir royal.

     

    Suite au débarquement des troupes hollandaises du prince Guillaume III d’Orange en Angleterre, Thomas Bruce fut l’un des cinq pairs d’Angleterre qui restèrent fidèles à leur souverain Jacques II. Malgré la supériorité numérique de son armée, Jacques II préféra prendre la fuite vers la France, où il voulait se placer sous la protection de Louis XIV. Lord Thomas décida d’accompagner son roi jusqu’à Rochester. Mais le souverain tenta sans succès de rallier le continent après avoir supposément jeté le grand sceau d’Angleterre dans la Tamise ! Quelques jours plus tard, sans doute le 18 décembre 1688, il fut arrêté dans le Kent et placé en détention. Voulant éviter d’en faire un martyr, Guillaume III le laissa s’échapper vers la France quelques jours plus tard, soit le 23 décembre. Mais en mars 1689, Jacques II débarqua en Irlande, avec le soutien des armées du Roi Soleil. Il bénéficia aussi de l’appui du parlement irlandais, mais ses troupes furent vaincues à la bataille de la Boyne, le 1er juillet 1690. S’en suivit un deuxième exil français, cette fois, définitif. On estime à 40.000 le nombre de partisans de Jacques II ou jacobites, qui trouvèrent refuge en France au lendemain de ces événements. Ils y constitueront la Cour jacobite de Saint-Germain-en-Laye et la puissante communauté des Irlandais de Nantes (les rangs jacobites furent composés à 60 % d’Irlandais).

     

    Et qu’advint-il de Thomas Bruce ? Par deux fois abandonné par son souverain, il resta malgré tout en Angleterre. Mal lui en pris. En 1695, Lord Bruce fut accusé d’avoir conspiré, en vue de rétablir Jacques II sur le trône, puis fut emprisonné à la Tour de Londres. Il put toutefois éviter l’exécution et prit à son tour la route de l’exil. Et celle-ci le mena à Bruxelles où il vécut une quarantaine d’années et où il décéda le 16 décembre 1741. Pour ce partisan de la monarchie catholique, le choix de s’exiler dans les Pays-Bas espagnols (1556-1713) ou/et autrichiens (1713-1789) n’a pas de quoi surprendre. Soulignons toutefois que dans le contexte de la guerre de succession d’Autriche, les jacobites, rangs dont Lord Bruce était issu, étaient les alliés du royaume de France, alors que le royaume de Grande-Bretagne (1707-1800), avec lequel il avait fait le choix de prendre quelques distances, était l’allié des Habsbourg d’Autriche. Mais cette guerre ne devait pas concerner Lord Bruce, puisqu’il décéda un an environ après son commencement, à l’âge de 85 ans.

     

    II.4.La Fontaine de Minerve de 1751 à nos jours.

     

    On retrouve les armoiries du comte d’Ailesbury sur les deux faces principales du socle. A leur base, deux cracheurs déversent de l’eau dans une vasque soutenue par des escaliers en pierre bleue. De chaque côté des masques cracheurs on trouve, gravées, les trois premières et les trois dernières lettres de la locution latine Fuimus (« Nous fûmes »), devise de la famille Bruce rappelant qu’ils furent rois d’Ecosse au 14e siècle.

     

    De fait, Thomas Bruce est un descendant de Robert Bruce (ou Robert de Bruce) qui fut roi d’Ecosse sous le nom de Robert Ier, de 1306 à 1329. C’est un contemporain de William Wallace, ce chevalier écossais qui mena la lutte contre l’occupant anglais et qui fut rendu célèbre, sous les traits de l’acteur Mel Gibson, dans le film Braveheart (1995). A la fin de ce film, les Ecossais, sous les ordres de Robert Bruce (dont le rôle est tenu par l’acteur Angus Macfadyen), lancent la charge contre les troupes anglaises et remportent une grande victoire. Cet affrontement est connu sous le nom de bataille de Bannockburn. Celle-ci se déroula les 23 et 24 juin 1314.

     

    Le socle est surmonté d’un groupe en marbre blanc de Gênes que l’on doit, comme nous l’avons dit, à Jacques Bergé qui l’a lui-même utilisé sur base d’un dessin du comte de Calemberg. Il représente la déesse Minerve assise, tenant un médaillon aux effigies de François Ier et de Marie-Thérèse. Minerve est perçue comme l’aspect romain de la déesse hellénique Pallas Athéna. Celle-ci, déesse de la Guerre ou, plus précisément, de l’art de la Guerre, basé sur l’intelligence calculatrice, fait pendant à Arès, dieu de la Guerre volontiers présenté comme balourd, brutal et bien souvent stupide. Les Grecs distinguaient clairement ces deux approches de la guerre. Les Romains ont assimilé Athéna à Minerve, mais le lien entre Mars et Arès est loin d’être aussi évident, Mars étant respecté à Rome, bien plus qu’Arès ne l’était en Grèce.

     

    Deux angelots nus et ailés, semblables à Cupidon, accompagnent la déesse Minerve. L’un, soufflant dans une trompette, représente la Renommée. L’autre, doté d’une cruche, symbolise l’Escaut. Un troisième angelot, incarnant la Guerre, se tient derrière la déesse dont il tient le bouclier orné de la tête de la gorgone Médusa et dont il tenait aussi la lance…aujourd’hui disparue. Le médaillon tenu par Minerve figure, comme nous l’avons dit, les portraits de Marie-Thérèse et de François Ier. Une plaque de nivellement indique aussi l’altitude de ce point de Bruxelles : 49,31 m au-dessus du niveau de la mer. A noter encore qu’en 1797, les révolutionnaires français occultèrent les inscriptions et les armoiries, et enlevèrent (temporairement) les statues. La Fontaine de Minerve fut restaurée en 1999.

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    Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 293-294 / Guide illustré de Bruxelles, Tome 1, , Guillaume Des Marez, 1918 (via www.ebru.be) /Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain, Prosopon, 2013, p.337 .

     

     

    Eric TIMMERMANS.

  • Remparts et portes des 1ère et 2ème enceintes de Bruxelles.

