• LA MEMOIRE JUIVE DE L'ESPACE MAROLLES-MIDI

     

    LA MEMOIRE JUIVE DE L'ESPACE MAROLLES-MIDI

     
     

    L'ancien quartier juif des Marolles.

     
     
    Juifs de Belgique, de Bruxelles et des Marolles.
     
    Au début du 20e siècle (1905), nombre de Juifs durent fuir la Russie (qui incluait alors, notamment, une partie de la Pologne) et les pogroms organisés contre eux. Un certain nombre d'entre eux trouva refuge dans les Marolles.
     
    Lorsqu'Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne, en 1933, les Juifs d'Allemagne connurent, comme on le sait, des persécutions qui aboutirent, en définitive, à leur déportation, leur enfermement concentrationnaire et leur extermination systématique par le régime nazi.
     
     
    Au moins six millions de Juifs périrent du fait de l'Holocauste commis par le régime concentrationnaire hitlérien et ses collaborateurs. Entre 1933 et 1938, nombre de Juifs fuyant le régime nazi trouvèrent refuge dans les Marolles. On estime à 3.000 le nombre de Juifs qui habitaient les Marolles lors de l'invasion de la Belgique par les troupes nazies en 1940.
     
    Une première synagogue avait même été édifiée rue de Lenglentier. Une plaque commémorative rappelle encore aujourd'hui les déportations nazies. Nous y reviendrons.
    L'historien José Gotovitch, lui-même rescapé de la rafle des Marolles de 1942, rappelle que dans la soirée du 3 septembre 1942, les nazis débarquèrent dans les Marolles et bouclèrent totalement le quartier.
     
    La rafle pouvait commencer. Elle devait se poursuivre durant une bonne partie de la nuit. Chaque maison fut visitée. On en extirpa les Juifs présents et on les fit descendre de force dans la rue. Enfants ou adultes, tous furent embarqués dans des camions et emmenés dans la caserne "Général Dossin" à Mechelen (Malines).
     
    Pourquoi ? Parce que cette caserne était la dernière étape avant la déportation vers le sinistrement célèbre camp d'extermination d'Auschwitz. Contrairement à la police d'Antwerpen (Anvers) ou à la police vichyste, en France, lors de la rafle du Vel d'Hiv (juillet 1942), la police bruxelloise ne participa pas à cette ignominie, alors que Bruxelles subissait pourtant aussi le régime d'occupation.
    Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942, 718 Juifs non-belges furent arrêtés dans les Marolles par l'occupant allemand. Une seconde rafle visant cette fois les Juifs belges, devait être organisée un an plus tard. Avant l'invasion allemande de 1940, la communauté juive de Belgique s'élevait à 100.000 personnes, dont 20.000 étaient des réfugiés juifs allemands.
     
    Comme de nos jours, les principales communautés juives de Belgique  se concentraient alors à Anvers (55.000) et à Bruxelles (35.000). Pas moins de 25.000 Juifs de Belgique périrent, victimes de la politique concentrationnaire nazie, entre août 1942 et juillet 1944. Aujourd'hui, la communauté juive de Belgique s'élèverait à 30.000 personnes, dont 15.000 à Antwerpen (Anvers). De nos jours, 95 % de la communauté juive de Belgique se concentrent entre Anvers et Bruxelles. Elle a toutefois perdu 70 % de ses effectifs par rapport à 1940.
     
    Les Juifs sont implantés dans nos régions depuis des siècles. Les premiers d'entre eux sont arrivés dans les années 50 et 60 de l'ère chrétienne, soit à l'époque romaine. Ils feront toutefois l'objet de persécutions durant des siècles, notamment dans notre province de Brabant. La communauté juive fut ainsi victime des Croisades : de nombreux Juifs refusant de se convertir au christianisme furent mis à mort.

    En 1261, le duc de Brabant Henri III ordonna l'expulsion des Juifs et des usuriers présents dans cette province. Au 14e siècle, les Juifs qui y habitaient encore furent à nouveau persécutés et chassés du Brabant, suite à la sordide histoire -montée de toutes pièces !- des "hosties poignardées" que nous évoquons dans l'article suivant :
     
    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2015/08/12/du-saint-sacrement-du-miracle-a-la-foire-du-midi.html
     
    Au 15e siècle, des crypto-juifs (Juifs en apparence convertis au catholicisme mais continuant à pratiquer le judaïsme en secret et nommés marannes en péninsule ibérique) s'installèrent à Anvers. Au 16e siècle, nombre de Juifs sépharades, expulsés d'Espagne (après que la Reconquista fut menée à bien contre les Arabes musulmans en 1492), s'installèrent à Bruxelles et dans les Pays-Bas. Il faudra attendre 1713 pour voir le sort des Juifs s'améliorer sous l'influence autrichienne, puis sous les régimes français et hollandais. Des Juifs ashkénazes se joignirent ensuite aux communautés sépharades déjà présentes dans nos régions.
     
