• Charles-Quint

     

                                                   LE DECAPITE MIRACULE

     

    Dans les premières années du règne de Charles-Quint, un individu nommé Arnoul de Beer, fut condamné à être décapité. Pour quel crime ? Était-il un assassin, un pervers, un voleur, un brigand de grand chemin, ma foi, l’histoire ne nous le dit pas.

     

    Mais quoi qu’il en soit, un jour de l’an de grâce 1515, le bon peuple de Bruxelles se pressa sur la Grand Place afin d’y assister à l’exécution publique du malfaiteur. Des fenêtres de l’hôtel de ville, tendues de draps rouges, les échevins, conformément à l’usage, se préparaient également au spectacle

     

    Le condamné fit bientôt son apparition et fut conduit à l’échafaud où il s’agenouilla. Le bourreau, qui avait bandé les yeux de de Beer, leva son glaive et l’abattit dans un bruit sourd. Le condamné tomba, la tête en avant. Toutefois, l’arme avait mal porté, ne faisant qu’entailler, quoique profondément, la base du cou.

     

    Dans un sanglot épouvantable, le supplicié se releva sur les genoux ce qui ne manqua pas de provoquer un murmure d’horreur dans la foule dont les premiers rangs rompirent la ligne de soldats entourant l’échafaud, ceux-ci éprouvant les pires difficultés à rétablir l’ordre.

     

    Le bourreau leva à nouveau son glaive pour achever sa victime, mais, soit que les mouvements de celle-ci l’empêcha la précision de son geste, soit que, sous l’effet de l’émotion, son bras trembla, le bourreau manque une nouvelle fois sa cible, ne parvenant qu’à occasionner une seconde blessure à côté de la première, au lieu de détacher la tête du tronc.

     

    La foule, épouvantée et indignée par la maladresse du bourreau, refoula les soldats et se rua sur l’échafaud, renversant, piétinant et frappant le bourreau qui fut bientôt traîné sur la place. Sans doute aurait-il été lynché si des soldats n’étaient intervenus à temps pour l’arracher des mains de la plèbe en furie. Une émeute faillit s’en suivre.

     

    Quant à Arnoul de Beer, il avait tout simplement disparu. Des complices favorisèrent-ils sa fuite ou des bourgeois de Bruxelles, l’ayant pris en pitié, le conduisirent en lieu sûr ? Mystère. On sait en tout cas qu’il trouva refuge au couvent des Récollets, jadis situé à l’emplacement de la Bourse actuelle. Là, il reçut les soins nécessaires et guérit. On dit qu’il se retira plus tard dans une localité nommée Berg-op-Zoom et qu’il y vécut encore une douzaine d’années. On l’affubla du sobriquet « de Beer à moitié justicié ».

     

     

    Eric TIMMERMANS.

     

     

    Sources : Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/Paul Legrain (J. Lebègue & Cie, 1914), p. 167 à 171.