             REMPARTS ET PORTES DES 1ère et 2ème ENCEINTES DE BRUXELLES

     

    « Qu’on s’imagine le puissant intérêt et l’aspect saisissant que présenterait notre ville si nos pères, tout en renversant les murailles qui étreignaient l’expansion de la cité, avaient isolé, en les conservant, les portes si curieuses et si pittoresques des deux enceintes. Notre commune serait semée aujourd’hui de monuments originaux, de spécimens de l’architecture d’autrefois, tranchant, par leur aspect fruste et étrange, sur l’uniformité des constructions modernes, et l’étranger viendrait les contempler, comme il va à Rouen…Nous devons regretter amèrement que ces témoins du passé aient disparu. » (Charles Buls, Bourgmestre de Bruxelles, au Conseil communal du 27 février 1888, dans « Bruxelles, notre capitale », L. Quiévreux, p. 158). Précisons toutefois que les sublimes vestiges du Vieux Rouen vantés, à juste titre, par Charles Buls, ont eu largement à souffrir de la seconde guerre mondiale : l’incendie de juin 1940 et les bombardements de 1944 ont entrainé la destruction de 28,5 ha dans la zone de 95 ha délimités par l’enceinte du 12e siècle….

     

    1. Deux remparts ou trois ?

     

    La ville de Bruxelles fut, durant son histoire, dotée de deux enceintes, l’une élevée au 12e siècle et l’autre au 14e siècle, et chacune fut percée de sept portes. C’est là un fait historiquement établi. Toutefois, nous verrons que d’autres portes furent ultérieurement ajoutées et qu’il convient de ne pas les confondre – erreur que commettent régulièrement de nombreux Bruxellois eux-mêmes - avec ce que nous appellerons, afin de les distinguer, les quatorze « portes historiques » des deux enceintes de Bruxelles.

     

    En outre, selon certaines hypothèses, un rempart – ou, plus précisément, une ligne de défense - aurait été élevé avant celle du 12e siècle. Ainsi, M. Paul Bonenfant, ancien archiviste de l’Assistance publique, basant ses recherches sur une curieuse particularité relevée par Des Marez, archiviste de la ville de Bruxelles, révèle qu’en 1694, les graissiers (marchands de volaille et de produits laitiers) demandèrent la permission d’agrandir leurs locaux jusque sur l’ « ancien rempart ».

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La maison des graissiers n’était autre que l’actuelle Brouette, qui est aujourd’hui une taverne située aux numéros 2-3 de la Grand-Place, mitoyenne du Roi d’Espagne, établissement qui forme, lui, l’angle de la rue au Beurre. Or, les historiens s’accordent pour dire qu’il n’y a jamais eu de rempart entre la Grand Place et ce qui est aujourd’hui l’arrière de la Bourse. Quel « ancien rempart » les graissiers pouvaient-ils donc bien évoquer ?

     

    Examinant le plan de Martin de Tailly (1639), M. Bonenfant découvrit près de l’ancienne église des Récollets (qui s’élevait sur l’actuel emplacement de la Bourse), un mur de défense doté d’une tour, ledit mur étant orienté parallèlement à la direction de la Senne. Selon M. Bonenfant, cette ligne de défense, probablement édifiée à la fin du 10e siècle et laissant la Grand Place à l’extérieur de son enceinte, aurait eu pour mission de protéger le castrum de l’Île St-Géry.

     

    « Préoccupé de fournir des éléments nouveaux à cette théorie, M. Van Hamme a exploré la cave du 31 de la rue au Beurre, car la ligne du rempart, telle que l’établit M. Bonenfant, se superpose exactement au côté sud de la rue au Beurre. » (Bruxelles, notre capitale, p. 86). De fait, dans la cave du n°31 de la rue au Beurre (adresse de la Maison Dandoy, renommée pour la haute qualité et la grande variété de ses biscuits), ont été découverts des blocs de grès lédien maçonnés dans les briques. On pouvait donc s’attendre à retrouver des vestiges de la ligne de défense du 10e siècle derrière les maisons de la rue au Beurre.

     

    En outre, « les travaux d’approfondissement de la cave de la maison de la rue au Beurre ont ramené au jour un crâne humain, une entrave de fer et une cruche en grès. La cruche a été datée du XVme siècle. L’entrave devait emprisonner le poignet du captif. Serait-ce dans une cellule de l’enceinte ? Le crâne, conservé pendant longtemps, a malheureusement disparu. » (Ibid.). 

     

    1. La première enceinte.

     

    Portes de la ville de Bruxelles,

     

    II.1.Bref historique de la première enceinte.

     

    La construction de la première enceinte de Bruxelles trouve son origine dans certains événements survenus dans le courant des 11e et 12e siècles. A cette époque, les habitations se multiplient dans la vallée de la Senne et le castrum de Saint-Géry, même renforcé de steenen, ces maisons « en dur » (steenen vient du thiois « steen » qui signifie « pierre ») qui remplacent progressivement les vieilles maisons de bois, n’est plus en mesure d’en assurer la défense. Aussi, le comte de Louvain, Lambert II Balderic, décide-t-il de quitter l’île Saint-Géry, située en zone marécageuse, et d’édifier, semble-t-il entre 1040 et 1047, le nouveau château ducal sur le Coudenberg (actuelle place Royale).

     

    Le Coudenberg est une colline voisine de ce qui allait devenir la collégiale des SS. Michel-et-Gudule (actuelle cathédrale Saint-Michel), suite au transfert, à la même époque, des reliques de sainte Gudule, jusque là conservées dans la chapelle castrale de Saint-Géry. Les centres des pouvoirs politique et religieux se déplacent donc, au rythme de l’élargissement de la cité. Ces évolutions réclament  l’édification d’un rempart adapté à la situation nouvelle.

     

    « La construction de la première enceinte, promise aux Bruxellois par le duc de Brabant, Henri Ier (1190-1235) fut organisée et financée par la Ville elle-même ; l’ensemble fut terminé dans le courant du XIIIe siècle. » (La Porte de Hal, L. Wullus, p. 4). Il s’agit d’une muraille, haute de 6 à 7 m, sur arcades insérées dans d’importantes levées de terre, type de construction que l’on retrouve dans tout le duché de Brabant, notamment à Binche et à Nivelles. Ladite enceinte, jalonnée de 50 tours de guet reliées entre elles par des pans de mur nommés courtines, était percée de sept portes, mais afin de faciliter les relations entre le centre-ville et les constructions bâties extra-muros, l’on perça en outre, dès 1289, cinq portes secondaires nommées « wickets ». Les abords de la muraille étaient défendus par un fossé, à certains endroits, rempli d’eau et entouré de marais (nord), à d’autres endroits, sec et relativement étroit (est). L’enceinte proprement dite, d’une longueur de 4 km environ, était, en outre, jalonnée d’une cinquantaine de tours de guet reliées entre elles par des pans de murs appelés courtines.