    Parmi les quartiers juifs que l'on compte à Bruxelles au fil des ans et des siècles, on peut citer, outre les Marolles, le quartier du Mont des Arts et du Cantersteen, de même que la commune bruxelloise de Saint-Gilles (Obbrussel). On peut constater une cohérence et une continuité géographiques certaines de la présence juive au coeur de la ville. A noter qu'à l'origine, les populations juives s'installaient souvent à proximité des lieux de pouvoir politique. Ce fut le cas des Juifs du Mont des Arts qui se crurent un temps à l'abri des murs de feu l'imposant palais ducal du Coudenberg, situé, environ, à l'emplacement de l'actuelle place Royale.
     
    Cette situation pouvait, à la rigueur, les protéger des accès de violence de la populace chrétienne, toujours prompte, dans les moments difficiles, à trouver un simpliste mais confortable bouc émissaire dans la population juive. Mais lorsque le pouvoir endetté se tournait à son tour contre les Juifs, accusés de tous les maux financiers -alors que c'est le pouvoir lui-même qui leur imposait de ne pouvoir pratiquer que certains métiers, notamment financiers !-, plus rien ne pouvait les protéger d'une noblesse qui voyait dans la confiscation des biens juifs, une manière aisée de renflouer ses caisses...
     
    Herschel Grynszpan et la commémoration de la rafle nazie des 3-4 septembre 1942.
    Le dimanche 3 septembre 2017, à l'initiative de l'Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS), Bruxelles a célébré, dans les Marolles, le 75e anniversaire des rafles nazies opérées contre la population juive bruxelloise, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942.
    Dans la foulée, un certain nombre d'initiatives furent prises pour entretenir la Mémoire de la Shoah et du fait juif à Bruxelles :
     
    - Inauguration du square Herschel Grynszpan (coin des rues Brigittines/Miroir/Tanneurs) :
    Herschel Feidel Grynszpan est né le 28 mars 1921, à Hanovre, en Allemagne, de parents juifs polonais, originaires de Radomsko, en Pologne (territoire russe jusqu'au rétablissement d'un territoire polonais, en 1919, par le traîté de Versailles). Les époux Grynszpan quittent la Pologne russe, en 1911, et vont s'établir à Hanovre. De leur union naîtra, le 28 mars 1921, Herschel Grynszpan. La famille vit pauvrement.
     
    En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir et, en 1935, Herschel envisage de partir pour la Terre d'Israël, qui est alors la "Palestine mandataire britannique". Il compte se rendre chez une tante qui vit à Bruxelles et y attendre son visa pour la "Palestine mandataire". Il quitte donc Hanovre en juillet 1936 et arrive à Bruxelles à la fin du mois. Il est accueilli par des parents de la famille Grynszpan, au n°37 de la rue des Tanneurs. Mais sa situation n'évolue pas et il décide, finalement, de franchir la frontière française clandestinement, le 15 septembre 1936.
     
    Il subsiste un temps à Paris grâce à son oncle Abraham. D'octobre 1936 à août 1938, il tente d'obtenir des papiers en règle : en vain. Il se retrouve bientôt interdit de séjour dans quatre pays : France, Belgique, Allemagne et Pologne. Qui plus est, le 3 novembre 1938, il apprend l'expulsion de ses parents vers le camp polonais de Zbaszynek.
     
    Exaspéré par le manque de réaction de ses proches envers la tragédie que vivent les Juifs d'Allemagne, il rompt avec son oncle trois jours plus tard et s'installe à l'Hôtel de Suez, rue de Strasbourg, 17. Le lendemain, lundi 7 novembre 1938, au petit matin, il écrit une lettre d'adieu à ses parents, au dos d'une photo de lui. Il écrit : "Mes chers parents, je ne pouvais agir autrement. Que D.ieu me pardonne. Mon cœur saigne lorsque j'entends parler de la tragédie des 12.000 Juifs. Je dois protester pour que le monde entier entende mon cri et cela, je suis contraint de le faire. Pardonnez-moi. Herschel." Puis, il se procure une arme, un 6,35 mm, dans une armurerie du Faubourg Saint-Martin (n°61), "La Fine Lame".
     
