30 juillet 2012
La légende noire de Spelleken
SPELLEKEN ET LA RUE DES EPINGLES
1. La légende noire de Spelleken
Jan Grouwels (ou Groels), dit Spelleken (ou Spel), également nommé Verge-Rouge en raison du bâton de cette couleur qu’il portait comme insigne de ses fonctions de prévôt de l’hôtel ou de la cour, avait la sinistre réputation d’être le plus grand pourvoyeur des exécutions quotidiennes du duc d’Albe, lui-même exécuteur des basses œuvres du roi Philippe II d’Espagne.
De fait, il semble qu’en l’espace de deux ans, ledit Spelleken ait fait exécuter 3.373 personnes. Autant dire que la population bruxelloise lui vouait une haine farouche, à tel point d’ailleurs que le duc d’Albe, lui-même très impopulaire et soucieux de redorer son blason en faisant quelques concessions au peuple de Bruxelles, se vit finalement dans l’obligation de le sacrifier, comme nous allons vous le conter.
Un jour que Spelleken faisait dresser trois potences à Vilvorde, des archers vinrent le voir dans le cabaret d’où il surveillait l’avancée des travaux. Ils le trouvèrent attablés avec trois chaudronniers que, chemin faisant, il avait incité à tenir des propos séditieux, défavorables au duc d’Albe et au régime espagnol, pour ensuite mieux les faire condamner à la pendaison : c’est à leur intention d’ailleurs qu’il faisait dresser les trois potences ! Mais le chef des archers ordonna à Spelleken d’abattre deux des trois potences, puis lui montra un arrêt signé du duc d’Albe qui le condamnait lui, Spelleken, à la pendaison publique !
Le duc achevait ainsi un cheval devenu trop encombrant… Spelleken fut donc arrêté sous l’inculpation de corruption, d’exécution d’innocents, de viol et de rapines, et incarcéré à la Steenpoort. On lui passa bientôt la corde au cou et on le pendit haut et court, sous les applaudissements de la foule. On dit aussi que sous le choc de la corde, les cheveux de Spelleken, de roux devinrent noirs… Si les détails de cette histoire sont évidemment légendaires, Jan Grouwels fut bel et bien exécuté, pour son excès de cruauté, le 11 février 1570, aux Bailles de la Cour, alors que ses deux complices, à savoir son lieutenant et son clerc, étaient fouettés sous le gibet avant d’être envoyés aux galères. Cinq jours plus tard, sa servante était elle-même fustigée, condamnée à embrasser la potence, puis bannie. « Pour les Espagnols, nous dit Victor Devogel, Spelleken fut une victime. Ils assistèrent en grand nombre, un cierge allumé à la main, à son enterrement qui eut lieu dans l’église des Dominicains », sise rue de l’Ecuyer, en face de l’actuelle rue des Dominicains. Cette église couvrait, en outre, une grande partie de la place de la Monnaie. L’on dit même que les religieux de cette église se vantèrent ensuite de posséder les restes de Spelleken, semble-t-il, élevés au rang de reliques.
2. La rue des Epingles.
Jan Grouwels habitait, dit-on, près de la porte de Louvain, dans une rue originellement nommée « rue du Chêne » (à ne pas confondre avec l’actuelle rue du Chêne), puis « le lieu aux Créquillons ». On lui donna ensuite le nom de « rue Spelleken » ; celle-ci s’étendait de la rue de Pachéco (aujourd’hui, boulevard Pachéco) à la rue Notre-Dame-aux-Neiges (aujourd’hui disparue, l’endroit est situé dans l’actuel quartier du Parlement belge).
