LE QUARTIER DU PETIT SABLON ET SES GUEUX

 

LE QUARTIER DU PETIT SABLON ET SES GUEUX

 

La rue des Petits Carmes.

 

Coudenberg-Bréderode.

 

Au coin de la rue des Petits Carmes et de la rue de Namur (numéros impairs), se situait jadis l’Académie, que l’on nomma également « école des pages de la Cour ». Cette maison fut édifiée au début du 17e siècle et était consacrée précisément à l’enseignement de l’escrime et de l’équitation, à destination des enfants de la noblesse. Marie-Thérèse d’Autriche fit ajouter à ces matières physiques, l’anciennement des langues, de l’histoire et de la géographie. L’édifice fut vendu en 1777. C’est en face de l’Académie, dans l’Hôtel de Jauche, que vécut longtemps le sinistrement célèbre duc d’Albe. C’est également là que furent arrêtés les comtes d’Egmont et de Hornes. Cet hôtel fut vendu par lots, en 1843.

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A l’endroit où se rejoignent aujourd’hui les rues de Namur et de Bréderode, se dressait jadis une porte de la première enceinte dite « Porte du Coudenberg » dont il ne reste plus de trace aujourd’hui. De même que la porte du Treurenberg et la Steenpoort, la Porte du Coudenberg servit de prison et subsista jusqu’au 18e siècle. Dans la rue de Bréderode toute proche, on peut encore voir un pan du premier rempart de Bruxelles. C’est en 1851, époque à laquelle elle portait encore le nom de « rue Verte », qu’elle fut baptisée de son nom actuel en souvenir du comte Henri de Bréderode qui, en 1565, signa, à l’instar des comtes d’Egmont et de Hornes et quelques autres, le célèbre « Compromis des Nobles », demandant la suppression du tribunal de l’Inquisition. Cet acte lui valut d’être décapité en place publique au Grand Sablon. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

 

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Les Petits Carmes.

 

La rue des Petits Carmes fut longtemps connue sous le nom à rallonge de « rue conduisant de la vieille porte du Coudenberg au Sablon ». La rue des Petits Carmes prit son nom actuel suite à la construction, à cet endroit (à l’emplacement de l’Hôtel de Culembourg, rasé par le duc d’Albe au 16e siècle), d’un couvent des Carmes Déchaussés, également nommés « Petits Carmes ». Il fut fondé en 1612, sous le règne des archiducs Albert et Isabelle. Ces derniers avaient fait venir d’Italie, en 1610, un supérieur et cinq autres religieux. Commencée en 1612, leur église fut finalement consacrée en 1614. On y trouvait notamment une représentation de saint Omphre que l’on invoquait pour obtenir…une « bonne mort ». L’église et le couvent furent fermés sous le régime français (1794-1814) et les Carmes furent définitivement expulsés.  L’église, quant à elle, se situait sur l’emplacement actuel de l’aile gauche du Palais d’Egmont, bâtie en 1835. Le couvent fut détruit en 1811 et avait, quant à lui, été bâti sur une partie de l’emplacement de l’Hôtel de Culembourg. A noter que, selon les sources, les révolutionnaires français rebaptisèrent la rue des Petits-Carmes, « rue de la Jeunesse » ou « rue Léoben », en souvenir de la Paix du même nom, qui fut signée par Napoléon Bonaparte, le 18 avril 1797, à Leoben (Styrie, Autriche). Ce furent là les préliminaires du traité par lequel l’Autriche renonçait à tous ses droits sur les Pays-Bas méridionaux (une dénomination a probablement succédé à l’autre). Dans les jardins du couvent des Petits-Carmes, on voyait une fontaine à jets d’eau, installée à l’endroit même où se situait jadis la salle où les « gueux » signèrent la requête qu’ils adressèrent à Marguerite de Parme. En 1813, on construisit à l’emplacement de l’ancien couvent, une prison que l’on appela tout naturellement « prison des Petits Carmes ». A travers les biens conventuels des Petits Carmes, on traça la rue du Pépin. La prison, où aurait séjourné Paul Verlaine (1873), qui y composa le poème « Le ciel et par-dessus le toit », fut démolie au début du 20e siècle et remplacée par une monumentale caserne destinée aux Grenadiers. Le porche d’entrée, au n°34, est orné de beaux reliefs en bronze. La caserne devait être vendue, en 1977, par le ministère de la Défense nationale à la Société Nationale du Logement, afin d’y aménager des habitations. Il fallut attendre de très nombreuses années pour que ce projet se concrétise finalement.