    Il rejoint ensuite l'ambassade d'Allemagne, où il prétend remettre un document important. Il est accueilli par le troisième conseiller de l'ambassade, Ernst vom Rath, qui lui demande l'objet de sa visite. Herschel sort son arme, tir à cinq reprises sur Von Rath, avant de se laisser arrêter par la police française. Hitler montera l'affaire en épingle, notamment en élevant vom Rath au rang de Conseiller de 1ère classe afin d'aggraver l'acte de Herschel, et l'utilisera comme prétexte pour multiplier les persécutions contre les Juifs d'Allemagne, notamment durant la sinistrement célèbre Nuit de Cristal. Herschel sera incarcéré dans la prison de Fresnes. Après un parcours judiciaire de deux ans, Herschel est transféré à la prison d'Orléans, lors de l'invasion allemande de juin 1940. Dans la cohue générale, il finit par se retrouver seul et libre à Toulouse. Finalement, le gouvernement Pétain-Laval livrera Herschel Grynszpan aux nazis.
     
    Il sera déporté au camp de concentration de Sachsenhausen (30 km au nord de Berlin) et y décèdera probablement, à une date indéterminée.  
    - Pose de 21 pavés de Mémoire : Il fut aussi décidé d'ajouter 21 nouveaux "pavés de mémoire" dans la rue des Tanneurs. Ceux-ci s'ajoutent aux 201 autres déjà posés en Région bruxelloise. Et ce nombre devrait continuer à augmenter dans les dix années à venir. Un pavé de mémoire est un carré de béton d'environ 10 cm de côté, surmonté d'une plaque de laiton ou de cuivre. Ces pavés sont posés devant ce qui fut le domicile des personnes déportées. On y grave dans la langue du lieu "Ici habitait" suivi du nom, de la date de l'arrestation, du lieu de la déportation, de la date de naissance, de même que de la date et du lieu de décès. Les 29 et 30 octobre 2014, de même que le 15 février 2015, 35 pavés de mémoire avaient été placés dans les rues de Bruxelles, à la demande de la Fondation Auschwitz. L'inventeur de ces pavés de mémoire ou Stolperstein, l'artiste Günther Demnig, les pose depuis 1993, pour toutes les victimes du IIIe Reich.
     
    On compte aujourd'hui au moins 45.000 pavés en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Pologne et en Belgique.
    - La soirée de commémoration du 3 septembre 2017, comprenait aussi un parcours guidé dans l'ancien quartier juif/Marolles, la clôture (20h30) se faisant à l'église Notre-Dame de la Chapelle, sous les auspices du cardinal Josef De Kesel.
     
    C'est en 2011 que l'ASBL Mémoire d'Auschwitz lançait un projet de reconnaissance de la mémoire juive du quartier des Marolles. Pour en savoir plus sur cette action et sur les pavés de mémoire, il est possible de consulter les sites suivants :
     
     
     
    La présence juive et la Shoah à Bruxelles : le circuit "Marolles-Midi".
    Divers lieux, dans les Marolles et, plus généralement, à Bruxelles (circuit "Marolles-Midi"), rappellent le passé juif de la ville, de même que les persécutions et les crimes nazis dont les Juifs de Bruxelles furent les victimes :
     
    - Rue des Tanneurs :
    N°52 : Ancien emplacement des établissements Nova où était établi le photograveur Jacques de Wespin. C'est à cette adresse que la résistance Louise de Landsheere sera arrêtée par la Gestapo. Louise de Landsheere créa une filière d'évasion vers l'Angleterre et publia la Libre Belgique clandestine. Arrêtée et soumise à des interrogatoires cinq mois durant, elle sera finalement condamnée à sept ans de travaux forcés qu'elle effectuera en Allemagne jusqu'à la Libération. Elle revint en Belgique en 1945 et rédigea ses mémoires qu'elle ne publiera qu'en 1989, année de son décès.
     
    N°167-169 : L'Entr'Aide des Travailleuses était établie à cette adresse, dès 1931. Elle fut rebaptisée récemment Entr'Aide des Marolles. Durant la deuxième guerre mondiale, l'Entr'Aide des Travailleuses a joué un rôle majeur dans le sauvetage de nombreux enfants juifs.
     