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    Une vue de la première enceinte, rue de Bréderode.

    La première enceinte englobe l’île Saint-Géry, le premier port de bord de Senne, les collines du Treurenberg, incluant la première collégiale romane des SS. Michel et Gudule, le Coudenberg avec le château ducal, sans oublier la Grand Place. Mais Bruxelles poursuit son expansion. Ainsi peut-on noter la construction, hors des murs, de l’église Notre-Dame de la Chapelle -la présence d’une chapelle à l’endroit où se dresse actuellement cette église est attestée par une charte datée de l’année 1134, signée de la main du duc de Brabant, Godefroid le Barbu- de même que d’un poste avancé que l’on nommera, pour des raisons que nous évoquerons plus avant, la Porte à Peine Perdue (du côté de la rue Rempart des Moines), édifiée au début du 14e siècle.

     

    Après la mort de Jean III de Brabant (1312-1355), suivit un conflit de succession qui amena le comte de Flandre Louis II de Maele, à investir Bruxelles. C’est là que l’on place l’épisode de la révolte d’Everard t’Serclaes qui, à la tête de quelques dizaines d’hommes, entra dans Bruxelles, jeta à bas le drapeau flamand que Louis de Maele avait fait hisser à la fenêtre de la Maison de l’Etoile, sur la Grand Place, et chassa les Flamands de la ville.

     

    Toutefois, le rempart ayant largement montré les limites de son efficacité militaire, l’on décida d’en construire un second qui devait accroître grandement l’étendue de la cité et lui donner globalement l’aspect d’un pentagone. Le démantèlement de la première enceinte s’étala, selon les quartiers, du 16e au 18e s, ce qui signifie que les premier et deuxième remparts coexistèrent durant près de quatre siècles (du 14e au 18e). 

     

    Après la destruction ou l’utilisation à des fins non-militaires de ses portes et de ses « wickets » (portes secondaires), la première enceinte fut conservée aux moyens de strictes mesures de protection. Ainsi, par exemple, durant tout le 16e siècle, était-il interdit de faire pousser des vignes aux abords des murs, celles-ci provoquant le déchaussement des pierres de la muraille. Quant aux tours, parfois utilisées comme entrepôts, parfois incluses dans les habitations, elles bénéficièrent de la même protection que les courtines. Ce n’est qu’au 16e siècle que la première enceinte fut totalement démilitarisée et cédée aux particuliers. Elle sera peu à peu absorbée par l’habitat urbain.

     

    Mais au 19e siècle, sous prétexte, plus ou moins justifié, de « modernité » et d’ « assainissement », on entreprit de colossaux travaux de rénovation urbaine. Il en fut ainsi des travaux de voûtement de la Senne, compris entre 1867 et 1871. Il en fut ainsi, aussi et surtout, de cette ogresse par trop célèbre, connue sous le nom de « Jonction Nord-Midi », qui saccagea la ville un siècle durant, les travaux ayant commencé au 19e siècle pour se terminer plus que laborieusement…en 1952. De nombreux édifices et maisons furent détruits, de même que nombre de vestiges de la première enceinte que l’on retrouva sous l’habitat urbain. Les quelques vestiges qui purent être sauvés ne le furent que par la volonté de quelques personnes, tel que le bourgmestre Charles Buls, grand défenseur du patrimoine bruxellois.

     

    II.2.Portes et « wickets » de la première enceinte.

     

    II.2.a.Les sept « portes historiques » de la première enceinte.

     

    S’il existe encore un certain nombre de vestiges du premier rempart de Bruxelles, il n’existe plus de trace de ses sept « portes historiques ». Nous en connaissons toutefois l’emplacement :

     

    La Steenpoort (ou Porte de Pierre) était située au coin du boulevard de l’Empereur et de la rue de Rollebeek. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Hal.

     

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La Porte du Coudenberg (ou Porte de Namur) était située au coin de la rue de Namur et de la rue de Bréderode. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Namur (aussi est-il préférable, afin d’éviter les confusions, d’user du nom de « Porte du Coudenberg » plutôt que de celle de « Porte de Namur », pour désigner la porte de la première enceinte)..

     

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    L’aspect rustique de la Porte du Coudenberg étonne. La construction de l’environnement, avec une tourelle aux pignons à gradins, coupe la ligne des remparts crénelés. A droite du dessin (Cobergh, daté : 30 di seth 1613.) le dessinateur a représenté un coin de l’auberge dont l’enseigne à potence porte l’esquisse d’un porc. Un monceau de bûche, soigneusement rangées, rappelle la dureté des hivers. Une entrée aux piliers de bois donne accès de l’établissement, dont le domaine est représenté clôturé. Une charrette à deux roues repose près de la clôture. Deux hommes, côté à côte, regardent les champs. Un personnage à cheval s'apprête à franchir la porte de sortie. (Bruxelles Jadis, Van Hamme, page 79)

    La Porte du Treurenberg (ou Porte Sainte-Gudule) était située derrière la cathédrale Saint-Michel, au coin du Treurenberg et de la place de Louvain. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Louvain.

     

    La Porte de Malines (ou Porte de Warmoesbroeck) était située au coin de la rue Montagne-aux-Herbes-Potagères et de la rue du Fossé-aux-Loups. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Schaerbeek.

     

    La Porte Noire (ou Petite Porte de Laeken) était située au coin de la rue de l’Evêque et de la rue de la Vierge Noire. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Laeken (aussi est-il préférable, afin d’éviter les confusions, d’user du nom de « Porte Noire » plutôt que de celle de « Petite Porte de Laeken », pour désigner la porte de la première enceinte).

     

    La Porte Sainte-Catherine était située au coin de la rue Sainte-Catherine et de la place Sainte-Catherine. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte de Flandre.   