 

LHôtel de Culembourg.

 

A gauche de l’entrée principale de l’ancienne caserne des Grenadiers, on peut encore voir une plaque commémorative, posée le 11 février 1884, qui rappelle un événement historique d’importance : c’est effectivement à cet endroit, où se dressait jadis l’Hôtel de Culembourg, que fut signé, en décembre 1565, le « Compromis des Nobles » et que se tint, en avril 1566, le célèbre « Banquet des Gueux ». La plaque commémorative indique que « Le Conseil des Troubles fit raser lhôtel en 1568 pour flétrir les défenseurs de la liberté de conscience ». En haut se trouve cette inscription : « Liever Turcx dan Pausch » (« Plutôt Turc que Pape »); en bas : « Jusques à porter la besace. Libertas Vita Carior », (« La Liberté vaut plus que la vie »). Ces deux slogans résument parfaitement le caractère dual de la Révolte des Gueux, d’une part clairement favorable à la Réforme et ce jusqu’à l’excès (la préférence à une éventuelle soumission à La Porte nous étant particulièrement peu sympathique…), d’autre part, visant à la préservation des libertés mais également des privilèges de la petite noblesse. La plaque est difficilement lisible, car située, pour d’obscures raisons, à la hauteur d’un…premier étage. De fait, la pose de cette plaque fit l’objet, en 1884, de mesquines tractations politico-financières : de fait, certains auraient préféré la pose d’une plaque destinée à perpétuer la mémoire de l’architecte Poelaert. Toutefois, le bourgmestre Charles Buls, grand défenseur du patrimoine bruxellois, parvint finalement à imposer le choix des « Gueux »… De là à penser qu’une basse vengeance serait à l’origine de la pose à une hauteur si élevée de la plaque commémorative, il n’y a qu’un pas… On peut aussi considérer que le débat est né d’un conflit entre les catholiques conservateurs et les libéraux maçonniques…dont Charles Buls étaient. Malgré toute la sympathie que l’on peut éprouver pour Buls, qui défendit avec bec et ongles notre patrimoine bruxellois, force est de constater que l’on ne peut reprocher au camp catholique de n’avoir que médiocrement apprécié la référence précitée à une éventuelle soumission au joug islamique turc… L’Hôtel de Culembourg se dressait jadis à côté du Palais d’Egmont, aujourd’hui encore situé rue aux Laines, dans la prolongation de la rue des Petits Carmes.

 

Le « Compromis des Nobles » et la révolte des « Gueux »

 

C’est dans l’Hôtel de  Culembourg que se tint, en décembre 1565, une assemblée de seigneurs confédérés, issus de la moyenne noblesse des Pays-Bas habsbourgeois (XVII Provinces unies dont le territoire correspond globalement à l’actuel Benelux). A cette occasion, ils signèrent ce qu’on appela le « Compromis des Nobles » dont Marnix de Sainte-Aldegonde et Henri de Bréderode furent vraisemblablement les premiers inspirateurs. La moyenne noblesse, à l’instar des simples gentilshommes, des bourgeois et du peuple se voyait exclue des affaires de l’Etat et du pouvoir. Les petits nobles devaient en effet se contenter de fonctions locales et se voyaient simplement chargés d’appliquer la politique royale sans la discuter. Ils n’avaient pour seule tribune que les Etats généraux, (organisme composé des délégués des trois états de chaque province). Bien que le rôle premier de ceux-ci fut limité à la négociation des subsides exceptionnels accordés au prince, ils commencèrent, au début du 16e siècle, à se transformer en une tribune politique. Craignant une fronde, la Régente Marguerite de Parme évitait le plus possible de les convoquer.

