Fontaine de Bruxelles (11)

 

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LES FONTAINES DE BRUXELLES (10) :

 

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SAINT-GERY, UNE LÉGENDE, UNE PLACE ET UNE FONTAINE

 
 
 
 
L’île Saint-Géry, le berceau contesté de Bruxelles.
 
Le castrum de Charles de France.
 
 
Le quartier Saint-Géry, situé en plein cœur de Bruxelles, non-loin de la Bourse, passe, en règle générale, pour être le berceau de la ville de Bruxelles, anciennement nommée « Bruocsella ». C’est là, au fond de la vallée de la Senne, que Charles de France aurait établi son castrum (fortin, castel) en 979, à l'emplacement actuel de l'église des Riches-Claires.
 
Certaines sources prétendent aussi que ce castrum aurait succédé à une villa carlovingienne (relatif à la dynastie carlovingienne de Pépin le Bref à Louis V). Il aurait finalement été abandonné lorsque les successeurs de Lambert II (1040-1054) décidèrent de s'installer sur les hauteurs du Coudenberg.
 

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Nommé duc de Basse-Lotharingie en 977 par l’empereur Othon II, ledit Charles de France se serait donc établi, deux années plus tard, à l’endroit où se situe actuellement la place Saint-Géry (ou à l’emplacement actuel de la rue du Borgval), qui correspond à la Grande Île (dont une rue du quartier porte encore le nom), jadis délimitée par la Senne. La Petite Île (ou île d’Overmolen), quant à elle, correspond à la place Fontainas.
 

"La Senne prend sa source à Naast (près de Soignies, Brabant wallon) et entre en région bruxelloise par la grande écluse (Anderlecht), un des rares endroits de Bruxelles, avec les halles Saint-Géry (derrière les halles) et Schaerbeek (station d'épuration et pont Van Praet), où elle est encore visible aujourd'hui.

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Une vue de la Senne en direction Vilvorde. 

Après quoi elle poursuit sa route jusqu'à la Dyle (Zennegat, Mechelen, région flamande), dans laquelle elle se jette, au bout d'un voyage de 103 km." Des travaux de voûtement de la Senne seront entrepris, à des fins assainissement, entre 1867 et 1871.

 

La chapelle Saint-Géry.

 
Charles aurait donc installé son castrum sur la Grande Île. Sur la rive opposée de la Senne, se trouvait une chapelle dédiée à Saint-Géry, dont les origines, selon certaines sources plus légendaires qu'historiques, remonteraient au 7e siècle, soit bien avant la venue de Charles… Nous en restons, dans ce domaine, au niveau des suppositions et des hypothèses toutes invérifiables, faute de preuves archéologiques… La chapelle aurait été originellement construite à l'emplacement de l'actuelle place Saint-Géry. D'autres sources prétendent que Charles en serait le fondateur. Soit. 
 
Après son installation à Bruocsella, il semble que Charles se rendit à Cambrai avec sa suite afin de s’y emparer des reliques du saint et de les déposer dans la chapelle de la Grande Île.
Mais il y fit également déposer, par sa fille Gerberge, les reliques d’une sainte locale : sainte Gudule. « Gerberge fit porter à Bruxelles le corps de Sainte-Gudule, qui était, comme elle, de la famille de Charlemagne.

Elle déposa les précieuses reliques de la Sainte dans la basilique de Saint-Géry, en attendant sa translation définitive dans l’église qu’on allait placer sous son invocation. » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », p.381).
 
De fait, les reliques de Sainte Gudule seront ultérieurement transférées dans la future collégiale des SS. Michel et Gudule (actuelle cathédrale Saint-Michel), par les soins de Charles. Non sans mal ! "Au XIe siècle on coupait encore, au bord de la Senne, des roseaux; les femmes du quartier s'en servirent pour assommer les gens du prince quand ceux-ci vinrent leur enlever les reliques de Ste Gudule pour les transporter de la nouvelle église de St Michel. Au XVIIIe siècle encore, le jour de la fête de S. Géry, on attachait au-dessus de la porte des maisons un roseau avec des culottes, en mémoire de la vigueur avec laquelle les femmes avaient défendu les intérêts de la paroisse (L. Hymans - Bruxelles à travers les âges, 46)." (Stroobant, p. 13).
 
