Toone

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L'Histoire des Marionettes dans les quartiers de Bruxelles.

 

 

TOONE ET SES MARIONNETTES : L’ÂME ET LE CŒUR DE BRUXELLES

 

« Bruxelles sans le Théâtre de Toone ne serait plus Bruxelles. C’est lui qui nous fait aimer notre « accent », nos gens et nos rues. Alors que depuis toujours, la capitale subit bien des pressions de toutes parts, le castelet de Toone VII (ndr : auquel a depuis succédé Toone VIII, fils du précédent) reste un des derniers bastions du cœur bruxellois… » (Toone et les marionnettes de Bruxelles, A. Longcheval et L. Honorez, p. 149). 

 

« C’est dire que Toone VII est parvenu, lui, à sauvegarder l’essentiel du caractère bruxellois tout en ne s’enfermant pas dans un ghetto folklorique. Sans doute dira-t-on que le langage employé devient dès lors artificiel, agaçant parce qu’il prend, dans une société qui cherche à préserver « intellectuellement » des actes, des situations, des langages usés, une forme de passéisme. Nous ne le croyons pas. Il suffit d’aller vibrer en compagnie d’un public de toutes catégories mais toujours survolté dans la maison de 1696 que les autorités restaurent avec beaucoup de foi, pour réaliser combien la familiarité populaire, pétrie d’un simple bon sens et pétillante d’humour est nécessaire à l’équilibre d’une société urbaine. Bruxelles a besoin de traditions, non pas pour vivre dans le passéisme, mais pour mieux explorer l’avenir en s’assurant des bases solides. » (Traditions de Bruxelles, Alain Viray, p. 59).

 

1. Le théâtre de Toone.

 

L’on trouve au cœur de l’ « Ilot Sacré » une maison de la fin du 17ème siècle abritant un célèbre théâtre de marionnettes auquel on accède par un estaminet aux allures des plus rustiques, soit par l’entrée située dans la petite rue des Bouchers (au niveau de l’impasse du Schuddeveld), soit par celle de la rue du Marché-aux-Herbes (au niveau de l’impasse Sainte-Pétronille). Cette maison est le siège du célèbre Théâtre de marionnettes de Toone (diminutif bruxellois d’Antoine), véritable institution bruxelloise vieille de plus de 180 ans (site officiel : www.toone.be/ ). Les spectacles se donnent le soir, à 20h30, les jeudis, vendredis et samedis, avec une séance supplémentaire à 16h le samedi. Les thèmes joués, quant à eux, sont innombrables, allant de La bataille de Waterloo aux Quatre fils Aymon, de Guillaume Tell aux Trois Mousquetaires, en passant par Tyl Uilenspiegel et Faust, sans oublier La Passion, la pièce fétiche de Toone. Mais en quelle langue se donnent ces spectacles, s’inquiéteront peut-être certains ? En bruxellois, naturellement, pourrions-nous répondre, mais ce serait là jouer sur les mots, en nous montrant par trop laconique. De fait, la plupart de ces spectacles se donnent dans un bruxellois très largement francisé. Toutefois, un certain nombre de séances se donnent également, pour un public averti, en brussel vloms ou « bruxellois flamand ». Nous n’aimons pas ce qualificatif, auquel nous préférons celui de « bruxellois thiois », et rappelons en outre, que « les marionnettes bruxelloises n’ont pas à connaître d’une version flamande, leur langage restant très particulier et constituant une synthèse huit fois séculaire du roman et du thiois brabançon, avec adjonctions de vocables d’origine bas-allemande, espagnole, voire hébraïque. » (Toone et les marionnettes de Bruxelles, p. 51). Ajoutons que la Maison de Toone, c’est aussi un atelier de confection de marionnettes –on en compterait aujourd’hui plus de 300 !), une bibliothèque, une vidéothèque, un musée de la marionnette et, enfin, comme nous l’avons dit, un estaminet établi dans un cadre ancien où l’on pourra, notamment, se délecter de bières du terroir. Cette maison, dans laquelle Toone VII (José Géal) et Toone VIII (Nicolas Géal) font aujourd’hui encore vivre leurs marionnettes, date de 1696. Le Théâtre de Toone fut totalement rénové en 1979, année du millénaire de Bruxelles. Il a également acquis récemment, une maison mitoyenne de la rue du Marché-aux-Herbes (n°64), qui constitue la Maison de la Marionnette (ouvert le jeudi, vendredi et samedi, de 14h à 18h), où l’on peut également admirer quelques œuvres de Jef Bourgeois, cet homme sans lequel le Théâtre de Toone n’aurait jamais pu survivre jusqu’à nos jours. Que l’on se souvienne toutefois que l’essentiel de l’histoire du Théâtre de Toone se déroula dans le quartier des Marolles, dont Jef Bourgeois était lui-même originaire, et que ce n’est qu’en 1966, que José Géal, alias Toone VII, installa son théâtre, après de bien nombreuses péripéties, à deux pas de la Grand Place.