 

En outre, l’une des priorités du pouvoir représenté désormais par le fils de Charles-Quint, Philippe II d’Espagne, était désormais la lutte contre les « hérésies », entendez contre les protestants luthériens, calvinistes et anabaptistes. Or, les Flandres connaissaient, dans les années 1560, une forte poussée calviniste. Philippe II fit donc promulguer plusieurs ordonnances nommées « placards », rendant l’hérésie hors-la-loi et passible de la peine capitale. Dans un premier temps, ces décisions furent appliquées avec modération, voire pas du tout. Mais confrontés à la montée du protestantisme, l’autorité royale et les catholiques les plus intransigeants en conclurent que la clémence des juges était en cause. Les élites locales et les catholiques modérés jugeaient par contre la législation trop dure, d’autant que les autorités locales considéraient les placards comme une atteinte à leurs privilèges et libertés constitutionnels. Et les rumeurs de l’imposition prochaine d’un système inquisitorial semblable au modèle espagnol se répandirent bientôt dans la population.

 

Fut alors signé le « Compromis des Nobles », requête par laquelle on exigea solennellement la tolérance à l’égard des réformés, mais également à l’égard des catholiques, dont les inquisiteurs par leurs excès de violence compromettaient la cause. On demanda concrètement la suppression des placards et du tribunal de l’Inquisition. Et c’est suivi d’un cortège imposant -300 signataires- que Bréderode présenta la fameuse requête, le 5 avril 1566, à la Régente Marguerite de Parme. A la vue de cette assemblée, celle-ci apparut craintive. Pour la rassurer, l’un de ses plus fidèles conseillers, le comte de Berlaymont, lui dit alors à voix basse « Ne craignez rien, ce ne sont là que des gueux ! » Mais le mot fut entendu et répété, avant d’être revendiqué par la suite, comme nous allons le voir. Protestations et requêtes furent obstinément ignorées par l’autorité royale espagnole, aussi le gouvernement de Bruxelles envoya-t-il le comte d’Egmont en Espagne, afin qu’il plaide en faveur d’un adoucissement des ordonnances. Réponse évasive d’apparence favorable, puis rétractation de Philippe II. Le conflit ouvert entre les Gueux et le roi d’Espagne était devenu inévitable.

 

Dans la soirée du 8 avril, Floris Van Pallant, comte de Culembourg, réunit dans son hôtel les 300 gentilshommes qui s’étaient présentés à Marguerite de Parme. Mais au moment de boire au succès du « Compromis des Nobles », Henri de Bréderode fit distribuer aux assistants des besaces de frères mendiants et des écuelles de bois, symboles de leur qualité de « gueux », qualificatif méprisant dont le comte de Berlaymont les avait affublés. Une médaille fut également frappée; portant à l’avers l’image du roi et au revers l’inscription : « Fidelz au Roy jusques à porter la besace ». Voilà aussi la raison pour laquelle on appela cette réunion le « Banquet des Gueux ». Le terme devait s’étendre ensuite à toutes les troupes levées par les adversaires de la politique royale.

 

Ceux-ci, à commencer par les protestants, commencèrent alors à sortir de la clandestinité, à se regrouper, à faire des sermons publics. En août 1566, une série d’attaques fut menée contre les biens de l’Eglise catholique. Et la crise iconoclaste se répandit bientôt dans toutes les provinces sur lesquelles allait s’abattre une terrifiante répression menée par Ferdinand Alvarez de Toledo, troisième duc d’Albe. Le conflit religieux allait précipiter le déclenchement de la Révolte des Gueux, dite aussi Guerre de Quatre-Vingts Ans, vu qu’elle se déroula de 1566 à 1648. A noter qu’au-delà des aspects religieux que nous venons de rappeler soulignons que la révolte éclata suite à plusieurs mauvaises récoltes.

 

A Bruxelles, entre 1523 et 1597, on dénombre l’exécution de 168 luthériens, anabaptistes, calvinistes, iconoclastes et rebelles. Beaucoup, refusant d’abjurer leur foi ou leur rejet de l’ordre établi, furent brûlés vifs, enterrés vivants ou encore, pour les moins malchanceux, décapités. « Beaucoup dintellectuels figurèrent parmi les martyrs bruxellois : 14 nobles, 8 moines, 4 baillis ou échevins, 1 imprimeur. » (Bruxelles, notre capitale, p. 271). Outre les lieux d’exécution que l’on connaissait intra muros (Grand Place, Grand Sablon), on pratiquait également des exécutions par pendaison à l’extérieur de la ville. « On utilisait les arbres des grandes routes, au-delà des portes de la ville, afin que le spectacle des suppliciés inspire la crainte et la terreur. » (Bruxelles, notre capitale, p. 270).