Lambert Ier, comte de Bruxelles (994-1015), fit ériger une nouvelle chapelle Saint-Géry, comme tend à le prouver "un ancien tableau qui y fut longtemps conservé, et qui le représentait à genoux devant la chapelle, revêtu de son armure, ayant près de lui son bouclier portant un écu de gueules au milieu d'un champ d'argent.

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Au bas était cette inscription : Le comte Lambert, fondateur de cette église; et plus bas : Ceci était écrit sur le vieux pilier de la croix abattu en 1563." (Histoire de la Ville de Bruxelles, t.1, A. Henne et A. Wauters, p. 20 et 22).
 

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En 1174, le sanctuaire bruxellois de Saint-Géry est cité dans la bulle du pape Alexandre II, suscitant, semble-t-il, la jalousie du clergé de Sainte-Gudule, déjà installé dans la future cathédrale. Pendant plus de trois siècles les clergés de Saint-Géry et de Sainte-Gudule furent constamment en discorde pour des questions d'attributions de compétences et d'argent ! C'est le pape Léon X qui, en 1520, mit fin à cette querelle en érigeant Saint-Géry en paroisse indépendante de Sainte-Gudule. Dès lors, le clergé de Saint-Géry travailla à la reconstruction de sa très ancienne église.
 
En 1563, on abattit le vieux transept ou croisillon et on le remplaça par un autre. De fait, la première pierre de la nouvelle chapelle de Saint-Géry, devenue église, totalement reconstruite au 16e siècle, fut posée en 1564 (à comparer aux sources qui affirment que la chapelle Saint-Géry est devenue église, en 948, dixit Eugène Bochart). Et il ne resta rien de l'ancienne chapelle édifiée par Lambert Ier. La nouvelle église, quant à elle, fut fermée en 1798, ses ornements, œuvres d'art, etc. furent vendus en 1799 et l'église fut elle-même rasée en 1802, entre la Révolution et le Consulat donc. A l'époque française, la place Saint-Géry fut rebaptisée Place de la Fontaine.
 

Un poste militaire et douanier.

 
On peut éventuellement douter du fait que Charles se soit établi personnellement sur l’île Saint-Géry et penser qu’il ne fut guère tenté de prendre ses quartiers sur ces îles marécageuses et probablement fétides. Peut-être s’est-il établi à une altitude plus élevée.
Par contre, que la position stratégique que constituait l’île fut militairement exploitée, ne fait pratiquement aucun doute. Établi sur cette île, sinon le castrum principal, au moins un poste militaire conséquent, permettait de surveiller et de contrôler le trafic fluvial…et de percevoir de précieuses taxes douanières moyennant protection armée. 
 
C’est par l’établissement de cette fortification, que Bruocsella devint le centre militaire et administratif du comté auquel elle appartenait.
En effet, « un point du territoire bruxellois présentait un intérêt particulier : (…) celui où la Senne devenait navigable. On sait que vers l’an 1000 des paysans amenaient à Bruxelles des chariots de blé à destination de Cologne. Les sacs étaient déchargés sur le pont de bois au-dessus de la Senne, là où son cours devenait unique. Il serait vraisemblable que ce trafic ait fait apparaître, à proximité du débarcadère et du pont, quelques auberges et boutiques, premiers éléments d’un habitat de type nouveau. » (« Bruxelles, notre capitale », p.6).
 
En outre, il semble plausible, voire probable, qu'un castrum ait été établi sur l'île Saint-Géry, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, à l'époque romaine donc. De fait, il semble que les Romains aient fortifié, dans nos régions, les gués et les confluents de la Senne. Il est donc probable que les mêmes principes de défense ont été appliqués à la "Grande Île" et ce pour les mêmes raisons militaro-commerciales. Un castrum romain, aurait donc été établi sur la Grande Île et permettait de surveiller le passage de la voie romaine vers la Flandre sur la Senne (Stroobant). Comme nous allons le voir, de récentes découvertes archéologiques permettent aujourd'hui de confirmer que le tronçon bruxellois de la Senne fut bel et bien romanisé.
 
