Le Lundi perdu

 

                                                    LE LUNDI PERDU

 

« On buvait à l’œil. Pensez quel régal. / Toute la Marolle était en ribote. / La nuit c’était un chambard infernal : / Chansons et clameurs, clameurs et…clamottes ! / Le tirage au sort, le grand carnaval / En comparaison étaient d’ la gnognotte. » (Couplet d’un revuiste concernant la tradition du « Lundi perdu », conservé par Fernand Servais).

 

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1. Le « lundi perdu » à Bruxelles.

 

Il existait autrefois un lundi qui, à Bruxelles, comme dans les régions voisines de Wallonie, du nord de la France, de Flandre et jusque dans le Brabant néerlandais, était célébré de manière particulièrement orgiaque. Il s’agit, principalement, du premier lundi après le Jour des Rois (6 janvier) auquel on donnait le nom de « Lundi perdu ».

 

« Le lundi perdu se fêtait le premier lundi de l’année après l’Epiphanie. Aucun ouvrier ne se serait avisé de travailler ce jour-là. Quiconque l’aurait fait eut été considéré comme un traître et un zievereir. Du reste, les chefs d’atelier prenaient congé aussi, sachant très bien que leur personnel serait absent. Une tradition populaire bruxelloise voulait du reste que, travailler le lundi perdu, portât malheur. Ce jour donnait lieu à des beuveries le plus souvent répugnantes, qui commençaient dès le samedi soir, jour de paye, et se continuaient le dimanche et le lundi. » (Quiévreux)

 

Ce jour-là, les travailleurs de toute la ville (particulièrement les amateurs de bamboche, cela va sans dire !) s’en allaient souhaiter la bonne année à leurs maîtres et à leurs patrons dont ils attendaient, en échange, le versement d’étrennes monnayées, destinées à être dépensées, le soir même, dans tout ce que la cité comptait d’estaminets et de débits de boissons. L’on s’en doute, cela donnait lieu à des réjouissances éthyliques dont les termes « beuveries », « orgies » et « débauche » ne donnent qu’un très lointain aperçu. L’on peut d’ailleurs s’interroger sur l’état qui devait être celui de ces dignes travailleurs le lendemain, à tel point qu’il nous est permis de penser que le mardi devait être, dans bien des cas, aussi perdu que le lundi…

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Qu’on en juge d’après la description du « Lundi perdu » de 1892 (une année prise au hasard), tel qu’on la trouve dans les journaux de l’époque : « soixante-sept pochards écroués à l’amigo, deux cas de « delirium tremens » sur la voie publique, un mortel accident de roulage, procès-verbaux pour rixes et rébellions dressés rue Haute, rue Blaes, rue de Flandre, rue de Schaerbeek. » (Servais). Ainsi évoque-t-on également des sergents de ville secourant des ivrognes errant au hasard des rues ou encore l’intervention musclée de volontaires chargés de seconder les forces de police afin de séparer des bagarreurs s’affrontant sous l’emprise de la boisson.

 

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Et Louis Quiévreux  de renchérir : « A cette époque, les cavitches connaissaient une animation sans pareille, comme c’était le patron qui régalait, les rasades de geneivel succédaient aux kwaks servies dans de lourds verres à goutte. Le lendemain, la rubrique des faits divers des journaux avait une longueur inaccoutumée : rixes, fractures, jambes brisées, drames de la jalousie, vols, insultes ! La police ramassait des hottées d’ivrognes mi-gelés dans les rues froides dès l’aube. Les hôpitaux ouvraient leurs portes aux soûlards blessés au cours des chutes. Les asphyxies par le gaz, provoquées par les gestes hésitants des zatlappe rentrés au logis étaient choses courantes. Beaucoup de cabarets organisaient des réjouissances populaires à grand renfort de choses bonnes aux tripes, telles que kermesses aux boudins, soupers aux carbonnades flamandes, tartes au riz. Il y avait la coutume du lambic chaud. On descendait du grenier une sorte d’alambic de cuivre dans lequel chauffait, pour les clients, le lambic à l’arôme divin. » (Quiévreux).