 

Quoiqu’il en soit, deux ans plus tard, les Gueux furent vaincus et nombre de leurs dirigeants furent arrêtés et exécutés, dont les comtes d‘Egmont et de Hornes. Dans le cadre de leurs représailles, les Espagnols firent raser l’Hôtel de Culembourg : « La charrue nivela le sol, au milieu de formules dexécration. Le sel fut semé sur ce sol maudit ou, à jamais, il était interdit de construire aucun édifice (et pourtant, la caserne des Grenadiers sy trouve). Lannée suivante, sur lemplacement pavé, fut érigé un monument expiatoire pour vouer à la haine de la postérité la mémoire des événements qui sétaient passés dans lhôtel. Linscription suivante y fut gravée : « Durant que le Roy Catholique dEspagne Philippe II regnoit ès Provinces de la Basse-Allemagne et que Ferdinando Alvarez de Toledo, duc dAlbe, etc., y gouvernait en son Nom, on ordonna que la Maison de Floris de Pallant, conte de Culembourg, seroit rompue, jusques au Fond, en mémoire de lExécrable conspiration faicte en icelle contre la Religion de lEglise Catholique et Romaine, contre le Roy et contre ces Païs. Lan MDLXVIII, le 28 de May. » (« Bruxelles, notre capitale », p.52)

 

Ce monument expiatoire était connu sous le nom de « Colonne de Culembourg ». Elle fit l’objet, au 19ème siècle, d’une étude fouillée de la part d’un historien liégeois nommé H. Schuermans (Bulletin des Commissions d’Art et d’Archéologie, 1870). La colonne ne survécut toutefois que dix ans, car elle fut renversée par les insurgés, revenus à la charge et momentanément vainqueurs, et fut brisée en mille morceaux que se disputèrent les Bruxellois, soucieux de pouvoir témoigner, ultérieurement, de leur assistance à l’anéantissement de l’œuvre du duc d’Albe !

 

Lexécution des meneurs.

 

Le 28 mai 1568, l’hôtel de Culembourg fut rasé. Le 1er juin, Pierre d’Andelot, un des signataires du Compromis des Nobles, ayant refusé d’abjurer le calvinisme, fut décapité au Grand Sablon. Ce fut également le cas de Henri de Bréderode et d’une quinzaine d’autres gentilshommes. Leurs corps furent exposés sur les hauteurs de Schaerbeek. Le 3 juin, on amena de Gand à Bruxelles, les comtes d’Egmont et de Hornes. Le 4 juin, à minuit, l’évêque d’Ypres leur lut la sentence et furent logés à la Maison du Roi (2e étage). Au lendemain de sa condamnation à mort, le comte d’Egmont demanda dans une lettre à Philippe II, de faire preuve de pitié, après sa mort, envers sa femme, ses enfants et ses serviteurs. Mais rien ne fit fléchir le roi d’Espagne : la veuve du comte de même que ses onze enfants furent expulsés du palais où ils ne purent revenir que neuf années plus tard. Le 5 juin 1568, veille de la Pentecôte, les comtes d’Egmont et de Hornes étaient décapités pour avoir favorisé la conjuration fomentée par le prince d’Orange.

 

Pour la petite histoire, Lamoral, comte d’Egmont, prince de Gavre, naquit le 18 novembre 1522 dans l’ancienne châtellenie d’Ath. C’est lui qui achèvera la construction du palais qui porte encore son nom aujourd’hui et qui donnera, en 1564, un magnifique tournoi sur la place, devant son habitation (l’actuel square du Petit Sablon). Lamoral d’Egmont se distingua sur plusieurs champs de bataille, sous le règne de Charles-Quint. Il remporta notamment les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines contre les armées du roi de France. La révolte à laquelle il participa dans les années 1565-1568 ne fut en rien, contrairement à ce qu’affirment certains livres pour le moins anachroniques traitant de l’histoire de Belgique, un « mouvement patriotique belge » (il n’existait alors aucun pays belge étatiquement reconnu), mais bien une révolte s’inscrivant dans une double logique de conflit religieux et de défense des libertés et des privilèges d’une certaine frange de la population des Pays-Bas méridionaux, alors placés sous l’autorité royale espagnole. Exécuté le 5 juin 1568, le comte Lamoral d’Egmont fut inhumé le lendemain à Zottegem, dans une crypte située dans la propriété de sa femme où tous deux reposent, entourés de leurs onze enfants.