     

    La Porte d’Overmolen (ou Porte d’Anderlecht) était située au croisement de la rue Marché-au-Charbon et de la rue du Jardin des Olives. La « porte historique » de la seconde enceinte qui lui correspond est la Porte d’Anderlecht (aussi est-il préférable, afin d’éviter les confusions, d’user du nom de « Porte d’Overmolen » plutôt que celle de « Porte d’Anderlecht », pour désigner la porte de la première enceinte).

     

    Durant la journée, c’est à ces portes que l’on percevait les taxes sur les marchandises. La nuit, elles restaient closes. Ajoutons que quatre de ces portes ouvrent et ferment le tracé de deux anciennes chaussées qui traversent Bruxelles :

    la première est la « Chaussée romaine » qui s’étend, à l’intérieur de la première enceinte, entre la Steenpoort et la Porte du Treurenberg via le boulevard de l’Empereur, le Cantersteen avant de parvenir au Treurenberg en longeant la cathédrale ;

    la seconde est la « Steenweg » (ou « Chaussée de pierre ») qui est sans doute légèrement antérieure à la première enceinte et qui s’étend de la Porte du Coudenberg à la Porte Sainte-Catherine, via la rue de Namur, la place Royale, la Montagne du Parc, le Mont des Arts, la rue de la Madeleine, la rue du Marché aux Herbes, la rue du Marché aux Poulets et la rue Sainte-Catherine.

     

    Au lendemain de la construction de la seconde enceinte, entre 1357 et 1379, les « portes historiques » de la ville, de même que les « wickets » (ou guichets secondaires) furent progressivement détruits afin de faciliter la circulation intra-muros. La Porte de Sainte-Catherine, de même que la Porte Noire, survécurent un temps du fait de leur transformation en lieu d’habitation. D’autres portes servirent d’entrepôts pour les grains et pour le sel. Toutefois, seules trois portes survécurent jusqu’au 18e siècle. Il s’agit de la Porte du Treurenberg et de la Steenpoort, qui furent aménagées en prison, et de la Porte du Coudenberg qui fut utilisée comme salle d’archives, à partir de 1594.  

     

    II.2.b. Les cinq portes secondaires ou « wickets » de la première enceinte.

     

    Nous l’avons dit, qu’il s’agisse de la première enceinte ou de la seconde, l’on commet souvent l’erreur de confondre les « portes historiques » et les portes secondaires, également nommées « guichets » ou « wickets » (ce terme thiois trouvant d’ailleurs son équivalent dans le mot français « guichet » dont il est peut-être une déformation) ou encore « portes d’octroi ». Afin de les distinguer, nous réserverons le terme de « portes » ou « pavillons d’octroi » pour les portes secondaires de la seconde enceinte et le terme de « wickets » pour les portes secondaires de la première enceinte, celles-là mêmes qui nous intéressent ici. Ainsi dénombre-t-on plusieurs « wickets », vraisemblablement cinq ;  (Promenades bruxelloises – La Première enceinte, p. 4), percés dans le rempart de la première enceinte. Nous en avons retrouvé quatre, dont un probable :

     

    -Le Wicket du Lion : La rue de la Grande Île était coupée en son milieu par le rempart. C’est à cet endroit qu’une poterne nommée Guichet (ou Wicket) du Lion, permettait d’entrer intra-muros.

     

    Le Wicket de Driesmolen : Situé au croisement de la rue Van Artevelde et de la rue Saint-Christophe.

     

    Le Wicket (probable) du n°42 (2002) de la rue des Chartreux : « Anciennement nommée rue du Viquet, dont on a fait par corruption Vincket, [la rue des Chartreux] a, par arrêté du 4 mai 1853, aggloméré la rue qui portait encore ce nom. » (Bochart). Au 18e siècle, l’on fit de cette artère une rue du Finquet ou encore, de Finquette : le terme « wicket » vient-il du mot français « guichet » ou, au contraire, le terme Finquet ou Finquette, vient-il du mot « wicket », ou l’une métamorphose précéda-t-elle l’autre ? La question n’est guère tranchée. Dans le vestibule du n°42 de la rue des Chartreux, on peut encore apercevoir (2002) quelques pierres d’une tour dont on suppose qu’il pourrait s’agir des vestiges d’un « wicket » autrefois installé dans cette rue.

     

    Le Wicket de Ruysbroeck : Ce guichet s’éleva, de 1289 à 1540, sur la place de la Justice, dans le prolongement de la rue de Ruysbroeck. Il fut supprimé en 1540 afin de faciliter le passage du cortège de l’Ommegang.

      

    II.2.c. La Porte à Peine Perdue.

     

    Portes de la ville de Bruxelles,

     

    Pas plus que les « wickets », la Porte à Peine Perdue, associée à la première enceinte de Bruxelles, ne compta parmi ses sept « portes historiques ». Cet ouvrage défensif avancé fut construit hors des murs, à peu près à mi-parcours de ce qui est aujourd’hui la rue de Flandre, là où cette artère forme un angle obtus, au carrefour du Marché-aux-Porcs, de la rue Léon Lepage et de la rue du Rempart des Moines. Cette dernière tient son nom d’un mur de terre et de pierre, bordé d’un fossé extérieur creusé au 13e siècle. Ledit « rempart des moines » était destiné à protéger le couvent de Jéricho, situé hors des murs de la première enceinte.

     

    On franchissait jadis ce rempart en suivant la rue de Flandre, en passant sous les voûtes de la Porte à Peine Perdue et en empruntant le pont Philippe qui enjambait alors le fossé du « rempart des moines ». Lorsque l’on décida la construction de la deuxième enceinte, dans la seconde moitié du 14e siècle, la Porte à Peine Perdue et le « rempart des moines » perdirent toute utilité. On rasa le rempart, on combla le fossé et, du fait d’une obsolescence intervenue si vite, la Porte à Peine Perdue acquit son nom. Elle « servit longtemps d’arsenal et de magasin d’objets de couchage pour les troupes. Un incendie s’étant déclaré en 1727 dans une maison attenante, le feu consuma entièrement la porte et les objets que le bâtiment renfermait. » (Bochart). On décida alors de raser ses décombres.

     

    III. La seconde enceinte.

     

     

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    III.1.Bref historique de la seconde enceinte.

     

    III.1.a. Quatre siècles au service de la défense de Bruxelles.