    La "klinikske", comme on l'appelait dans le quartier, était dirigée par la Baronne Van der Elst, qui, après la rafle du 3 septembre 1942, cacha chez elle les deux filles du Grand rabbin Salomon Ullman. Le mari de la directrice, le Baron Van der Elst, faisait, quant à lui, partie du réseau de résistance "Socrate" qui aidait les réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), question que j'aborderai brièvement dans mon entrée concernant le n°3 de la rue des Bogards.
     
    - Rue Roger Van der Weyden, 25-27 :
     
    En 1933, fut créé le Comité d'Aide et d'Assistance aux Victimes de l'Antisémitisme en Allemagne. Il donna suite, en 1938, , au Comité d'Assistance aux Réfugiés Juifs, situé à l'adresse susmentionnée, dont le but fut d'accueillir les Juifs fuyant l'Allemagne, l'Autriche (annexée) et la Tchécoslovaquie (démembrée). Mais, à l'approche de la guerre, la vague migratoire s'accentua et, sous la pression des problèmes économiques, de la peur des infiltrations ennemies et de la montée de l'antisémitisme, les autorités belges durent fermer les frontières.
     
    Le Comité édicta alors des recommandations appelant les réfugiés à la discrétion; peintes sur le mur de la cour intérieure de l'immeuble, certaines sont encore en partie visibles. Voici quelle en était la teneur (texte en allemand doublé d'une traduction en français) : "Réfugiés ! Méritez l'hospitalité qui vous est accordée en Belgique ! Conduisez-vous toujours de manière exemplaire. Respectez les usages du pays. Ne vous faites pas remarquer. Evitez de parler à haute voix dans les rues et endroits publics. Exercez vous-mêmes la discipline. Il s'agit de votre propre intérêt."
     
    Voilà comment on mettait rudement en garde, à cette époque, la génération des Albert Einstein et des Stefan Zweig, des Juifs d'Europe, des citoyens européens donc, fuyant le régime nazi ! A comparer à certaines attitudes excessivement "compréhensives" dont font preuve aujourd'hui, dans un contexte très différent, quoique d'aucuns tentent de nous faire accroire, certains gouvernements européens en matière de politique d'asile...
     
    - Rue de la Prévoyance, 42 (à gauche de la vitrine, près de la porte du n°40) : Plaque murale commémorative, rédigée en français et en marollien. Placée par Andrée Longcheval, l'épouse du marionnettiste José Géal, alias Toone VII, cette plaque rappelle la liesse teintée d'une tristesse feinte et de pure façade, dans laquelle les Marolliens, pleins d'ironie, célébrèrent les "funérailles" d'Adolf Hitler, le dimanche 10 juin 1945. Le cortège prit son départ à cette adresse.
     
     
    - Rue de Lenglentiers, (1a façade arrière de l'école communale n'06) : Plaque murale apposée le 20 septembre 1987. Ce monument a été élevé à la mémoire des Juifs des Marolles victimes du nazisme et du racisme. Ce dernier mot étant aujourd'hui utilisé dans de nombreux sens et se trouvant, de ce fait, largement galvaudé, complétons en précisant "victimes du nazisme, des théories raciales nazies (racialisme suprématiste) et de la judéophobie". Important à souligner à une époque où, précisément, la haine des Juifs connaît une fort recrudescence. Avant l'invasion allemande, une synagogue se situait dans cette rue (n°18).
     
    - Place du Jeu de Balle : Un abri antiaérien datant de la deuxième guerre mondiale existe sous la place du Jeu de Balle.
     
    - Rue des Minimes, 21 - Le Musée juif : Avant le mois de février 2014, je n'avais jamais visité le Musée juif de Belgique. Le 1er février de cette année-là, j'avais décidé, avec quelques amis, de m'y rendre et de le visiter enfin. Nous fûmes chaleureusement accueilli par un jeune homme, Alexandre Strens, préposé à l'accueil du musée, qui nous proposa un café et qui, à la fin de la visite, nous offrit un certain nombre de catalogues du musée. Il est rare me direz-vous que l'on retienne le nom du préposé à l'accueil d'un musée, ni même qu'on le connaisse. Si je connais et que j'ai retenu le nom d'Alexandre Strens, c'est, non-seulement du fait de la grande amabilité dont il avait fait preuve à notre égard, lors de notre visite, mais aussi  parce qu'il nous a quitté définitivement, brutalement, le 6 juin 2014. Quelques semaines après notre visite, le samedi 24 mai 2014, un individu nommé Mehdi Nemmouche, un Algérien doté de la nationalité française, s'introduisait dans le musée, un fusil d'assaut AKM (parent de l'AK-47 Kalachnikov) à la main.
     