 

Selon la légende, au moment où se déroulaient ces tragiques événements, six jeunes hommes aimaient à se livrer à diverses facéties à travers la ville. Un jour, ils eurent l’imprudence de jouer un bon tour à maître Jean Vargas, l’un des lieutenant du duc d’Albe : au moment où Vargas se mit à bâiller à s’en décrocher la mâchoire, l’un d’eux ne trouva rien de mieux à faire que d’envoyer son goupillon (ou un balai trempé dans la couleur) dans la bouche grande ouverte de sa victime qui faillit en étouffer. Mais c’est seulement alors qu’ils reconnurent Vargas ! Pris de panique, ils prirent la fuite. Vargas, armé de son mousquet, fit feu, abattant par accident un homme d’armes qui passait par là. Inutile de dire que l’on retrouva bien vite nos six farceurs qui furent aussitôt exécutés. Mais selon la légende, l’homme d’armes abattu était justement un des hommes de main de Vargas et il était porteur d’un ordre du duc d’Albe visant à l’arrestation du comte d’Hoogstraete, de Marnix de Sainte-Aldegonde et de Henri de Bréderode qui purent ainsi prendre la fuite…

 

Longtemps présentés comme des symboles de « l’unité de la patrie belge », les personnages historiques que sont Egmont et Hornes ont aussi été longtemps une source de division et de controverse…même si de nos jours, c’est à peine si le bon peuple de Bruxelles et les touristes de passage, en connaissent encore les noms. Si d’aucuns prétendent qu’Egmont et Hornes ont tenté courageusement d’amadouer le pouvoir espagnol, en relayant les revendications du peuple des Pays-Bas à Madrid, d’autres ne sont pas loin de les considérer comme des mous, voire des pleutres, qui ont par trop longtemps rechigné à prendre les armes, contrairement à Guillaume le Taciturne, partisan de la lutte armée. Leurs protestations de fidélité au roi d’Espagne et les demandes de pitié d’Egmont pour sa famille apparaissent pour ces derniers comme une tache indélébile sur le brevet d’héroïsme « national » que leur aurait trop vite accordé d’autres. Lorsqu’en 1890, on va inaugurer le square du Petit Sablon en l’honneur de personnages illustres, certes, mais qui comme Gaston et Hornes n’ont rien de spécifiquement « belges », la statue de ces derniers, réalisée par Fraikin en 1864 et qui trônait depuis sur la Grand Place, devant la Maison du Roi, sera solennellement transférée au Petit Sablon. Tout cela se fit, bien évidemment, sur fond de débats houleux !

 

En 1876, le tricentenaire de la Pacification de Gand fut l’occasion de nouveaux affrontements entre les libéraux et les catholiques. Si les premiers célèbrèrent la réconciliation des Pays-Bas par l’instauration d’une forme de liberté de conscience, au détriment d’une certaine intransigeance catholique incarnée par Philippe II, les catholiques eurent beau jeu de rappeler que cette pacification fut bien éphémère et de stigmatiser au passage les noms que l’Administration communale libérale se proposait de donner aux nouvelles rues du Quartier Léopold : place des Gueux, du Balai, Saint-Just, Calvin, de l’Inquisition, du Taciturne, de la Pacification… Difficile d’imaginer aujourd’hui que plusieurs siècles après leurs mort; ces personnages firent alors l’objet de pareilles controverses !

 

Du Manège à la prison pour femmes.

 

Si la Cour des Comptes actuelle est située au début de la rue de la Régence, elle avait jadis (depuis 1831) son adresse au numéro 14 de la rue des Petits-Carmes. Avant la création du royaume de Belgique, le gouvernement hollandais (1815-1830) y avait établi le logement du ministre des Affaires étrangères. Mais c’est le terrain situé à côté de cette maison qui nous intéresse ici plus particulièrement. Là était installé l’ « écurie des mulets de la cour ». Elle servit à divers usages militaires : caserne de hussards, de fantassins, de gendarmes, d’artilleurs, puis, en définitive, on l’utilisa pour prodiguer des cours d’équitation aux sous-officiers de cavalerie. En 1845, un incendie s’y déclara, avant de se propager rapidement à la Cour des Comptes voisine. L’incendie put toutefois être maîtrisé à temps.