     

    Comme nous l’avons dit, au lendemain de la prise de Bruxelles par le comte de Flandre Louis de Maele (1356) et la reconquête de la ville par Everard t’Serclaes, les Bruxellois décidèrent de bâtir une seconde enceinte, longue de 8 km, prenant en compte l’expansion démographique et géographique de la cité. Les travaux s’étalèrent de 1357 à 1381-1383. La seconde enceinte, qui prit globalement l’aspect d’un pentagone –raison pour laquelle on se réfère parfois à « Bruxelles-Pentagone » pour désigner la ville originelle de Bruxelles-, devait s’étendre sur huit kilomètres, soit le double de la première enceinte.

     

    Comme cette dernière, elle fut percée de sept portes que nous nommons « portes historiques », qui correspondent chacune aux sept portes de la première enceinte et auxquelles, comme nous le verrons, viendront s’ajouter ultérieurement une huitième porte (la Porte du Rivage) et cinq portes secondaires dites « portes d’octroi ». La nouvelle enceinte est, en outre, jalonnée de 72 tours semi-circulaires et est, dans la partie basse de la ville, entourée d’un fossé inondé.

     

    Aux 16e et aux 17e s., les nouvelles techniques de siège et le développement de l’artillerie, obligèrent Bruxelles à entreprendre de grands travaux visant à doter le rempart de nouvelles défenses aptes à tenir l’ennemi à distance. Ainsi, de nouveaux obstacles (fossés, bastions et ouvrages défensifs triangulaires tournés vers l’extérieur), furent-ils placés en avant de l’enceinte.

     

    Entre 1672 et 1675, on construisit le Fort de Monterey (du nom du comte espagnol en charge du renforcement des défenses de la ville) sur les hauteurs de Bruxelles correspondant à la commune de Saint-Gilles, au sud de la Porte de Hal. Mais, en définitive, ces fortifications se révélèrent inefficaces : elles ne purent empêcher ni le bombardement de Bruxelles, en 1695, ni la prise de la ville par les troupes françaises, en 1746. L’ère de la guerre de siège prenait fin, et avec elle, l’utilité même des anciennes fortifications bruxelloises.

     

    III.1.b.. La garde des remparts.

     

    Durant la journée, les gardes surveillaient les différents accès de la ville, mais durant la nuit, ils étaient disséminés sur le rempart. Leur rôle était de surveiller les environs extérieurs, mais également de donner l’alerte en cas de feu ou de danger repéré intra-muros.

     

    Mais la défense de la ville reposait essentiellement sur la capacité de mobilisation de ses habitants, tous les hommes valides, de 17 à 60 ans, pouvant être appelés à porter les armes pour la défendre. Ils devaient pourvoir eux-mêmes à une partie de celles-ci (armes et armures), alors que la Ville se chargeait du matériel collectif (armes de jet, tentes bannières, artillerie…). La Ville disposait, en outre, d’un corps d’archers et d’arbalétriers regroupés dans des guildes et qui seront, ultérieurement, remplacés par des porteurs d’arquebuses et d’autres armes à feu.

     

    A l’origine, la gestion des remparts et de leurs portes était assurée par les Lignages, soit les sept grandes familles patriciennes de Bruxelles. Après 1421, les Nations – soit les neuf corps de métiers de Bruxelles- se joindront aux Lignages dans cette mission. Voilà pourquoi il fallut inventer un système d’ouverture et de fermeture des portes à deux clés, chaque porte étant du ressort d’un portier mandaté par l’un des Sept Lignages et d’un autre mandaté par l’une des Neuf Nations.

     

    III.1.c. Le démantèlement des fortifications.

     

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    Aussi, l’empereur autrichien Joseph II ordonna-t-il, en 1782, le démantèlement de la plupart des places fortes des Pays-Bas méridionaux, y compris celle de Bruxelles. Le Fort de Monterey et la majorité des portes de la ville furent rasées. Ne subsistèrent bientôt que les portes de Laeken et de Hal. Lors du rattachement des Pays-Bas méridionaux à la République Française, dans les années 1794-1795, les travaux de démolition furent arrêtés, mais ils reprirent sous le Consulat. La Porte de Laeken disparut à son tour sous le Premier Empire (1808). Enfin, par une ordonnance du 19 mai 1810, l’Empereur Napoléon Ier ordonna la destruction de la seconde enceinte qui se vit remplacée par des boulevards. Mais la fin du Premier Empire français empêcha la réalisation complète de ce projet. Les travaux d’aplanissement des ruines reprirent sous le régime hollandais (1815-1830).

     

    III.1.d. L’octroi.

     

    Les boulevards, qui suivent le tracé de ce que les Bruxellois nomment encore aujourd’hui la Petite ceinture, se virent doublés d’une barrière – la barrière de l’octroi- bordée par un fossé qui ferme la ville. « En 1800, l’administration française décida l’établissement d’octrois municipaux. L’article 131 de la loi belge du 30 mars 1836 laissa entier le principe des lois antérieures sur la matière, et les Bruxellois connurent l’octroi pendant soixante ans. » (Bruxelles, notre capitale, L. Quiévreux, p. 155).

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    Porte d'Anderlecht
    Photo de Pierrot Heymbeeck (2016)

    La barrière était défendue par un certain nombre de bâtiments nommés « pavillons d’octroi » qui remplacèrent progressivement les anciennes « portes historiques », désormais militairement obsolètes, et qui avaient pour but le contrôle de la perception des taxes sur les marchandises qui entraient dans la ville : « Avant 1860, on ne pénétrait pas aussi facilement dans Bruxelles-Ville qu’aujourd’hui. Les remparts avaient disparu, mais tout le long des boulevards extérieurs existait un fossé. Pour entrer en ville, il fallait passer par les portes de l’octroi, correspondant aux anciennes portes fortifiées. Les aubettes elle-même étaient défendues par des grilles, si bien que l’entrée de Bruxelles ressemblait étrangement à un passage en douane. Les gabelous veillaient. Ils étaient très sévères. La plupart des produits, surtout le gibier, le vin et les alcools étaient strictement contrôlés. » (Ibid, p. 155).