    L'assassin, sympathisant des terroristes de Daesh, tua froidement quatre personnes, un couple de touristes israéliens, Emanuel et Miriam Riva, âgés respectivement de 54 et de 53 ans, Dominique Sabrier, une française de 66 ans travaillant bénévolement au musée et Alexandre Strens, 25 ans, qui devait mourir de ses blessures quelques jours plus tard. Le musée fut ensuite fermé pour transformations et je tentai plusieurs fois, sans succès, d'y retourner. Là, il semble qu'une exposition s'y tiendra du 13 octobre 2017 au 18 mars 2018. Quoiqu'il en soit, je ne manquerai pas d'y retourner prochainement.
     
    - Rue Vanderhaegen n°? : Mme Marie Vermeylen (Keysers, premier mariage et Joly, seconde noce), grand-mère d'un copain du nom de Jean-Pierre Keysers, est née le 3 mai 1899 à Bruxelles. Elle travaillait pour le journal Le Soir, dès avant la deuxième guerre mondiale, comme crieuse de journaux. Pendant l'Occupation, si la Libre Belgique évoluait dans la clandestinité, Le Soir, lui, avait pignon sur rue et fut considéré comme un journal collaborationniste. A la libération, si la direction et les rédacteurs furent inquiétés, il n'en fut pas de même pour les ouvriers et les petits employés, tel mon grand-père, Louis Habay, qui y travaillait alors comme simple correcteur. C'est que ma mère, Bernadette Habay, allait naître le 1er novembre 1943 ! Et ma grand-mère, Elisabeth Nys, devait supporter au mieux cette grossesse, dans les conditions que l'on devine. Mon grand-père et Mme Vermeylen ont donc, plus que probablement, dû se croiser durant la guerre. Mais du fait de son emploi, Mme Vermeylen a également participé à la distribution du "faux Soir", un pastiche du journal réalisé par la Résistance et dont nous évoquons brièvement l'histoire ci-après, dans l'entrée consacrée à la rue de Ruysbroeck. Mais Mme Vermeylen fit bien mieux, en cachant dans une cheminée de son domicile de la rue Vanderhaegen (quartier de la Querelle), un couple de Juifs. On peut voir Mme Vermeylen sur la photo ci-jointe, accompagnée d'une très jeune fille, qui n'est autre que la tante et la marraine de JP Keysers. Cette personne, hélas, est décédée récemment, et ni Jean-Pierre, ni moi, ne pouvons vous en dire plus. Au moins aura-t-on pu rappeler les actes résistants de Mme Vermeylen.
     
    - Rue des Bogards, 3 : C'est à cette adresse qu'avait pris ses quartiers l'Ober-Feldkommandantur et son "office d'embauche", termes qui désignaient, en fait, le Service du Travail Obligatoire (STO) dont la mission était de réquisitionner et d'expédier des citoyens des pays conquis pour travailler en Allemagne, afin d'y remplacer dans le secteur économique, les hommes partis pour le front. Nombreux furent ceux qui tentèrent, avec plus ou moins de succès, de s'y soustraire. on les nommait les réfractaires. Mon grand-oncle, Corneille De Mesmaeker, fut de ceux-là. En 1942, il fut donc convoqué par l'Ober-Feldkommandantur...où il ne se rendit jamais. Il resta caché jusqu'à la Libération. Mon grand-oncle et ma grand-tante, Maria Vercaeren, vivait, à cette époque, au 31, rue de l'Abattoir, à Anderlecht. Les autorités d'occupation vinrent évidemment inspecter les lieux, pour tenter d'y débusquer mon grand-oncle. Ma grand-tante aimait à nous raconter qu'un tisonnier tenu discrètement à la main, elle vit l'inspectrice -si je me souviens bien- s'approcher à quelques pas de mon grand-oncle, caché dans un recoin. Elle nous disait toujours que si l'inspectrice avait trouvé mon grand-oncle, elle l'aurait frappé avec le tisonnier, à quoi mon père, Georges Timmermans, ajoutait : "Et je sais qu'elle l'aurait fait !".
     