 

L’école d’équitation fut cependant transférée à Ypres et l’on bâtit sur ce terrain une prison pour femmes. « Cette prison, dont larchitecture appartient au style Tudor, avec créneaux, tourelles et machicoulis, est élevée sur les plans de larchitecte Dumont, et destinée aux femmes. Les détenues sont surveillées par une communauté religieuse. » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », 1857, p.389). Ce centre carcéral venait s’ajouter à la prison proprement dite des Petits-Carmes qui avait été bâtie, une trentaine d’années auparavant, sur une partie des terrains des Carmes-Déchaussés. Elle avait été commencée par l’architecte Damesme, en 1813 (régime français : 1794-1814), et achevée en 1815. « Des agrandissements successifs lui ont donné laspect dun parallèlograme avec deux étages et isolement de tous les côtés. Cette prison a une chapelle, plusieurs préaux, deux corps-de-garde, et peut contenir plus de cinq cents prisonniers. » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », 1857, p.389).

 

Le Petit Sablon.

 

Le square du Petit Sablon.

 

Le quartier que l’on désigne à Bruxelles sous le nom « Sablon », comprend le Petit Sablon et son square (qui nous intéressent tout particulièrement ici), l’église Notre-Dame des Victoires dite « du Sablon », la place du Grand Sablon et les rues avoisinantes. A l’origine, l’actuel quartier du Sablon n’était qu’un terrain abandonné, jouxtant la muraille de la première enceinte, un vaste désert entrecoupé de marécages, de prairies et de sables. On y trouvait toutefois un étang nommé Zavelpoel ou « Marais au sable » qui constituait une source dont les eaux « roulaient » via la rue de Rollebeek –qui doit son nom à ce ruisseau-, la rue des Alexiens (dont le tracé correspond à celui de la première enceinte) jusqu’à la place Fontainas (Petite Île). Le Rollebeek fut voûté dès le 14e siècle (donc bien avant la Senne), afin de faciliter le charroi entre le Sablon et le bas de la ville. Le Zavelpoel devait connaître le même sort en 1615. Une fontaine fut bâtie sur son emplacement en 1661. Ce n’est qu’avec la construction, en 1304, par les Arbalétriers, de l’église Notre-Dame, que les lieux vont commencer à changer d’aspect. Nous ne nous intéresserons toutefois pas ici au Grand Sablon, ni à l’église Notre-Dame, nous nous interdirons de franchir la rue de la Régence, pour nous concentrer exclusivement sur le Petit Sablon et le Palais d’Egmont. Ce qui était alors un terrain vague fut acquis par l’hôpital Saint-Jean. On en consacra une partie (celle qui correspond au Petit Sablon actuel), en 1289, avec l’autorisation de l’évêque de Cambrai, afin de servir de cimetière. Ce fut là sa destination jusqu’en 1706, époque à laquelle les inhumations à cet endroit furent supprimées par un décret de l’Electeur de Bavière. De nombreux arbres furent plantés autour du cimetière, et ce dès 1588, mais ils disparurent progressivement, les derniers étant abattus en 1843. Pour la petite histoire, une partie du terrain du Petit Sablon s’étendait devant la demeure du comte Lamoral d’Egmont qui y fit organiser un tournoi, en 1864, soit quatre ans avant sa décapitation à la Grand Place. En 1860, le Petit Sablon fut pavé qui devint alors un lieu de rendez-vous pour les amateurs de balle pelote.

 

Le Jardin de lInfante.

 

C’est à l’initiative de Charles Buls (encore lui !), que fut aménagé un jardin que l’on doit à l’architecte Henri Beyaert et au peintre Xavier Mellery. Ceux-ci se sont inspirés des Bailles de la Cour des Ducs de Brabant (voir souterrains de l’actuelle place Royale), pour composer le jardin de l’Infante (parc du Petit Sablon), situé entre l’Esplanade du Palais d’Egmont et l’église du Sablon. Ledit jardin est entouré d’une balustrade de fer forgé comportant de petites colonnes gothiques différemment ouvragées et surmontées chacune d’une petite statuette de bronze représentant un métier. Une vingtaine de sculpteurs ont travaillé à la réalisation de ces statuettes qui sont au nombre de 48. Chaque petit personnage constitue, remarquons-le, un ouvrage minutieusement accompli. Les dix grandes statues du jardin, représentant des personnages célèbres, évoquent toutes le 16e siècle de Bruxelles et des Pays-Bas méridionaux. Au centre, surmontant une fontaine, on trouve le groupe constitué par les statues des comtes d’Egmont et de Hornes, groupe sculpté par Fraikin, en 1864, et qui se trouvait, à l’origine, sur la Grand Place, devant la Maison du Roi.