 

En 1870, le recueil des Traditions et Légendes de la Belgique, nous livre le témoignage suivant : « Dès le matin, les gens des divers métiers, les porteurs d’eau et de bière, les portefaix, les balayeurs, les ramoneurs, les allumeurs se mettent en route pour chercher des pourboires chez leurs pratiques et chez leurs maîtres. Ils sont endimanchés et portent des insignes corporatifs sur leurs blouses : balais, tonneaux, échelles, etc. Et ils passent la soirée en dépensant dans les cabarets les produits de leurs collectes, leur intempérance allant jusqu’à la débauche. Ce fut en vain que les magistrats essayèrent  d’enrayer les abus de ce jour-là, les intéressés entendant conserver des droits acquis depuis plusieurs siècles. » (Servais)

 

De fait, la tradition du « Lundi perdu » est très ancienne. Ainsi est-il dit dans une chronique manuscrite du XVIe siècle de Rouge-Cloître que le terme de « lundi perdu » est utilisé pour désigner la date de la naissance de Marguerite d’Autriche : « née à Bruxelles le lundi perdu de 1480. » (Servais)

 

Lorsque nos régions s’industrialisèrent, les ouvriers des usines et des ateliers perpétuèrent, bien évidemment, la tradition. Puis les cabaretiers emboîtèrent le pas en offrant gratuitement  une ou deux ( ?) tournées à leurs clients. Ils furent bientôt suivis par les tenanciers de boutiques de « tabacs-cigares » qui se mirent, eux aussi, à offrir gracieusement leurs marchandises.

 

La tradition du « Lundi perdu » a vraisemblablement commencé à tomber en désuétude vers 1919, année de la mise en application de la « loi Vandervelde ». Cette loi interdisait notamment la fabrication, la vente et le débit de l’alcool distillé, des vins tirant plus de 15 degrés et des bières ou boissons ayant une teneur dépassant 8 degrés. Cette loi fut largement perçue, à l’époque, comme portant atteinte à la liberté individuelle et comme favorisant la vente d’alcool dans des débits clandestins. La prohibition –comme nous l’a montré l’exemple américain- fut toujours, en matière d’alcool, d’une efficacité relative.

 

Reconnaissons toutefois que dans le cas du « Lundi perdu » bruxellois, un apparent succès fut remporté, puisque, comme le signale Louis Quiévreux au début des années 1950, cette tradition avait perdu « 99 centièmes de son importance du fait que les patrons de café n’offrent plus à boire gratuitement à leurs fidèles clients » !

 

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Ceci dit, il semble que l’on puisse en trouver la trace dans le « Bal des fonctionnaires » » qui, jusqu’à il y a quelques années, se déroulait encore le premier jour ouvrable suivant le 1er janvier. A cette occasion, les employés des ministères allaient bambocher dans tous les estaminets de la cité, alors que les couples illégitimes, échappant à la surveillance de leur conjoint respectif, se rendaient au bal de la Madeleine comme on disait alors. Parfois les retrouvait-on en train de frotter le bras de t’Serclaes, le gisant de la rue de l’Etoile, pardon, je veux dire de la rue Charles Buls, afin de s’attirer ses bonnes grâces. J’ai encore connu ces fêtes homériques, notamment dans les cavitjes, aujourd’hui disparus,de la rotonde de la Galerie Ravenstein.

 

On allait d’abord faire semblant de s’intéresser à ce que les pontes se faisaient un devoir de raconter au drink organisé par l’administration, ce qui nous permettait surtout de nous gaver des smochterderââ qui nous étaient gracieusement offertes et d’écluser d’ores et déjà quelques verres de diverses boissons alcoolisées (bonjour les mélanges bière, vin, cava !). Ensuite, on sortait ici et là. Nous, c’était la galerie Ravenstein. Fabienne, s’improvisant serveuse, passait avec son plateau chargé de dives bouteilles que nous consommions en abondance. Luc voulait s’emparer d’un lapin nain réfugié dans le décolleté de ladite Fabienne –mais que Diable faisait là ce lapin ?-, avant de se lancer dans un chambard infernal et de finalement se faire embarquer par les « Gardevilles » direction l’Amigo. Eddy, après m’avoir longuement écouté discourir sur la guerre en Bosnie-Herzégovine, prenait le dernier train pour Ath à la gare centrale, mais se voyait sommé par son épouse de rentrer chez lui à pied (et de la gare de d’Ath, ça lui faisait du chemin, je peux vous le dire !). Willy, lui, se retrouvait quelque part à Liège ou à Arlon, alors qu’il aurait dû être chez lui, dans le Brabant flamand. Quant à la hiérarchie, ma foi, elle fermait les yeux, se limitant à quelques remontrances, le lendemain, à l’encontre de ceux qui avaient vraiment trop zieveré !