 

2. Toone et ses marionnettes, l’histoire d’une dynastie, de 1830 à nos jours.

 

2.1. La tradition marionnettiste à Bruxelles.

 

2.1.1. Une tradition très ancienne.

 

Avant d’aborder l’historique de la dynastie des Toone, rappelons que cette dernière, si elle a survécu jusqu’à nos jours, n’était pas, loin s’en faut, la seule sur la place. Ainsi, si l’histoire de Bruxelles fait remonter l’origine des Toone à 1830, soulignons que les marionnettistes bruxellois n’ont pas attendu la création, la même année, du nouveau royaume de Belgique, pour divertir nos aïeux. De fait, la tradition marionnettiste à Bruxelles remonte à l’époque médiévale et ne s’est pas limitée au territoire des Marolles. « Le théâtre de marionnettes à Bruxelles remonterait à l’époque de Philippe II, époque durant laquelle la population avait appris à détester cordialement les Espagnols. Les chroniques signalent que les chambres de rhétorique ne cachaient d’ailleurs pas leur hostilité au régime. Pour empêcher les manifestations, les autorités « d’occupation » fermèrent les théâtres. Alors les Bruxellois replacèrent les comédiens par les marionnettes. » (Traditions de Bruxelles, A. Viray, p. 59-60).

 

2.1.2. Des femmes marionnettistes.

 

On se souviendra aussi du sinistre procès en sorcellerie qui fut intenté à Eppegem, en 1602, contre une marionnettiste parce qu’elle avait eu l’audace de présenter des personnages religieux dans certaines scènes que l’Inquisition jugea offensante. La pauvre femme périt dans les flammes. Car oui, il y eut aussi des marionnettistes femmes ! Telle Moeijer Thoemes (Mère Thomas) qui était contemporaine de Toone I et était installée dans une cave de la rue de la Verdure, près de la place Annessens, bien loin des Marolles, donc.

 

2.1.3. Une importante concurrence.

 