 

DEgmont et dArenberg

 

La rue aux Laines.

 

La rue aux Laines, longue de 900m, s’étend du square du Petit Sablon à l’Institut Bordet, qui jouxte l’hôpital Saint-Pierre. Avant la construction de cet édifice, la rue aux Laines débouchait sur la rue des Faisans, qui la reliait donc à la rue Haute. Cette artère très ancienne est connue depuis le 13e siècle et doit son nom à un « Pré aux Laines » (Wollendriesch) qui s’étendait entre le cimetière de l’hôpital Saint-Jean (actuel Petit Sablon) et le Mont des Potences (fourches patibulaires alors situées à l’emplacement de l’actuel Palais de Justice…). De fait, c’est sur cette vaste prairie que les membres de la corporation des drapiers faisaient sécher leurs tissus. La rue aux Laines est aujourd’hui coupée en deux par la place Poelaert, séparation géographique qui ne fait que souligner une réalité sociologique : autant la partie sud est populaire, « marollienne », autant la partie nord est aristocratique. Cette dernière est ainsi décrite par Eugène Bochart dans les années 1850 : « La première partie de cette rue est presquexclusivement occupée à droite par les hôtels des premières familles de Bruxelles, et à gauche par un mur qui sépare les jardins de lhôtel du duc dArenberg. » L’auteur situe également, au n°27, « en face de la rue du cerf », l’hôtel de Mérode, ancienne propriété des seigneurs de Bréderode, puis des comtes de Mansfeld. Et de rappeler au passage la grande ancienneté de la famille de Mérode qui fait remonter son origine à Ste-Elisabeth de Hongrie. Bochart signale également, au n°42, une chapelle de la Congrégation de la Sainte-Vierge, bâtie en 1812.

 

Lancien Roy dEspagne.


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On peut admirer, à l’angle de la rue aux Laines et du square du Petit Sablon, une ancienne façade à double pignon à gradins, datée de 1610. Elle fut longtemps une vénérable auberge à l’enseigne du Roy dEspagne. A noter que c’est au 17e siècle que le quartier du Sablon va s’affirmer comme le plus aristocratique et le plus opulent de la ville. L’auberge a laissé le souvenir d’un cabaret littéraire bien tenu, qui eut sa période de gloire au début du 20e siècle. Celui-ci était alors fréquenté par la bonne bourgeoisie bruxelloise, mais, dans une salle annexe, on trouvait également toute la jeunesse littéraire de l’époque. En 1895, le Roy dEspagne portait encore ce nom. Mais quelques années plus tard, lorsque le duc d’Arenberg décida d’élargir la rue aux Laines en faisant construire 26 maisons de maître, elle prit le nom de Duc dArenberg, Ce restaurant aristocratique a subitement fermé ses portes en 1999, de toute évidence parce que les affaires marchaient mal. Si l’on se dirige vers le Palais de Justice, à droite de la rue aux Laines, se profilent les façades d’hôtels seigneuriaux : n°13 : Hôtel du comte de Lannoy, style Louis XV, 1762, balcon en fer forgé ; n°17 : Hospice de Sainte-Gertrude, ancien Hôtel de Beaufort Spontin, époque Louis XVI ; n°21 : Hôtel de Mérode-Deynze, dont seule la porte d’entrée a gardé quelque caractère. Mais de tous les immeubles de cette rue, c’est bien évidemment le Palais d’Egmont qui retient toutes les attentions.

 

Le Palais dEgmont.