Ce nom de spelleken (=épingles) serait une allusion aux instruments dont Grouwels usait pour crever les yeux des hérétiques afin qu’ils ne puissent plus voir le Diable ! Plus prosaïquement, c’est par une erreur de traduction que l’on nomma ensuite cette rue, sans doute du fait de la parenté étymologique entre « spelleken » et « épingles », « rue des Epingles ». Un tronçon de cette rue porte aujourd’hui le nom de « rue Vésale », l’autre celui de « rue du Gouvernement Provisoire », l’ancienne rue Spelleken étant aujourd’hui scindée par la rue Royale. L’aspect de la rue d’origine a, en outre, été profondément bouleversé. L’on dit aussi que la maison de Jan Grouwels se situait au coin de la rue du Gouvernement Provisoire et de la rue Royale. Des Prêtres de l’Oratoire s’y installèrent vers le milieu du 17ème siècle, puis la vendirent, le 14 mars 1669, à des Dominicaines anglaises. « Les Dominicaines anglaises s’établissent dans cette ville sous les auspices de l’Eminentissime Philippe Thomas Howard, fils du Duc de Norfolk, cardinal et frère de l’ordre de Saint Dominique. Elles s’établirent d’abord, en 1660, à Vilvorde. « Mais comme Vilvorden ne leur paraissait pas à couvert des insultes de la guerre, elles jugèrent à propos de se retirer à Bruxelles où avec la permission du Roi et de l’Archevêque le susdit Cardinal acheta des Pères de l’Oratoire en 1669 pour 20.000 Florins un grand Edifice que l’on appelait autrefois Het Spellekens Huys et alors le Pélican, que ces Pères de l’Oratoire avaient occupé et d’où ils étaient passé dans une maison plus commode. Pendant le carême de la même année le Cardinal conduisit de Vilvorden à Bruxelles ces religieuses pour commencer ce couvent qu’elles habitent encore à présent. » (Le français à Bruxelles aux siècles passés, p. 132). Le glissement de « spelleken » à « Pélican » a vraisemblablement été provoqué par un jeu de mots des oratoriens qui étaient d’origine française. La maison de Spelleken a sans doute été abattue lors du percement de la rue Royale, au 19ème siècle.
Eric TIMMERMANS.
Bruxelles, le 30 juillet 2012.
Sources : Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 345 / Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PMI-Services, 1951 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t.1, A. Henne et A. Wauters, Editions « Culture et Civilisation », 1968, p. 346 / Le français à Bruxelles aux siècles passés, L. van den Bruwaene, Rossel, 1980, p. 132 / Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/Paul Legrain, Ed. Lebègue et Cie, 1914, p. 179-195.
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28 juillet 2012
Le tailleur Michiels
Photo 1
Merci à Jef Slagmulder.
Le tout nouveau roi des Belges Léopold 1er, lève l'Octroi (droit perçu sur les denrées à leur entrée dans la ville) qui à l'époque réglait l'accès aux anciennes portes de Bruxelles. Etant donné que la Porte de Hal était le principal lieu de passage vers le marché de la Place de la Chapelle et le centre de la ville, à partir de la deuxième partie du XIXème siècle, de nombreuses petites boutiques fleurissent dans la rue Haute, souvent ouvertes par des familles pour un apport
complémentaire de revenus. Plus tard, cabarets et cinémas compléteront le tableau de cette rue commerçante.
Et par ce fait en 1853, au n°197 de la rue Haute,Barbe Michiels épouse Van Buggenhoudt ouvre une boutique d'aunages (vente de tissus et draps au mètre).
A l’époque, les «Guildes des métiers», imposèrent des vêtements de travail pour tous les corps de métier. En 1856, Barbe eut l'idée de confectionné des bleus de travail, des sarraus, des tabliers...préfabriqués, qui se sont vendus comme des petits pains.
La dénomination du magasin "A la Paysanne-In't Boerinneke" disparaît en 1934, pour faire place au seul nom de "Michiels"
Ainsi débuta la saga de la famille Michiels.
Une entreprise familiale de confection réputée dont plusieurs génération
ont à chaque fois repris le flambeau et que nous avons tous connu.
Hélas, la maison "Michiels" a fait aveu de faillite et fermé ses portes définitivement durant l'été 2011.
On aperçoit au 1er étage, un homme, à côté de lui la cage d'un oiseaux et une enseigne. L'enseigne que vous pouvez voir ci-dessous est à l'origine de "MICHIELS"
Photo 4
Photo 5
Dans les années 50, il n'était pas rare d'apercevoir de belles peintures murales, jusque dans le fin fond du brabant. Ci-dessus le dessin d'une publicité.
Encore de nos jours (22/07/2012, date de la photo), vous pouvez encore voir le long d'un chemin, du brabant flamand (Beersel), la publicité du célèbre tailleur bruxellois.
Photo 7
Photo 8
A gauche à la hauteur de la maison à pignon, en empruntant la rue de la Rasière, on descend au vieux-marché. A droite, au coin de la façade blanche, se situe l'entrée de l'impasse Defuisseau et son célébre cérisier. Un peu plus loin, toujours un coin blanc, la débute la rue de l'Abricotier, (Bloempanchgang) cette rue est une forte montée, et pourtant des kets du quartier, montaient en vélo cette rue... sans mains ! Le photographe à placé son trépied en direction de l'église de la Chapelle.