Dès le milieu du 11e siècle, le castrum de Saint-Géry apparut indéfendable, en raison des habitations qui se multipliaient dans la vallée de la Senne. On décida donc de le désaffecter et de lui substituer une autre fortification construite quant à elle sur un sommet dominant la ville en pleine expansion : le Coudenberg (quartier de l’actuelle place Royale).
Bruxelles, une ville très ancienne au peuplement continu.
 
Pour accréditer la thèse d’un berceau bruxellois centré sur l’île Saint-Géry ( ou, à tout le moins, dans la Ville-Basse) et datant de la fin du 10e siècle, ses partisans avancent l’idée qu’il existait, dès l’origine, une chapelle dédiée à Saint Géry sur ladite île et que le nom même de « Bruocsella » signifie la « résidence des marais », ce qui semble se rapporter à l’environnement marécageux de la ville ou, plus précisément, du village (franc ?) d’origine.
 
 
Ces arguments ont été réfutés par le professeur Bonenfant père qui relève que, durant tout le moyen âge, Saint-Géry ne fut qu’un oratoire secondaire dépendant du chapitre de SS. Michel et Gudule (actuelle cathédrale Saint-Michel). En outre, s’il y avait bien des marais dans la vallée de la Senne, il y en avait également dans celles des ruisseaux qui coulaient le long du versant oriental.
 
Et d’ajouter que « comme les Néolithiques et pour les mêmes raisons (ndr : ils y étaient proches de l’eau potable et à l’abri des inondations), les Francs se sont fixés à flanc de coteau et plus précisément sur une terrasse située à l’altitude 20. Après que les habitants eurent été, vraisemblablement dans le courant du VIIe siècle, convertis au christianisme, le village fut doté, sans doute à l’époque carolingienne, d’une église dédiée à saint Michel, l’archange dont les sanctuaires se trouvent fréquemment sur les hauteurs.
 
Cette église devait se trouver là où s’élève encore aujourd’hui l’ancienne collégiale des SS. Michel et Gudule. Les bas-fonds de la vallée servaient de pâturages, tandis que les champs cultivés, à proximité des maisons, alternaient avec marais et bruyères. » (« Bruxelles, notre capitale », p.6). Le berceau de Bruxelles serait donc à trouver, selon cette approche, du côté de la Ville-Haute et non de la Ville-Basse.
 
En outre, des découvertes archéologiques récentes (2015) ont permis de renforcer  l'idée d’un peuplement quasi-continu de Bruxelles. Des vestiges de l’époque romaine ou gallo-romaine ont ainsi été découverts sur le site de Tour et Taxis, ce dont nous parlons dans notre article consacré à ce site :
http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2016/11/29/de-l-allee-verte-a-la-gare-du-nord-8675552.html
 
Ainsi, si des vestiges celtiques ou/et germaniques anciens (pré-francs) nous font actuellement défaut, on sait désormais que, bien avant Charles de France et même avant l’invasion franque, Bruxelles fut habitée par des populations néolithiques, mais également par des populations romaines ou gallo-romaines. L’idée d’un « berceau bruxellois » que l’on devrait à Charles de France ou aux seuls Francs, a donc largement perdu de sa valeur : Bruxelles existait bien avant le 10e siècle !
 
Spéculations ? Nullement : "ce qui confirme cette conjecture c'est la découverte de grands bronzes frustes ainsi que d'un petit vase romain en verre (notre collection). La collection SELS renfermait un autre verre romain, provenant de la succession d'A. WAUTERS et trouvé également dans l'île Saint-Géry où VANDER RIT signale  des substructions antiques.
 
Nos fiches nous indiquent d'ailleurs quantités d'objets romains et antéromains trouvés sur le territoire de Bruxelles. C'est ainsi que non loin de l'île, lors de la construction des papeteries DE RUYSSCHER, en 1905, on découvrit des monnaies romaines d'Antonin-le-Pieux (an 138 à 161). C'est à cet endroit, rue de la grande île, que se trouvait la porte dite du lion, de la première enceinte." (Stroobant, p. 10)
 
Pour ce qui est d'une éventuelle présence celtique sur l'île Saint-Géry, il ne nous est parvenu qu'une légende, parfois rattachée à la vallée du Maelbeek, parfois à l'île Saint-Géry : durant la guerre des Gaules, des Nerviens auraient caché leurs non combattants (femmes et enfants) dans les marécages de Bruxelles. Cette conjecture est basée sur le fait que S. Géry fut l'évêque des Nerviens (Stroobant, p. 27).
 