 

C’est en 1532 que Françoise de Luxembourg, princesse de Gavre, veuve de Jean d’Egmont et mère de Lamoral d’Egmont, fit l’acquisition de terrains, au haut du Sablon, où elle projetait la construction d’un vaste hôtel. Ce projet aboutit vraisemblablement en 1548, mais de cette demeure, qui fut appelée petit hôtel d’Egmont ou hôtel de Luxembourg, il ne subsiste rien aujourd’hui. Mais vers 1560, Lamoral d’Egmont fit construire à côté, une nouvelle résidence appelée grand hôtel d’Egmont. En 1564, il donnera, devant cette habitation (emplacement du square du Petit Sablon), un magnifique tournoi. Quatre ans plus tard, il était décapité sur la Grand Place. Confisquées après sa condamnation, ses deux propriétés (petit et grand hôtel d’Egmont) furent rendues à la famille d’Egmont, en 1576.

 

Cet ensemble en gothique tardif, puis Renaissance italienne, ne changea pratiquement pas d’aspect jusqu’au 18e siècle. A l’origine, les deux propriétés étaient séparées par une rue qui menait au second rempart de la ville. Elle se trouvait dans l’axe de l’actuelle rue des Sablons. Ce n’est qu’ultérieurement que l’on construisit à son emplacement une aile de jonction. Au 18e siècle, les deux propriétés d’Egmont passèrent progressivement dans les mains de la famille d’Arenberg. En 1754, les deux propriétés furent à nouveau réunies sous le nom d’hôtel d’Arenberg. La façade et la tour du grand hôtel furent démolies et le duc d’Arenberg confia à l’architecte italien Giovanni Niccolo Servandoni, le soin de construire, à droite, une cour d’honneur précédée d’un portail monumental. Le double édifice se partagea désormais entre le style classique et le style rococo. Sous le régime révolutionnaire, le palais fut mis sous séquestre, le duc d’Arenberg ayant dû quitter les Pays-Bas méridionaux en 1794. Par contre, sous le Premier Empire, Louis-Engelbert d’Arenberg récupéra ses biens après s’être rallié au régime impérial.

 

Au 19e siècle, Prosper-Louis d’Arenberg fit procéder à d’importants travaux, mais dans la nuit du 22 au 23 janvier 1892, le palais fut ravagé par un incendie qui anéantit la partie la plus ancienne des bâtiments, à savoir le petit hôtel d’Egmont, qui existait depuis le 16e siècle. Ne subsiste de cet édifice que quelques colonnes ioniques qui ont été placées dans le parc d’Egmont. Après l’incendie, ce tronçon de la rue aux Laines changea complètement d’aspect (notamment, construction de 26 maisons déjà citées). Le Palais d’Egmont, a, depuis, gardé peu ou prou son aspect actuel, même s’il nous faut signaler deux autres incendies qui éclatèrent respectivement en 1927 et 1959.

 

Toutefois, à ces époques, l’hôtel n’appartenait déjà plus à la famille d’Arenberg. Citoyen allemand, Engelbert-Marie d’Arenberg, craignit, à la fin de la première guerre mondiale, que ses biens en Belgique soit placé sous séquestre. Aussi décida-t-il de les vendre à la Ville de Bruxelles, le 31 octobre 1918. L’acte de vente fut le dernier document officiel sur lequel le palais apparaissait sous le nom d’Arenberg. On préféra ensuite, à ce nom aux connotations par trop allemandes, celui d’Egmont. Bruxelles vendit le palais à l’Etat en 1964 et les bâtiments furent affectés au ministère des Affaires étrangères qui devait y organiser désormais tous les grands événements diplomatiques. C’est également au Palais d’Egmont que fut signé, le 22 janvier 1972, le traité d’adhésion à la CEE, du Royaume Uni, de l’Irlande et du Danemark. Et en mai 1977, le Pacte d’Egmont –un accord visant à régler le contentieux communautaire en Belgique- devait y être négocié…avec l’insuccès que l’on sait.

 

Eric TIMMERMANS

 

Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / « Bruxelles Patrimoine » N°11-012, septembre 2014, « Les troubles au 16e siècle dans la mémoire bruxelloise - Histoire et commémoration d’une guerre plurielle », Monique Weis, p. 09-023 / « Dictionnaire historique des rues, placesde Bruxelles » (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean dOsta, Le Livre, 1995 / « En flânant dans les rues dun vieux quartier », Folklore brabançon n°140, décembre 1958 (p. 869-929).

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