Photo 10
Le Parking était gratuit. Oui gratuit, mais pas sans risques, car il n'était pas rare de voir les habitants des maisons, dont les fenêtres donnaient sur le parking, vider leur seau d'eau par la fenêtre.
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Fini la zwanze pour Michiels
(11/08/2010)
La plus ancienne maison de prêt-à-porter familiale de Belgique contrainte de baisser le rideau pour cause de faillite
BRUXELLES Quartier vivant par excellence, les Marolles affichaient grise mine hier matin. Si les journalistes s’étaient déplacés, c’est pour un événement bien moins festif que les nombreuses animations qui font la réputation du cœur de Bruxelles. Fondée en 1856 par Barbe Michiels, la plus ancienne maison familiale de prêt-à-porter avait bien triste allure derrière son volet métallique définitivement baissé.
À l’intérieur, sous la houlette de la curatelle, les ouvriers s’affairaient à rassembler les dernières marchandises du magasin. Les trois autres enseignes Michiels de Wemmel, Waterloo et Woluwe subissent le même sort. “La crise est passée par là” , avoue le curateur. “C’est toujours triste de devoir liquider les affaires d’une maison aussi renommée, d’autant que la reprise s’annonçait.”
Un client paniqué interpelle le curateur : “J’ai un costume qui est prêt, je viens voir si je peux le récupérer. C’est pour mon mariage et je l’ai payé d’avance.”
“Pas sûr que je vais le retrouver car on rassemble toute la marchandise en vue de la vendre au plus offrant.”
Les tringles où pendent les commandes passées en revue, aucune trace du costume du marié. À l’étage, les ateliers sont logiquement déserts. Le curateur y emmène le client qui, quelques minutes plus tard, est tout heureux de redescendre avec son costume. “Les retouches n’ont pas été effectuées, mais le principal est d’avoir le costume. Quelques instants plus tard, il serait parti avec l’ensemble des marchandises et cela aurait été la catastrophe…”
Le curateur est actuellement en discussion avec de potentiels repreneurs pour les magasins de Wemmel, Waterloo et Woluwe. “Pour la maison mère, sise rue Haute, nous n’avons guère espoir.” Elle vivra ses dernières heures début septembre, à l’occasion de trois week-ends de vente pour liquider les stocks. Aucune date n’est encore annoncée, mais elles seront communiquées via le site www.makaa.be.
“Ce sera assurément l’occasion de faire de bonnes affaires”, conclut le curateur. Dans le quartier, on regrette la disparition de ce véritable monument. “Déjà que les cafés ferment les uns après les autres , s’inquiète un riverain. Maintenant, c’est l’un des tailleurs les plus réputés qui ferme boutique. Bientôt, il n’y aura plus que les riches antiquaires pour occuper la place. Enfin, heureusement qu’on les a aussi car cela attire beaucoup de monde…”
Vincent Schmidt
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25 juillet 2012
Cinéma
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23 juillet 2012
LE COIN DU DIABLE
LE COIN DU DIABLE
1. Le quartier du « Coin du Diable ».
Il existe, au cœur de Bruxelles, un quartier connu sous le nom de « Coin du Diable », mais peu de Bruxellois s’en souviennent et moins nombreux encore sont ceux qui sont aujourd’hui capables de le situer. Quant à en connaître l’histoire…
Ce lieu-dit était limité précisément, à l’origine, à un tronçon de la rue Van den branden : « Cette rue morne et délabrée, mais assez longue (250 m), commence à la rue du Pène, traverse la rue du Houblon et aboutit à la rue Notre-Dame-du-Sommeil, 71. Elle fut tracée vers 1855 sur les terres marécageuses d’un sieur Van den Branden. Des créations d’égouts la rendirent habitable. A l’origine, elle s’arrêtait dans les champs, à quelque 80 m de la rue Notre-Dame du Sommeil, non loin de la longue impasse du Coin du Diable, très mal famée. En 1873, son extrémité fut reliée par deux coudes au fond de l’impasse du Coin du Diable, à la suite de démarches de la famille Van den Branden, et la vieille impasse perdit son nom pittoresque pour devenir « rallonge » de la rue Van den Branden. » (Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, p. 337).