Mais Antoine Genty dût fait face à d’autres concurrents, et cela également hors des Marolles, on citera Michel Cautaerts, présenté comme le plus ancien marionnettiste bruxellois du 19e siècle, qui exerça son métier au cœur même des Bas Fonds, ou encore un certain Machieltje, de Molenbeek, commune ennemie des Marolliens ! On évoquera également un autre Toone, à savoir Toone Reper (1801-1891), qui aurait établi une cave de marionnettes à la rue de la Mâchoire, dans les environs de la place Sainte-Catherine. Mais au fait, pourquoi donc cette rue s’appelle-t-elle ainsi ? Selon une certaine tradition populaire, un serrurier en état d’ébriété y aurait un jour broyé le corps de sa femme à l’aide de la…mâchoire d’un étau ! (Bochart) Quoiqu’il en soit, ce Toone Reper aurait été un descendant d’une dynastie de marionnettistes originaire de Moravie (actuelle Tchéquie), qui aurait commencé à exercer à la fin du 17e siècle pour finalement s’installer à Bruxelles en 1823. On dit aussi que Toone Reper appelait aussi l’un de ses petits-fils « mon petit De Wael » (du nom de sa mère), ce qui signifie « le Wallon », dont dérive le nom de Woltje, la marionnette-fétiche de Toone VII. Faut-il dès lors croire Jef Bourgeois, lorsqu’il dit que l’aventure des Toone a réellement commencé il y a près de quatre siècles ? Citons encore des contemporains de Toone II (Pieter Buelens, Laurent Broeders, alias « Spiekoet »), de Toone III (Victor Van Biesen, alias « Caboche », les Dussart), de Toone IV, Toone V et Toone VII (les Cortvrint, les Dufeys ou Toone du Mirliton). Une « guerre des Toone » se déclarera même, Dufeys prétendant être le Toone original et accusant la concurrence de plagiat !). Mais les marionnettes de la dynastie qui nous est si familière, possédaient elles des jambes qui n’étaient point de chiffon, elles étaient vêtues d’armures de cuivre que les autres leur enviaient et le talent de leurs montreurs établit définitivement leur renommée. Aujourd’hui, le seul concurrent bruxellois de Toone est le Théâtre du Peruchet, établi au 50 avenue de la Forêt, à Ixelles, qui abrite également le Musée International de la Marionnette. Mais peut-on réellement parler de concurrence ? Si Toone s’enracine dans une tradition bruxelloise très ancienne et s’adresse à un public d’adultes et d’enfants, le Peruchet, lui, s’adresse prioritairement à un public d’enfants, est actif depuis 1929 et est établi à Bruxelles depuis une quarantaine d’années. Il y a sans doute la plus complémentarité que concurrence.

 

2.2. Antoine Genty (1804-1890) – Toone I l’Ancien (1830-1880).

 

2.2.1. Aux sources d’une dynastie.

 

La dynastie des Toone débuta donc officiellement, en 1830, avec Antoine Genty, dit Toone I l’Ancien. Toone n’est rien d’autre que le diminutif d’Antoine. En 1931, soit environ un siècle après l’avènement de Toone I, un journaliste du nom de Richard Dupierreux écrivit un article sur le règne des Toone, pour le compte d’un hebdomadaire nommé Le Soir illustré. Pour être de qualité, cet article n’inspira guère les journalistes et les auteurs dans les décennies suivantes, tant on semblait persuadé de la disparition prochaine de la dynastie de  marionnettistes, désormais concurrencée par les nouveaux loisirs du 20e siècle : le cinéma, muet puis parlant, le music hall, puis la radio, la télévision… Personne n’aurait sans doute imaginé, en 1931, qu’en l’an 2012, Toone, grâce à la volonté et au talent de José et de Nicolas Géal, se tiendrait toujours debout, animant ses personnages en bois, au cœur même de cette ville de Bruxelles dont il est l’âme incontestable et sans cesse régénérée.

 

2.2.2. Toone  avant les marionnettes.

 

Antoine Genty, fils d’Auguste Antoine Ghislain Genty et de Bernardine Heusegem, un couple originaire de Nivelles, naquit donc à Bruxelles le 9 frimaire de l’an XIII de la République française ou, si l’on préfère, le 30 novembre 1804, à deux jours du sacre de Napoléon Ier. La famille Genty, qu’Antoine père fait vivre par son métier de tanneur, habite près du vieux port de commerce, rue des Baraques, qui sera rebaptisée en 1853, « rue du Canal ». Au fait, pourquoi une « rue des Baraques » ? Parce que celles-ci étaient jadis situées à cet endroit et servaient d’écurie pour la cavalerie espagnole. Elles furent démolies sous le régime autrichien (Bochart). Après la défaite de l’Empereur à Waterloo, l’occupant hollandais imposa sa loi et fit changer le nom de notre Antoine, qui a alors onze ans, en « Antoon ». Mais rien n’y fit, Toone, lui, resta Toone, et c’est ainsi que ses proches continuèrent bien évidemment à le nommer. Le jeune Toone, comme tous les enfants issus d’une famille modeste, n’avait d’autre choix que de travailler. Il n’apprendra jamais à lire et à écrire. Avec ses six frères et sœurs, Toone s’installe bientôt dans une maison de la rue de la Rasière, au cœur des Marolles, un quartier populaire à la réputation douteuse. Mais c’est là que s’établissent nombre de métiers tels que les foulons et les tisserands. Or, à l’âge de 23 ans (1827), Antoine Genty exerce le métier de fileur de coton. Le 11 août de la même année, il épouse Jacqueline Coduys, une dentelière de la rue Haute. Le couple s’installe d’abord rue des Renards, puis change plusieurs fois de domicile, sans toutefois jamais quitter le quartier des Marolles.      