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    On supprima l’octroi le 21 juillet 1860. La barrière fut démantelée, « la population en liesse arracha les portes et les grilles de fer qui formaient barrière entre la ville et les faubourgs. L’Administration communale mit en vente les clôtures de la ville, à charge de démolition. » (Ibid, p. 155). Quant aux pavillons d’octroi, pour la plupart, ils disparurent. Ne subsistent de ces derniers que ceux que l’on peut encore voir aux carrefours des portes d’Anderlecht (dont l’un des anciens pavillons d’octroi abrite le Musée des égouts de la Ville de Bruxelles) et de Ninove (anciens pavillons d’octroi), de même que ceux de la porte de Namur (ancienne « porte historique » de la seconde enceinte) qui ont toutefois été déménagés au bout de l’avenue Louise, à l’entrée du Bois de la Cambre. De la seconde enceinte proprement dite, ne subsiste plus que la Porte de Hal, transformée, selon la mode romantique, en un château néo-gothique, entre 1868 et 1871, par l’architecte Henri Beyaert.

     

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    Entrée du Bois de la Cambre.

     

     

    III.2.Les portes de la 2ème enceinte.

     

    III.2.a. Les sept « portes historiques » de la 2ème enceinte.

     

    La Porte de Hal  constitue l’ultime vestige de la seconde enceinte de Bruxelles. Elle se situe à la jonction des boulevards du Midi et de Waterloo, en face de la rue Haute.

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La Porte de Namur était située à l’endroit qui porte encore son nom aujourd’hui et dominait la ville. Elle fut démolie en 1760 et remplacée, en 1835, par des pavillons d’octroi.

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    La Porte de Louvain était située entre les places Madou et Surlet de Chokier, à l’endroit qui porte encore son nom de nos jours. Elle fut démolie en 1783 et remplacée ultérieurement par des pavillons d’octroi.

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La Porte de Schaerbeek (parfois nommée aussi « Porte de Cologne », à ne pas confondre avec les pavillons d’octroi de la « Porte de Cologne » jadis située au bout de la rue Neuve, du côté de la place Rogier) était située au croisement des actuels boulevard Botanique et rue Royale, à l’endroit qui porte encore aujourd’hui le nom de « Porte de Schaerbeek ». Elle fut démolie en 1784 et ultérieurement remplacée par des pavillons d’octroi.

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La Porte de Laeken était située à la jonction des boulevards du Jardin Botanique et Emile Jacqmain. Transformée en prison, elle fut finalement détruite en 1807.

     

    Portes de la ville de Bruxelles,

     

    La Porte de Flandre était située à l’endroit où, aujourd’hui, les rues de Flandre et Antoine Dansaert aboutissent au canal de Charleroi. Elle fut détruite en 1783 et ultérieurement remplacée par des pavillons d’octroi.

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    La Porte d’Anderlecht était située à l’endroit qui porte toujours ce nom aujourd’hui, où la rue d’Anderlecht rejoint le boulevard du Midi. Détruite en 1784, elle fut ultérieurement remplacée par des pavillons d’octroi qui existent toujours.

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    III.2.b. La Porte du Rivage.

    Portes de la ville de Bruxelles,

    La Porte du Rivage –parfois également nommée « Porte du Canal » ou « Trou du Rivage »- était une huitième porte, ajoutée en 1561, soit deux siècles après la construction de la première enceinte (raison pour laquelle nous devons la considérer comme une « porte tardive » à distinguer impérativement des sept « portes historiques » de la seconde enceinte), afin de contrôler l’accès au port fluvial auquel on accédait par le nouveau canal. Elle était située à l’emplacement de l’actuelle place de l’Yser, où l’on trouvait anciennement l’Allée verte (J. d’Osta). Cette porte constituait donc l’accès fluvial et douanier du canal de Willebroeck vers l’ancien port intérieur de Bruxelles, dont les bassins aboutissaient à la place Sainte-Catherine. La Porte du Rivage fut détruite en 1783, puis remplacée par des pavillons d’octroi.

     

    1II.2.c. La Grosse Tour.

     

    La Grosse Tour, également nommée « Tour du Pré-aux-Laines », était un élément de la seconde enceinte situé au niveau de l’actuelle place Louise. Avec ses 30m de diamètre, c’était l’une des plus grosses tours du second rempart, raison pour laquelle on lui a donné le nom qui est le sien. Elle fut utilisée comme tour de guet et également dans le cadre du tir annuel des archers, des arbalétriers et des arquebusiers. La Grosse Tour subsista longtemps après le démantèlement de la seconde enceinte et même à celui de la grille de l’octroi : elle ne fut démolie qu’en 1907. Une rue qui relie la place Stéphanie et la rue de la Concorde, nommée « rue de la Grosse Tour », perpétue son souvenir.

     

    III.2.d.. La Tour Bleue.

     

    Avec la Grosse Tour, la Tour Bleue (ou Tour Hydraulique) était l’une des deux tours particulièrement remarquables de la deuxième enceinte de Bruxelles. Elle était située entre les « portes historiques » de Namur et de Louvain, et, plus précisément, au niveau du milieu de la rue Zinner, sur la droite, lorsque l’on vient de la rue Ducale pour se rendre au boulevard du Régent. Cette tour a subsisté des siècles durant mais a aujourd’hui disparu.

     

    III.2.e. Les pavillons d’octroi de la seconde enceinte (19e s.).

     

    Il convient de distinguer deux types de pavillon d’octroi :

    premièrement, ceux que l’on a substitués aux anciennes « portes historiques », de même qu’à la « porte tardive » du Rivage ; c’est le cas des portes de Namur, de Louvain, de Schaerbeek, du Rivage, de Flandre et d’Anderlecht ;

    deuxièmement, ceux qui ont été édifiés en supplément des premiers ; c’est le cas des portes de Charleroi (dite « Louise »), de la Loi, Léopold, de Cologne, d’Anvers et de Ninove.