Saint Géry et sa légende.

 
 
L'enfance de Gaugeric.
 
C'est dans un village du Luxembourg, Yvoi-Carignan, que naquit, en l'an 555, le petit Gaugeric, nom que l'on francisa ultérieurement sous la forme "Géry". En tant que futur saint chrétien chasseur de méchants dragons païens, l'enfance de Géry ne pouvait qu'être marquée du sceau de la sagesse, de la douceur, du calme, d' l'obéissance, etc. Un jour, un autre saint, nommé Magneric, archevêque de Trèves de son état, fit la rencontre de Géry dont la juvénile sainteté l'émerveilla. Aussitôt, il tonsura l'enfant en lui récitant ce psaume : "Demande-moi et je te donnerai les nations pour ton héritage".
 
Ensuite, le saint salua l'enfant et lui prédit que le lieu où il reposerait serait prospère. Géry grandit et prospéra tant et si bien que Magneric lui donna bientôt pour mission de catéchiser les peuples. Faisons une petite pause dans cette édifiante présentation de ce saint bruxellois que l'on appela successivement Gorik, Gauderic, Gugericus ("riche de joie"), Gaugeric ou encore Géry, comme nous venons de le dire, en rappelant que les Bruxellois, eux, lui préférèrent semble-t-il le nom de Gooie et inventèrent même, à son intention, une ritournelle quelque peu salace :
 
Trekt a hoer oeit a gat
En het zal klinke gelak
De klokke van Sinter-Gooie.
 
Ce qui signifie (Jean d'Osta avait, en son temps, déconseillé de traduire, alors tenez-vous bien !) :
 
Tire les poils de ton cul
Et ça sonnera comme
Les cloches de Saint-Géry.
 
Pour nous, comme vous le voyez, la précision compte !
 
Géry l'Iconoclaste contre le dragon païen...
Ainsi, dit-on, Géry partit-il convertir les païens, restés fidèles à la religion de leurs ancêtres, guérit un lépreux, puis fut finalement nommé évêque des villes d'Arras et de Cambrai (540). Là, il fit preuve de la peu louable intolérance que l'on devine et ordonna la destruction des idoles nordiques (Odin, notamment) et celtiques (Esus, Teutatès) que l'on adorait, dit la légende, sur le mont des Boeufs, une colline d'un faubourg de Cambrai.
 
A croire que Géry n'était plus aussi doux qu'il ne l'avait été durant son enfance... Afin de répondre à cet acte iconoclaste, les prêtres sectateurs des dieux anciens suscitèrent la venue, dans le Cambrésis, d'un dragon chargé de défendre leurs autels. On eut pu croire que Saint Géry qui aimait tant les animaux quand il était petit, allait s'entendre avec le dragon comme larrons en foire, mais il n'en fut rien !
 
La pauvre bête fut renversée par le saint qui, en outre, lui tordit le cou comme à un vulgaire poulet ! Depuis ce jour, les chanoines de Saint-Géry arborèrent un dragon dans leurs armes et en portèrent un autre dans leurs processions. A la place de l'autel païen, Géry fit élever une église dédiée à saint Médard. Rappelons au passage que le mythe du dragon, incarnant le paganisme et vaincu par un saint ou une sainte, n'est pas particulier de la légende de saint Géry.
 
Il suffira, pour s'en convaincre, de se reporter à la légende de sainte Marthe et de la Tarasque, un exemple parmi d'autres.
 

Saint Géry à Bruxelles.

 
Sa mission accomplie, saint Géry se mit à voyager dans nos régions du septentrion roman, afin de prêcher et d'accomplir maints miracles. Ainsi, après Cambrai (Nord-Pas-de-Calais), passa-t-il aussi à Chelles (Île-de-France) et à Valenciennes (Nord-Pas-de-Calais), avant d'arriver finalement à Bruxelles, en Brabant, vers l'an 600.
 