 

A l’époque nous étions moins nombreux, nous nous connaissions et tout fonctionnait ; Aujourd’hui, on ne se souvient parfois plus des noms des derniers entrés dans le service, les drinks au pied levé de jadis on été remplacés par des « midis du management » ou des « formations en psycho-communication », et je n’ai pas l’impression que ça fonctionne mieux, que du contraire. Quant au premier jour ouvrable de l’année, il a été remplacé par un drink où viennent discourir les pontes et les ministres, où tout le monde se tient stijf et deftig, où l’on parle de modernisations aussi superficielles qu’incessantes, où l’on pérore sur les notions d’efficacité et d’efficience, bref, où l’on s’ennuie à mourir. Aussi, ce jour-là, comme l’a chanté Brassens, je reste à présent dans mon lit douillet : bienvenue au 21e siècle. Toute ressemblance avec une administration existante serait, bien évidemment, purement fortuite… 

 

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 La prison de l’Amigo avait beaucoup de succès au 19ème siècle, surtout les jours qui suivirent
 "LE LUNDI PERDU"
Sur la photo, on peut voir les  jours de pointe les  visiteurs  où les gens  venaient attendre un ami.

Le conseil communal en séance devait régulièrement fermer ses fenêtres, pour ne pas être dérangé par le cornet à bouquins dont se servent les chiffonniers, laitiers, boulangers, etc, pour signaler leur présence aux emprisonnés de l’Amigo. Quand ce n’était pas un vrai concert de trompes.
Photo et texte : Jacques DUBREUCQ - Bruxelles 1000 - volume 9

 

 

2. Le « lundi perdu » : des origines bien diverses.

 

2.1. Dans certaines villes flamandes, l’origine du « Lundi perdu » venait du fait que, ce jour-là, on élisait les magistrats communaux. Ces derniers étaient fêtés et, en échange, payaient à boire. Si le lundi était perdu pour les « laborieux », il était par contre « gagné » pour les « bambocheurs ».

 

2.2. Dans d’autres villes, le « Lundi perdu » correspondait aux assemblées judiciaires qui réunissaient les habitants d’une même ville à cette date. Comme ces assemblées étaient obligatoires par ordre seigneurial, le seigneur local, de même que le duc ou le comte régional offraient un repas pantagruélique, après la séance, aux assistants, du moins…aux plus notables d’entre eux. L’abolition des assemblées judiciaires aboutit à l’installation des communes, mais le jour chômé du « Lundi perdu » persista dans les us et coutumes.

 

2.3. A Antwerpen (Anvers), le « Lundi perdu » aurait pour origine le jour annuel choisi par les Gildes  pour donner lecture de leurs « livres » rendant compte des actes de leurs chefs et des mesures prises au cours de l’année. Cette lecture ayant traditionnellement lieu l’avant-midi, avait l’avantage de laisser libre l’après-midi. Et quoi de mieux, dès lors, que de se livrer tout entier aux agapes dionysiaques de la dive bouteille ?   

 

2.4. L’usage du « Lundi perdu » était également connu en Wallonie, notamment à Liège, à Verviers et à Huy (province de Liège), mais au « Jour des Rois », proprement dit.

 

2.5. Dans le Hainaut et dans le Brabant wallon, O. Colson signale dans les archives « Wallonia » de 1903, des « Lundis perdus » du plus haut bachiques. De fait, selon certaines croyances populaires locales, tout qui n’était pas saoul ce jour-là était promis à la damnation éternelle !

 

2.6. A Ath (Hainaut), le « Lundi perdu » portait le nom de « lundi brouzé ». Ce terme de « brouzé » est sans doute à rapprocher de celui de « bronzé ». De fait, les Athois avaient pour coutume de noircir (« bronzer ») de suie le visage des passants qui refusaient de festoyer en leur compagnie.

 

2.7. A Lessines (Hainaut), où cette coutume du « bronzage » était également connue, le « Lundi perdu », organisé par les marchands de chicorée de la région, portait le nom de « lundi parjuré ». O. Colson a jugé bon d’attribuer à cette tradition une origine vaguement biblique. Ainsi, les trois rois mages –Melchior, Gaspard et Balthazar-, qui allaient rendre hommage à Jésus, allèrent rendre hommage à Hérode. Celui-ci ayant appris le but de leur voyage, leur demanda de repasser le voir afin de le renseigner sur l’endroit exact où se trouvait Jésus, parce qu’il souhaitait lui-même lui rendre hommage. Les rois mages promirent de revenir. Mais, prévenus par un ange qu’Hérode avait en fait l’intention de tuer Jésus, Melchior, Gaspard et Balthazar, décidèrent de ne pas respecter la promesse faite à Hérode et de s’en retourner chez eux par un chemin détourné. Et c’est, selon cette légende, ce parjure, qui aurait institué le « lundi parjuré ».