     

    Nous comptons donc une douzaine de « pavillons d’octroi », tous composés de deux bâtiments de style néo-classique :

     

    La Porte de Charleroi, soit deux pavillons d’octroi édifiés en 1840, était située à la place Louise (entre les « portes historiques » de Namur et de Hal), que les Bruxellois nomment plus volontiers « Porte Louise ». Quoi de plus naturel d’ailleurs : la prétendue « place Louise » n’est, dans les faits, qu’un simple carrefour. Les pavillons d’octroi de la « Porte Louise » (le nom de « Porte de Charleroi » n’est plus utilisé, ni dans la toponymie, ni dans le langage courant) n’existent plus. Une fois de plus, on a substitué à un nom toponymique, celui d’une personnalité qui n’apporte aucune information sur le lieu ainsi nommé, ce que l’on ne peut que déplorer. La place ou porte Louise doit son nom à la reine Louise-Marie d’Orléans, épouse de Léopold Ier. Comme nous l’avons déjà dit, au niveau de la place Louise se situait un édifice nommé la Grosse Tour dont le nom se voit perpétuer dans celui d’une rue voisine située pour moitié sur le territoire de Bruxelles-Ville (n°s impairs), pour l’autre, sur le territoire d’Ixelles (n°s pairs).

     

    La Porte de Namur « historique » fut détruite en 1782 et remplacée temporairement par une aubette de bois qui servit à la perception de l’octroi. Cette aubette précéda les deux pavillons de pierre élevés en 1835 et conçus par l’architecte Auguste Payen. Ces derniers subsistèrent à cet endroit jusqu’en 1863, soit trois années après l’abolition de l’octroi, et furent alors déplacés à l’entrée du Bois de la Cambre, au bout de l’avenue Louise. En 1866, à l’emplacement des anciens pavillons d’octroi, on édifia une fontaine monumentale à laquelle on donna le nom de Charles De Brouckère (1796-1860), en mémoire de cet ancien bourgmestre de Bruxelles. Cette fontaine fut démantelée en 1955. Ajoutons que l’on a parfois donné le nom de « Nouvelle Porte du Coudenberg » à la Porte de Namur (2ème enceinte), en souvenir du nom de la Porte du Coudenberg qui était la porte correspondante dans la première enceinte et que l’on nomme aussi parfois… « Porte de Namur ». Afin d’éviter les confusions, nous préférons, pour notre part, réserver le nom de « Porte de Namur » à la porte de la 2ème enceinte qui était jadis située à l’emplacement du quartier nommé « Porte de Namur » aujourd’hui, et celui de « Porte du Coudenberg » à la porte correspondante de la première enceinte, jadis située au coin des actuelles rue de Namur et des Petits Carmes.

     

    Les Portes de la Loi et Léopold, respectivement construites en 1849 et 1850, et situées entre les « portes historiques » de Namur et de Louvain, donnaient, l’une et l’autre, accès au quartier Léopold (où se situe aujourd’hui le Parlement européen). Les pavillons d’octroi de ces portes n’existent plus et leurs noms eux-mêmes se sont perdus, tant dans la toponymie de la ville que dans les mémoires.

     

    La Porte de Louvain « historique », jadis située au niveau des places Surlet de Chokier et Madou, fut détruite en 1783. Elle fut remplacée par deux pavillons d’octroi de plan octogonal, qui défendaient l’accès de l’hémicycle de la Porte de Louvain. Lesdits pavillons furent démolis lors de l’abolition de l’octroi, en 1860.

     

    La Porte de Schaerbeek « historique », jadis située à l’emplacement de l’actuelle place de Schaerbeek, fut démolie en 1785. On la nomma également « Porte de Cologne », nom que nous ne retiendrons toutefois pas pour désigner cette porte, afin d’éviter toute confusion avec les pavillons d’octroi de la Porte de Cologne, érigés en 1839, à hauteur de la place Rogier. Des pavillons furent également construits à l’emplacement de la Porte de Schaerbeek, en 1827. Ils furent démolis au lendemain de l’abolition de l’octroi, en 1860.

     

    La Porte de Cologne (1839) était située entre les « portes historiques » de Schaerbeek et de Laeken et, plus précisément, à hauteur de l’actuelle place Rogier (que l’on connut notamment sous le nom de « place de Cologne »). Les « pavillons d’octroi » de la Porte de Cologne, qui avaient été installés au bout de la rue Neuve et qui restèrent en place jusqu’en 1860, n’existent plus.

     

    La Porte d’Anvers :

     

    *La première porte d’octroi : La Porte d’Anvers est la première des portes d’octroi à avoir été édifiée, en 1804, sur le tracé de la deuxième enceinte. On la situait entre la « porte historique » de Laeken et la porte que nous dirons « tardive » du Rivage. Le percement de la Porte d’Anvers permit de passer directement de la rue de Laeken à la chaussée de Laeken (de nos jours, « chaussée d’Anvers »), sans devoir effectuer un détour en « U » par la Porte de Laeken voisine (jadis, il semble que l’on pouvait cependant accéder de la rue de Laeken à l’actuelle chaussée d’Anvers, par une poterne que l’on a muré ultérieurement). Le nouveau passage fut flanqué de deux pavillons d’octroi.

     

    *Sous le Premier Empire : C’est par cette porte, où l’on avait édifié une arche triomphale sur laquelle étaient écrits ces quelques mots, « Son nom seul le rend impérissable », que, le 1er septembre 1804, le Consul Napoléon Bonaparte (il ne sera sacré empereur que le 2 décembre 1804) fit son entrée à Bruxelles. Et voilà pourquoi, en 1807, on lui donna le nom de « Porte Napoléon ». C’est également par cette porte que, via la chaussée d’Anvers (à l’époque, « chaussée de Laeken »), « l’impératrice Marie-Louise, archiduchesse d’Autriche, petite-fille de Marie-Thérèse, fit son entrée à Bruxelles, le 23 avril 1810, avec l’empereur Napoléon Ier. » (Bochart) Après la chute de l’Empire, on donna à la « Porte Napoléon », le nom de « Porte de Laeken », puisqu’elle remplaçait la vraie « Porte de Laeken », « porte historique » de son état, située originellement à la jonction des actuels boulevard Emile Jacqmain et du Jardin Botanique, et détruite en 1807 : « Plus généralement connue sous le nom de Porte de Laeken. Elle sépare la place d’Anvers de la chaussée du même nom. Sous le régime impérial français, on la nomme Porte Napoléon. » (Bochart)

     

    *Sous le régime hollandais (1815-1830) :

     