Là, selon son habitude iconoclaste, il combattit le paganisme, renversant les autels, détruisant les idoles, chassant leurs prêtres et leurs fidèles, si l'on croit, bien sûr, la légende chrétienne. Puis Géry s'en alla.
Mais voilà qu'un jour il apprit qu'un dragon -encore un !- sévissait à présent à Bruxelles, dévastant la ville, ses campagnes, ses marais et ses bois. Géry se mit donc en route pour Bruxelles où, à peine arrivé, il se mit à prier, avant de marcher contre le monstre. Il lança une étole autour du cou de celui-ci, l'emmena ainsi au bord de la Senne, et le jeta dans la rivière, ou le pauvre animal se noya...
 
Sa tâche accomplie une fois encore, Géry rejoignit une petite chapelle qui se dressait sur la colline où s'élève aujourd'hui la cathédrale Saint-Michel (et Gudule), et cela bien qu'une certaine tradition prétend que la première église Saint-Géry aurait été fondée au 7e siècle (ou vers 580, Van Maerlant) sur la Grande Île de la Senne, soit à l'emplacement de l'actuelle place Saint-Géry.
 
Cherchez l'erreur ! Quoiqu'il en soit, il est dit que le saint demeura dès lors à Bruxelles, et ce jusqu'à son décès intervenu le 11 août 619 (certaines sources disent qu'il trépassa à Cambrai). Saint Géry est représenté sur les autels bruxellois mitre en tête et crosse en main, piétinant une gargouille démoniaque.
 

La place Saint-Géry et ses Halles.

 
 
Le 6 frimaire An 7 (26 novembre 1798), les révolutionnaires français rasèrent l'église Saint-Géry. Notons toutefois que si Jean d'Osta évoque la destruction de l'église en 1798, Eugène Bochart, lui, évoque une fermeture de l'église en 1798 et sa démolition en 1802. Quoiqu'il en soit, en 1798 ou en 1802, une "Place de la Fontaine" remplaça l'ancienne église Saint-Géry. Les Français la nommèrent ainsi "parce qu'ils érigèrent en son milieu une haute fontaine pyramidale en fonte, provenant de l'abbaye de Grimbergen, et placée sur un socle de pierre qui semble être celui qui supportait la statue de Saint-Géry dans la vieille église" (Jean d'Osta).
 
La place fut baptisée "Saint-Géry" en 1832 et tout au long du 19e siècle, cet endroit sera utilisé comme marché (au lin, aux veaux, aux fruits), tant et si bien qu'on finit par décider d'y édifier un marché couvert : les Halles Saint-Géry. Le bâtiment, oeuvre de Vanderheggen, sera inauguré en 1882. Il englobera la fontaine.
 

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Le marché prospéra jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Par la suite, les commerçants s'en détournèrent progressivement.
 
Bordée de maisons pour la plupart vêtustes, on envisagea de la moderniser, c'est-à-dire de la "bétonner"... Ainsi, en 1965, la plus ancienne de ces maisons (n°23), qui abritait le café du Lion d'Or -dans les années 1950, la place Saint-Géry comptait 14 cafés !-, se vit menacée de se voir remplacée par un bulding de huit étages et comptant quatre niveaux de parkings souterrains ! Une levée de boucliers s'opposa à la réalisation de ce projet iconoclaste !
 
La maison du Lion d'Or n'avait-elle pas été bâtie en 1622, à l'emplacement où, au 15e siècle, les Frères de la Vie Commune de Nazareth avaient édifié leur "Maison de Nazareth" ? C'était là une célèbre école où ces religieux avaient introduit l'imprimerie et publié en 1476 le premier livre imprimé en Brabant. Nous y reviendrons.
 
En 1622 donc, le Lion d'Or est doté de grandes écuries : il s'agit alors d'un relais et d'un point de départ de nombreuses malle-postes. Quoiqu'il en soit, après une vingtaine d'années de polémique, la Ville de Bruxelles décida de sauver le Lion d'Or décida de sauver cet édifice historique et, dans le même temps, de rénover la place Saint-Géry, mais ce ne fut pas sans mal.
 

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Les halles, quant à elles, furent définitivement fermées en 1977 et ceux qui ont connu Bruxelles à cette époque et dans les vingt années qui suivirent, peuvent témoigner de l'état de délabrement et de paupérisation qui s'étendait alors à tout le quartier Saint-Géry, jusqu'à la réhabilitation des halles, une vingtaine d'années plus tard donc. Le bâtiment fut certes classée en 1987, mais il fallut ancore attendre une douzaine d'années pour le voir transformé en un centre d'information consacré au patrimoine bruxellois, doublé d'un bar et de deux terrasses, intérieure et extérieure. Le quartier Saint-Géry, qui compte un grand nombre d'établissements, constitue aujourd'hui l'un des endroits les plus fréquentés de la ville.
 