    - Rue du Poinçon, 18 : En 1926, s'établit à cette adresse, le Syndicat des Tramwaymen. Diverses associations d'extrême-gauche s'y installèrent également. L'établissement était doté d'une imposante salle de réunion et d'un café où se retrouvaient nombre de réfugiés, notamment des Juifs, ayant fui le nazisme dans les années 1930.
     
    - Rue Philippe de Champagne, 52 : En 1939, Belhicem, le siège belge de l'organisation internationale de coordination de réfugiés Hicem, était établi à cette adresse. Il réunissait plusieurs associations caritatives juives dont le but était d'améliorer le quotidien des exilés fuyant le nazisme. Mais en 1940, l'immeuble, dont le propriéraire était juif, est réquistionné par l'occupant. En 1941, Kurt Asche, le chargé d'affaire juive de la Gestapo invite le collaborateur flamand Pierre Beeckmans à installer au n°52 de la rue Philippe de Champagne, la "Centrale antijuive pour la Flandre et la Wallonie" (Landelijke Anti-Joodse Centrale voor Vlaanderen en Wallonië) qu'il vient de créer. Dès 1937, Beeckmans administre les éditions de l'organisation antijuive Volksverwering fondée par René Lambrichts. Beeckmans se servira des archives de Belhicem pour informer la Gestapo, établie à l'avenue Louise (n°453), ce qui favorisera l'arrestation et la déportation de nombreux Juifs vers le camp d'extermination d'Auschwitz.
     
    - Boulevard du Midi, 56 : L'Association des Juifs de Belgique (AJB) était établie à cette adresse. Contrairement à ce que ce nom pourrait laisser penser, cette association a été fondée par les autorités d'occupation, le 25 novembre 1941, soit la Militärverwaltung et la Gestapo. Le Grand rabbin de Belgique, Salomon Ullmann, en devint le président. Il démissionna toutefois après les rafles de l'automne 1942 et fut remplacé par Marcel Blum, le président du Consistoire israélite de Bruxelles. l'AJB servit de paravent pour les autorités nazies. Par ce biais, elles voulaient convaincre les Juifs que leur intention était de les envoyer dans des camps de travail, cachant ainsi leurs véritables desseins, à savoir leur déportation "vers l'Est" et leur extermination. Lorsque des doutes commencèrent à poindre, les Juifs se distancèrent de l'AJB. C'est pour cette raison que les autorités d'occupation décidèrent d'organiser des rafles, dont celles de l'automne 1942, et ce, afin d'atteindre le quota de Juifs à déporter, exigé par Berlin. Cette situation devait évidemment poser de graves problèmes de conscience aux responsables de l'AJB. Mais faut-il rappeler que la marge de manoeuvre des Juifs sous l'Occupation était inexistante ? Il faut voir dans l'action de l'AJB une tentative de mener une politique du moindre mal et non un acte de collaboration. L'AJB devait rester active jusqu'à la veille de la Libération, en septembre 1944.
     
    - Rue de Ruysbroeck, 35 : C'est à cette adresse que fut imprimé, à 50.000 exemplaires, le "faux Soir", sur les rotatives de Ferdinand Wellens. Le "faux Soir" fut un pastiche anti-nazi et anti-collaborationniste du journal Le Soir, tiré alors à 300.000 exemplaires et qui répondait aux voeux de l'occupant. Il fut distribué le 9 novembre 1943 dans le but de ridiculiser ce dernier. Nous évoquons cette question dans un autre article :
     
    http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2013/08/09/temp-f5f730b5b9f954a621837ad962b40454-7892405.html
     
    - Rue Van Lint, 14 (Anderlecht) : On trouvait à l'origine de cet acte de résistance, des membres du Front de l'Indépendance, le principal mouvement de résistance belge à l'occupant nazi. Or, les membres du Front de l'Indépendance se réunissaient -et se réunissent encore- dans un vaste hôtel de maître sis 14, rue Van Lint, à Anderlecht. Mais cet immeuble abritait également, à l'arrière, l'imprimerie-photogravure de Pierre Lauwers, qui y réalisa la plaque photogravée pour la réalisation du "faux Soir". On y établit, en 1946, un Musée de la Résistance qui devint, en 1972, le Musée National de la Résistance.
     