 

2.8. On peut toutefois raisonnablement penser que la légende chrétienne qui prétend être à la base du « lundi parjuré » de Lessines, a plus que probablement supplanté une légende locale. Ainsi, à Douai (Nord-Pas-de-Calais), comme dans d’autres localités hennuyères et brabançonnes, le « Lundi perdu » faisait également référence au « parjure ». On le nommait « lundi du parjure ». Mais l’origine de ce qualificatif n’avait rien de biblique. En 1665, alors que nos régions vivaient sous la botte espagnole, le gouverneur don Juan de Mello organisa une grande fête en son hôtel de la place du Marché (actuellement place d’Armes). C’est à cette occasion que Marie Van Elshoet, fille d’un riche bourgeois de la ville, fit la connaissance d’un fringant cavalier de la cour de Charles II, un certain Rodriguez. S’en suivit ce qui devait arriver : les deux jeunes gens entretinrent des relations aussi amoureuses que charnelles, le père Van Elshoet découvrit l’idylle, le jeune Rodriguez promit, comme c’était l’usage en pareil cas, de réparer sa faute, on fixa la date des fiançailles au lundi qui suivait le « Jour des Rois », mais voilà, Rodriguez disparut et la jeune fille en mourut de chagrin. La famille Van Elshoet étant très estimée à Douai, on décida de célébrer tous les ans, à pareil jour, l’anniversaire de la mort de Marie et du parjure de Rodriguez. Et n’était-il pas du devoir de chacun de noyer tant de chagrin et tant de tristesse dans d’abondantes libations ? Voilà comment, selon la légende, serait né le « Lundi de parjure » de Douai.

 

2.9. Signalons également que dans le Brabant néerlandais, le « Lundi perdu » était jadis célébré d’une manière bien singulière. Ce jour-là, les épouses avaient pleine autorité dans leur ménage et, le soir venu, elles portaient leurs maris au lit (après quelles libations, l’histoire ne le dit pas !), en échange de quoi, ces derniers devaient leur faire de beaux cadeaux le lendemain. A l’origine de cette tradition, on trouve la légende suivante. Vivait autrefois à Haarlem, un seigneur si méchant et despotique que ses sujets finirent par assiéger son château. Comme sa dame était aussi bonne qu’il était mauvais, les assiégeants lui permirent de quitter le château avec ce qu’elle avait de plus précieux. Et la dame sortit du château emportant dans une caisse…son mari ! A noter qu’une histoire comparable est connue à Bruxelles, bien qu’elle n’ait rien de commun avec le « lundi perdu », il s’agit de la légende la « Veillée des dames » : les femmes de Bruxelles accueillirent les Croisés revenus de « terre sainte » et organisèrent un grand banquet en leur honneur. A la fin du banquet, elles portèrent leurs époux sur leurs épaules, jusque sous le toit conjugal. En souvenir de cet événement légendaire, tous les 19 janvier, il était de tradition que les femmes « portent la culotte ». Si nous ne pouvons, d’emblée, établir une relation avec la tradition du « lundi perdu », notons tout de même la proximité des dates : le lundi qui suit le 6 janvier n’est guère très éloigné du 19 janvier.

 

 

Eric TIMMERMANS.

 

 Sources : Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p. 318-319 / Souvenirs de mon Vieux Bruxelles, Fernand Servais, Canon Editeur, 1965, p. 53-59 / Traditions de Bruxelles, Alain Viray, Marabout, 1979, p. 123-124. 

Commentaires

  • Comme on buvait à l'oeil ce jour là,on peut imaginer que dans les rues de Bruxelles y compris dans celles de la et des Marolle(s)cela devenait une vaste"zatte processe"où tous les pottezoeipers,pottepeis,tonneklinkers,tonnezoeipers,zatlaps,zatteriks,zattenhonden,zatteflessen et autres zattekuls finissaient cette journée zou zat as ne pataat ou as e canon:autrement dit zat,scheilzat,krimineilzat voire krimineilstrondzat!

  • Oui, à tel point que je me demande si le mardi n'était pas un peu perdu aussi... ;-)

  • Verlouwre moëndag (lundi perdu? ON BOIT pour RIEN...???). TOUJOURS ENTENDU mais JAMAIS CONNU, chaque lundi "perdu", j'ai TOUJOURS DU payer mes consommations que ce soit chez "Manu, Mistral, Polyte" etc, etc,

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