Un mot sur les Frères de la Vie Commune de Nazareth.
 
Durant les 15e et 16e siècles, deux communautés religieuses -Les Frères de la Vie commune de Nazareth (communauté masculine) et les Riches-Claires (communauté féminine)- "sétendirent successivement, de part et d'autre de la Senne, sur l'ancienne île face à l'église Saint-Géry d'une part, et sur la rive gauche de la Senne d'autre part jusqu'au couvent des Soeurs noires et la première enceinte." (J. van Wijnendaele) L'église des Riches-Claires, dont nous ne ferons pas l'historique dans le cadre de ce texte consacré prioritairement à Saint-Géry, est, comme on le sait, toujours visible et en activité aujourd'hui.
 
Les Frères de la Vie Commune s'installèrent rue de la Grande Île, en 1460,"dans la Priemspoort, vaste demeure de pierre avec un jardin, deux ponts sur la Senne vers l'île Saint-Géry et le droit d'usage d'une tour de la première enceinte. Cette propriété leur fut cédée par Hughes, petit-fils de Philippe van Heetvelde. La chapelle qu'ils y construisirent sera utilisée jusqu'au XVIIe siècle. Munie d'un cimetière, elle était perpendiculaire à l'église actuelle des Riches Claires et barrait la rue du même nom, entre le centre culturel à gauche et l'église à droite. A la place du centre et des maisons de gauche se trouvait le bâtiment conventuel proprement dit, un édifice imposant de pierres bleues, avec de grandes fenêtres, un toit de tuiles et trois cheminées. Ces constructions étaient reliées, depuis 1506, par un pont de pierre puis par un autre bâtiment à cheval sur la Senne, à l'école, située sur l'actuelle place Saint-Géry, à l'endroit où l'on trouve aujourd'hui le Lion d'or." (Ibid.)

Les Frères de la Vie commune s'installèrent, en 1460, dans l'artère que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de "rue de la Grande Île".

 

Un mot encore au sujet de la rue de la Grande Île : "A son origine (XIIe ou XIIIe siècle), cette rue s'appelait Oud Borghstrate, rue du Vieux-Châteaux (on sait que c'est dans la grande île que se trouvait le tout premier château de Bruxelles, il y a mille ans).

 

Dès la fin du XIVème siècle, on a appelé rue des Sœurs Noires la partie de la rue qui était extérieure à la grande île, c'est-à-dire au sud du pont sur lequel elle traversait la Senne, contre la face orientale de l'église des Riches-Claires (pont historique qui, au cours des âges, s'est appelé pont des Juifs, pont Saint-Géry, Haut-Pont, pont des Frères, pont Sainte-Claire), tandis que sur l'île même, la vieille rue qui atteignait et contournait l'église Saint-Géry a été tout naturellement appelée rue de la Grande Île.

Le tronçon extérieur devait son nom de Swette Susterstraete à un couvent de chanoinesses de Saint-Augustin, dénommées Sœurs Noires. Ce couvent bordait une notable partie de la rue, mais il fut détruit par le bombardement de 1695.

Partiellement reconstruit en 1701, il fut déclaré bien national en l'an VI de la République et sa petite église convertie plus tard en brasserie. Bien entendu, la rue des Soeurs Noires ne garda pas son ancien nom sous le régime français : elle devint le rue de l'Hospitalité. Pendant bien longtemps, cette rue avait été coupée en deux par le mur de la première enceinte (non loin de la rue des Six Jetons). Toutefois, une poterne, appelée Guichet du Lion, permettait le passage. Cette massive construction fut démolie au début du XVIIème siècle. (...) En 1870, après la suppression du Pont d'Île et le nivellement du quartier Saint-Géry, la rue des Soeurs Noires ne faisait plus qu'une même artère avec la courte rue de la Grande Île : la Ville décida de les unir administrativement sous le même nom, en souvenir de cette grande île qui n'existait plus. Cette décision fut critiquée par la minorité catholique du Conseil, qui déplorait la "spoliation posthume" dont les Soeurs Noires étaient l'objet. Aux numéros 33 et 35, on peut encore voir aujourd'hui deux anciennes maisons, bien restaurées, qui sont les vestiges du couvent des Soeurs Noires." (Jean d'Osta)  