    - Avenue Clémenceau, 70 (Anderlecht) : Le 20 mai 1943, au couuent du Très Saint Sauveur, alors établi à cet endroit, 14 enfants juives et leur accompagnatrice furent sauvées des mains de la Gestapo, et donc, de la déportation et d'une mort certaine. Participèrent à ce sauvetage, Floris Desmedt, Andrée Ermel, Jankiel Parancevitch, Tobie Cymberknopf, Bernard Fenerberg et Paul Halter. Une plaque rappelant ce sauvetage a été apposée sur la façade de l'ancien couvent, le 20 mai 2003.
     
    - Rue Jean Volders, 32 (Saint-Gilles) : Un membre du réseau Orchestre rouge, Abraham Raichmann, habitait cette maison. Orchestre rouge était un réseau de résistance, effectuant une mission de renseignement à destination de l'Union soviétique. Il fonctionna de 1941 à 1943. Une plaque rappelant l'existence d'Orchestre rouge est apposée sur la façade de cette maison. Etrangement, le nom de Raichmann n'y apparaît pas. Arrêté par la Gestapo, il finira par parler sous la torture, attitude qui lui sera reprochée et qui tranche singulièrement avec celle des principaux héros du réseau à savoir Léopold Trepper et surtout, Zosha Poznanska. Je ne me permettrai, pour ma part, d'émettre le moindre jugement sur une question aussi grave que l'attitude humaine face à la torture
     
    - Rue des Atrébates, 101 (Etterbeek) : Trois émetteurs d'Orchestre rouge sont déployés sur le sol bruxellois, à Uccle, à Molenbeek et à Etterbeek. En novembre 1941, les Allemands localisent l'un des trois émetteurs, celui d'Etterbeek. Il est situé au 101, rue des Atrébates, où l'occupant organise une descente, le 12 décembre 1941. A cette occasion, certains collaborateurs du réseau seront arrêtés et emmenés au Fort de Breendonk, où ils seront exécutés. Une plaque rappelant ces événements est apposée sur la façade de cette maison.
    Pour en savoir plus sur la plupart de ces lieux de mémoire, consultez le site http://marolles-jewishmemories.ne/fr

     

  • Le duc de Croy

     File:Charles-Alexandre de Croÿ (1581-1624).jpg

     LASSASSINAT DU DUC DE CROY

     

    1. L’Hôtel du duc de Croÿ.

     

    On peut voir, en l’église Notre-Dame de la Chapelle, l’entrée d’une chapelle dominée par le monument funéraire de Charles-Alexandre, duc de Croÿ (1581-1624). Celui-ci, dit-on, serait enterré au pied du pilier. On peut d’ailleurs voir le buste du défunt placé entre les statues de ses deux patrons : Charlemagne et le pape Alexandre. Charles-Alexandre fut tué en 1624 dans son hôtel situé sur l’emplacement des anciennes « rue de la Chèvre, de la Fusée, de lArtifice, et entre les rues aux Laines et des Minimes » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », p.161). Entre la rue aux Laines et la rue des Minimes se dresse aujourd’hui le « mastodontesque » Palais de Justice de Poelaert. A noter que cette « rue de la Chèvre », contre toute attente, ne devait point son nom à un quelconque caprin vadrouilleur, mais à une énorme machine de guerre conçue par le général espagnol Spinola pour le siège d’Ostende. Cette rue était la continuation d’une « rue du Jockey-Bleu », qui avait déjà disparu à la moitié du 19ème siècle. L’hôtel du duc de Croÿ se situait à l’angle de la rue de la Chèvre (rue du Prévôt).

     

    plan-1.jpg

    Extrait du Plan POPP - 1ere section 1866
    Quartier de la Marolle
    rue de la chèvre - rue d'Artifice - rue de la Fusée

     

    2. Spinola, un général amoureux.

     