    La Porte Napoléon prendra tout naturellement le nom de « Porte Guillaume », en référence au roi Guillaume Ier des Pays-Bas, pays sur lequel ladite porte donne dès lors un accès direct. La « Porte Guillaume » s’ouvre également sur la promenade champêtre très prisée et très mondaine de l’Allée verte. En 1819, un genre d’arc de triomphe aux prétentions monumentales, œuvre de l’architecte Tilman-François Suys, y est construit, pour perpétuer le souvenir de l’entrée de Guillaume Ier à Bruxelles (1817), le souverain des Pays-Bas ayant vraisemblablement décidé d’imiter Napoléon :

    Portes de la ville de Bruxelles,

     

    « Lors de l’entrée du roi Guillaume Ier dans Bruxelles (1817), les magistrats de cette ville et un grand nombre d’habitants lui préparèrent une brillante réception, et pour en perpétuer le souvenir, la régence fit construire une sorte d’arc de triomphe, exécuté sur les dessins de Suys, par Van Gheel ; il était soutenu par deux colonnes corinthiennes, avec un bas-relief représentant le bourgmestre Vanderfosse offrant les clefs de la ville au roi, au-dessus de l’archivolte étaient placées quatre grandes figures, et sur les côtés, à plomb des colonnes, deux statues colossales allégoriques. Depuis cette époque, jusqu’en 1830, on donna à cette entrée de Bruxelles la dénomination de Porte Guillaume. » (Bochart).

     

    Selon Jean d’Osta, les pavillons d’octroi de la Porte d’Anvers sont alors déplacés vers la nouvelle Porte de Ninove, pour laisser place à l’arche susmentionnée :

     

    « Mais, en 1819, on décida de transférer les deux petites aubettes de la rue de Laeken au boulevard de l’Abattoir, pour les besoins de la nouvelle Porte, dite de Ninove, et de construire à leur place une porte monumentale au bout de la rue de Laeken, dédiée au roi Guillaume. » (J. d’Osta)

     

    Cette thèse semble être toutefois contredite par Eugène Bochart, en 1857, qui précise qu’au lendemain des événements de 1830 (soit bien après 1819), la « Porte Guillaume » (future « Porte d’Anvers »), « qui n’avait pas été solidement construite, fut démolie à l’exception de la partie inférieure, c’est-à-dire des deux aubettes de l’octroi, que l’on voit encore actuellement. » (Bochart). Selon un témoignage d’époque, donc, les deux portes d’octroi de la Porte d’Anvers étaient toujours bien situées au même endroit, non seulement après 1830, mais jusqu’à la moitié des années 1850. Elles ont ainsi survécu à la Porte Guillaume elle-même, qui fut détruite en 1838.

     

    Ceci dit, Jean d’Osta n’a pas tort lorsqu’il prétend que des éléments de ladite Porte Guillaume ont bien été déplacés vers la Porte de Ninove, il ne s’agit toutefois pas des portes d’octroi, mais des seules colonnes de la Porte Guillaume (ex-Napoléon). Ainsi, Eugène Bochart précise-t-il qu’en 1820, on adapta à la Porte de Ninove, les colonnes de la Porte Guillaume.

     

    *Dans le royaume de Belgique (de 1830 jusqu’à nos jours) :

     

    Suite à la création du royaume de Belgique, au début des années 1830, la porte d’octroi change une fois de plus de nom –il n’est plus question, à présent, de garder celui du souverain des Pays-Bas, dont les territoires qui composent la Belgique viennent de se détacher !- pour devenir, comme nous l’avons dit,  la « Porte d’Anvers ». A noter qu’en 1835, c’est à l’Allée verte, à proximité de la Porte d’Anvers donc, qu’on édifiera la première gare ferroviaire de la ville. La Porte d’Anvers, dont le nom s’est perpétué jusqu’à nos jours, n’est plus aujourd’hui qu’un carrefour situé au croisement de la rue de Laeken et du boulevard d’Anvers.

    Porte d'Anvers.JPG

    Porte d'Anvers (2016)

     

    La Porte du Rivage, bâtie en 1561, est une huitième porte ou, plus précisément, une « porte tardive » de la seconde enceinte. Elle était située à l’emplacement de la place de l’Yser. Au lendemain de sa destruction, en 1783, on édifiera à cet endroit deux pavillons d’octroi qui seront démolis après la suppression de cet impôt, en 1860.

     

    La Porte de Flandre « historique » fut détruite en 1783. Elle fut ultérieurement remplacée par des pavillons d’octroi dont il ne reste cependant plus trace aujourd’hui. Le nom de « Porte de Flandre » s’est toutefois perpétué jusqu’à nos jours pour désigner un carrefour où se rejoignent les rues Antoine Dansaert et de Flandre.

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    La Porte de Ninove (1806), que l’on situe entre les « portes historiques » de Flandre et d’Anderlecht est l’une des rares portes secondaires à avoir survécu jusqu’à nos jours. De fait, les pavillons d’octroi de la Porte de Ninove existent toujours. On les situe place de Ninove que les Bruxellois désignent presqu’exclusivement sous le nom de « Porte de Ninove ». A noter que c’est également à la Porte de Ninove que l’on situait la « Petite Ecluse ». C’est, en effet, à cet endroit que le bras occidental de la Senne pénètre en ville.

    Ecluse.jpg

    La Porte d’Anderlecht « historique » fut détruite en 1784. A son emplacement (toujours nommé « Porte d’Anderlecht » aujourd’hui), on édifia, en 1836, deux pavillons d’octroi, qui existent toujours et dont l’un abrite le Musée des égouts de la Ville de Bruxelles.

     

    Eric TIMMERMANS.

     

    Sources : Bruxelles, notre capitale, PIM-Services, 1951, p. 85-86, 155-158 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 23, 118-119, 227 / Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles, Eugène Bochart (1857), Editions Culture et Civilisation, 1981, p. 94, 157, 199, 209, 321-322 / Histoire de la Ville de Bruxelles, A. Henne et A. Wauters, Editions « Culture et Civilisation » Bruxelles, 1968,  p. 30-31 / Histoire secrète de Bruxelles, Paul de Saint-Hilaire, Albin Michel, 1981, p. 57-65 / La Porte de Hal – Témoin silencieux d’une histoire tumultueuse, Linda Wullus, Musées Royaux d’Art et d’Histoire, 2006, p. 4, 5, 9, 14, 28-32. / Promenades bruxelloises, La première enceinte, Ville de Bruxelles, 2002.