 

 
 
Les Frères exercent deux activités :
-La copie, l'enluminure et la reliure de manuscrits. Ils disposent pour ce faire d'un centre de copie de textes et d'un atelier de reliure de manuscrits, avec le chapitre de Sainte-Gudule comme principal client. De 1475 à 1487, ils exploitent la première imprimerie, qui nous a laissé des incunables dont une Vie de l'empereur Henri II et de sa femme Cunégonde avec gravures coloriées à la main.
-L'enseignement, qui commence par des cours du dimanche et s'étend à une école gratuite pour les enfants pauvres, puis se poursuit avec des cours de latin (en 1515, Charles-Quint les autorise à enseigner le latin, la logique et le chant). Les cours se donnent place Saint-Géry. Au 16e siècle, la communauté des Frères va péricliter et ce sont finalement les Riches-Claires qui, obligées de déménager en 1588 de la Porte de Hal, prennent possession du couvent pour y rester jusqu'à la fin du 18e siècle.
Sous le régime français (1794-1814), en application du Concordat (15 juillet 1801), les églises paroissiales devinrent "des propriétés publiques, affectées au culte public et entretenues avec de l'argent public. Inversement, les églises d'abbayes et de couvents ne pouvaient pas avoir d'usage religieux et devaient soit être réaffectées, soit démolies. A Bruxelles, les églises du Béguinage, des Riches-Claires, du Bon-Secours, des Minimes et Saint-Jacques sur Coudenberg, érigées en paroisses en 1803 suite au Concordat furent épargnées. Inversement, l'église paroissiale Saint-Géry et l'église de l'hôpital Saint-Jean furent rasées pour créer des places publiques;" (Bruxelles Patrimoines n°013, p. 016.)
Deux rues Saint-Géry.
1°)Il existe une rue Saint-Géry qui s'étend de la rue du Borgval (10-12) à la rue de la Grande Île (24-26). Elle fut tracée en 1870, pendant les travaux de voûtement de la Senne, plus ou moins à l'endroit où s'étendait la longue et étroite "impasse de la Tête de Cochon". Celle existait au moins depuis le début du 17e siècle : un livre censal de 1604 la nomme ainsi Verkenhooftsraetken. Et longtemps après la construction de cette rue Saint-Géry, les Bruxellois continuèrent à l'appeler Verkenskopstrotje. A l'origine, cette impasse s'ouvrait à la rue des Pierres (tronçon aujourd'hui dénommé Borgval), puis, se dirigeant vers le sud, elle était arrêtée par la courbe de la Senne qui entoure la Grande Île. Au 19e siècle, c'était une ruelle insalubre, terre de misère, de dysenterie et de choléra. Elle comptait une douzaine de maisons dans lesquelles s'entassaient 182 habitants qui furent expropriés en 1868.
2°)Une autre rue Saint-Géry, beaucoup plus ancienne, a également existé, entre 1851 et 1869, dans le quartier de la Grande Île. Avant 1851, elle se nommait rue du Dam ou rue de la Digue et un pont -le pont Saint-Géry- la faisait déboucher sur la rue Middeleer, du côté nord de l'île. Cette rue existait déjà en 1384, mais sans le pont. Elle fut démolie en 1869.

Eric TIMMERMANS
Sources : "Histoire de la Ville de Bruxelles, t.1, A. Henne et A. Wauters, 1968, p. 20 et 22 / « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / "Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/Paul Legrain (J. Lebègue et Cie éditeurs, 1914), p. 29 à 36, 44 / "Dictionnaire historique des rues, places...de Bruxelles" (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / "Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles", Jean d'Osta, Le Livre, 1985 / "Promenades dans les Couvents et les Abbayes de Bruxelles, J. van Wijnendaele, Editions Racine, 2007, p.14-16 / Bruxelles Patrimoines n°013 - Dossier lieux de culte, p. 010 & 016, décembre 2014 / "L'Île Saint-Géry à Bruxelles", Louis Stroobant, Le Folklore Brabançon n°69, 12e année, décembre 1932..

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