 

2.2.3. Toone l’Ancien, le premier de la dynastie.

 

C’est semble-t-il à la rue des Sabots (aujourd’hui rue de Wynants) que Toone I commença sa carrière en 1830. C’est alors une ruelle étroite, puante, en un mot, sordide. On le retrouvera bien plus tard à la rue de la Plume (1865), à la rue du Miroir (1866), à la rue des Vers (aujourd’hui rue Pieremans) et à la rue Christine. Toone I terminera sa carrière à l’impasse des Liserons (démolie en 1937 ; elle se nommait auparavant impasse Peeters et se situait au n°369 de la rue Haute) où se retrouvaient les artistes populaires. On accédait alors au théâtre par la rue de la Philanthropie, artère dans laquelle, des décennies plus tard, allait naître Jef Bourgeois, qui joua un rôle essentiel dans la sauvegarde des marionnettes de Toone. De 1830 à 1890, Toone I, qui crée ses pièces d’instinct mais connaît parfaitement son public, mène le jeu d’ « Ourson et de Valentine », de « Vivier et de Malgase », des « Quatre Fils Aymon », ainsi que de quelques pièces d’inspiration religieuse. Antoine Genty perd son épouse en 1866, mais il reste près de ses enfants et petits-enfants. Lors du recensement qui se tient quatre années plus tard, Toone I, qui pourtant exerce le jour le métier d’ « ouvrier peintre en équipage et voiture », se déclare tout simplement « saltimbanque », révélant par là ce qu’il sait être son vrai métier. En 1879, Antoine Genty devient le parrain d’Antoine Taelemans, fils de François Taelemans, également ouvrier peintre et marionnettiste (depuis 1865), et futur Toone II. En 1881, à l’âge 77 ans, Toone I intègre un hospice, le refuge de Sainte-Gertrude, située rue du Vieux Marché aux Grains. Antoine Genty quitte ainsi son vieux quartier des Marolles pour retourner en quelque sorte aux sources, dans ce quartier du canal où il a passé sa petite enfance. Il s’éteint le 19 octobre 1890, à l’âge de 86 ans.

 

2.3. François Taelemans (1848-1895) – Toone II (1865-1895), « Jan van de Marmit ».  

 

François Taelemans naît le 6 octobre 1848 à la rue des Ménages. A 17 ans, Taelemans, jeune marionnettiste illettré, habite le même immeuble qu’Antoine Genty, dans l’impasse des Liserons. Nous sommes en 1865 et Genty (61 ans), décide de prendre François Taelemans comme successeur. En outre, nous avons vu qu’en 1879, Antoine Genty allait devenir le parrain du fils de François Taelemans, Antoine. Pendant que Toone l’Ancien poursuit son jeu, François installe son propre théâtre dans d’autres lieux. Etabli dans un local qui se serait appelé In de Marmit, François Taelemans se voit bientôt surnommé « Jan van de Marmit » ! Taelemans joue rue Blaes, chez Jef Patei, mais également à la rue des Vers (actuellement : rue Pieremans), notamment au numéro 53, où on le retrouve en 1860.

 

 

Eric TIMMERMANS.

 

Bruxelles, le 17 novembre 2012

 

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