    Lorsque Charles-Alexandre épousa Geneviève d’Urfé, celle-ci s’était déjà éprise d’amour pour le général Spinola, cité plus haut. On doit à ce dernier la chute d’Ostende qui résistait depuis trois années, tout en occasionnant de lourdes pertes aux assiégeants. Spinola était d’origine génoise. Illustre commandant des forces espagnoles, il est également connu pour être le vainqueur de Bréda. Retz devait ultérieurement le comparer à César et à Condé. On le retrouvera également sur le théâtre italien en tant qu’assiégeant de Mantoue : « Spinola lassiégeait depuis près de deux ans ; Toiras défendait la citadelle, qui tenait toujours. Mazarin réussit enfin à négocier une trêve entre Espagnols et Français (début septembre 1630). » (Mazarin, p.31-33). Mais revenons à nos amours bruxelloises… Spinola était immédiatement tombé amoureux de Geneviève, il fut toutefois rappelé à Madrid par Philippe III où le roi le fit chevalier de la Toison d’Or. Entre-temps, Geneviève épousa le duc de Croÿ. Ce dernier, dont la santé s’était altérée, décida de se retirer dans son hôtel de la « rue de la Chèvre » (ou de la rue du Prévôt), à Bruxelles. Geneviève l’y suivit. Mais un jour, celle-ci rencontra fortuitement Spinola qui, sans attendre, lui avoua son amour. Hélas pour le général espagnol, il dût sur-le-champ apprendre des lèvres de sa bien-aimée la triste vérité : elle avait été mariée à Charles-Alexandre de Croÿ pour des raisons politiques… Charles Aznavour aurait pu chanter leur histoire, mais celle-ci devait, en définitive, tourner au drame, sur fond de crime passionnel.

     

    3. Un page fidèle et meurtrier.

     

    Spinola devint triste et sombre sans que personne ne sache pourquoi, à l’exception d’un jeune page qui demanda à son maître de lui pardonner une indiscrétion s’il parvenait à lui rendre sa bien-aimée. Spinola, transporté de joie, accepta, peut-être inconsidérément, peut-être en connaissance de cause, l’histoire ne le dit pas précisément… Quoiqu’il en soit, le page sortit sans ajouter un mot. Le soir venu, le duc de Croÿ se promenait dans son pavillon, comme il en avait l’habitude. Une petite lucarne s’ouvrit soudain, le canon d’une arquebuse y parut, un coup de feu se fit entendre et Charles-Alexandre de Croÿ s’effondra, frappé par une fusée emboîtée de fer, que son meurtrier avait placé dans l’arquebuse.

     

    4. Nulle fin heureuse…

     

    Spinola, que Geneviève, dès qu’elle fut veuve, accepta d’épouser, fut évidemment fortement soupçonné, mais personne n’osa l’attaquer de front. Toutefois, la pression de la rumeur publique se fit telle que l’union fut retardée de huit ans. L’infante Isabelle parvint finalement à favoriser ce mariage, mais alors que Spinola, qui était en Italie, se préparait à retrouver sa future épouse, il succomba subitement et jamais le mariage de Geneviève et du vainqueur d’Ostende ne put être célébré. Quant à l’auteur de l’attentat, il resta introuvable. On accusa un innocent du crime commis par le page et on l’enferma, trente-deux ans durant, dans la prison de Vilvorde. Ce n’est que sur son lit de mort que l’assassin, réfugié en Italie, avoua l’assassinat du duc de Croÿ. On dit que celui qui paya de sa liberté le geste du meurtrier, demanda, comme il aurait été incapable d’assurer seul sa subsistance, de rester en prison.

     

    5. Une version (peut-être) historique.

     

    Le page qui était en fait au service de Charles-Alexandre, duc de Croy et marquis d’Havré (et non de Spinola), avait été souffleté par son maître et, pour se venger de lui, décida de le tuer d’un coup d’arquebuse (précisons, à toutes fins utiles, que le duc de Croy avait été nommé depuis quelques mois à un haut poste financier). Le meurtre fut perpétré le 9 novembre 1624, dans l’hôtel du duc, sis rue du Pévot, entre 22 et 23 heures. On s’en doute, des recherches furent rapidement et massivement organisées, en vain cependant : l’assassin resta introuvable. On arrêta donc un innocent qui paya le meurtre du duc de Croy de trente-deux années de prison. Lorsque sur son lit de mort le meurtrier avoua enfin son crime et que l’innocence du malheureux prisonnier fut finalement reconnue, ce dernier demanda de rester en prison, n’étant plus capable de pourvoir à sa subsistance. On le laissa donc à la prison de Vilvorde et le gouvernement lui alloua une petite pension. Par cette triste fin, l’histoire rejoindrait donc la légende.

    Eric TIMMERMANS

    Sources : Brochure de léglise Notre-Dame de la Chapelle (2004) / Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p.137 / Dictionnaire historique des rues, placesde Bruxelles (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 1, A. Henne et A. Wauters, 1968, p. 57 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 2, A. Henne et A. Wauters, 1969, p. 40 / Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/ Paul Legrain (Editions Lebègue Cie, 1914), p. 217 à 227 / Mazarin, Pierre Goubert, Fayard, 1990.