Ensuite, au 20ème siècle, le nom de « Coin du Diable » fut également appliqué à la rue Notre-Dame-du-Sommeil : « Près de la porte de Ninove, une longue rue irrégulière joint le boulevard Barthélémy à la rue des Chartreux. C’est la très vieille artère de Notre-Dame-du- Sommeil, onze Léverâ van Voekstroêt, comme l’appellent certains, Den Deuvelshoek (le Coin du Diable), comme disent presque tous les habitants de ce curieux quartier. » (Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, p.199). Le nom de « Notre-Dame du Sommeil » rappelle l’existence d’une petite chapelle qui, vers 1600, était érigée en plein champs (bien avant la création de la rue donc) et abritait une madone vénérée par les personnes souffrant d’insomnie. Les noms Den Deuvelshoek et « Coin du Diable », sont, quant à eux, bien peu usités de nos jours.
A l’époque où Louis Quiévreux l’évoque dans son « Bruxelles, notre capitale », soit au tout début des années 1950, le « Coin du Diable » connaît des travaux d’assainissement et nombre d’habitants ont d’ores et déjà quitté le quartier. Quant à ceux qui y vivaient encore, ils attendirent jusqu’à la fin, avec la résignation des humbles, la disparition complète de leur quartier et de sa mémoire elle-même.
Le « Coin du Diable » et, plus généralement, ce que l’on appelle couramment à Bruxelles le « quartier du canal », n’en fut pas revitalisé pour autant. La population changea, mais le quartier n’en garda pas moins une réputation non-galvaudée de quartier paupérisé. Il existe toutefois aujourd’hui une volonté régionale d’assainir réellement et de réaménager, d’un point de vue immobilier, ce quartier encore partiellement délabré.
Aussi, peut-être que celles et ceux qui, tentés par un habitat au centre-ville, décideront de s’installer au « Coin du Diable », voudront aussi connaître l’origine de l’inquiétant nom de leur quartier. C’est ce que nous nous proposons de leur apprendre.
2. La légende du Coin du Diable.
Le célèbre démonologue et libraire-imprimeur champenois, Jacques Collin De Plancy, auteur d’un non-moins célèbre Dictionnaire infernal, séjourna plusieurs fois à Bruxelles. Il y vécut entre 1830 et 1837 et fut également l’auteur d’une Histoire du Manneken Pis racontée par lui-même (1824). On prétend parfois que ses démêlés avec l’Eglise, pour cause de pensée trop libre, ne constituent pas la seule raison de son intérêt pour Bruxelles, mais qu’il aurait été motivé par certains faits démoniaques, étranges ou réputés tels… Ainsi, Plancy se penchera-t-il notamment sur la légende du « Coin du Diable » que nous nous proposons de reproduire ici.
Au 17ème siècle, un architecte que, selon les versions de cette légende, on nomme Olivier ou Bernard Raessens, habitait, dit-on, une impasse aujourd’hui disparue de la rue Notre-Dame-du-Sommeil. Un jour, on le chargea de construire un pont et une écluse sur la Senne, entre les portes de Flandre et d’Anderlecht. Plus précisément, le pont devait être construit sur la Sennette-aux-Sables, derrière l’église de Molenbeek, alors que l’écluse du canal devait être édifiée, face au Petit-Château, au lieu-dit le « Chien-Vert », qui a d’ailleurs donné son nom à une rue de ce quartier.
Notre architecte se mit donc à la tâche, mais le terrain mouvant et marécageux de l’endroit lui causa bien des soucis. Certes, si l’on en croit Collin De Plancy, la première pierre de l’édifice aurait été posée le 28 avril 1658. Plusieurs magistrats bruxellois auraient d’ailleurs assisté à cette cérémonie, à savoir les sieurs Van Hecke, De Bruyne –père de l’architecte de la Grand Place de Bruxelles !- et Bassery. Une inscription aurait même témoigné de la présence de ces magistrats à la cérémonie, mais on ne sait, hélas, ce qu’est devenue la pierre commémorative sur laquelle elle était gravée. Qui sait si elle ne fut pas emportée par le Diable ?
Quoiqu’il en soit, notre malheureux architecte eut beau déployer toute l’ingéniosité dont il était capable, les travaux durent être interrompus, alors que son ouvrage n’était à peine réalisé que d’un tiers. Tout ce qu’il possédait fut englouti dans cette entreprise et même les ressources d’une jeune veuve qu’il projetait d’épouser n’y firent rien : notre architecte fut bientôt acculé à la ruine.
Mais par une sombre nuit aussi venteuse que pluvieuse, alors que le malheureux architecte rentrait chez lui, au comble du désespoir, il lui fut annoncé qu’un visiteur l’attendait. De fait, l’architecte trouva dans sa chambre un homme tout habillé de noir (ou de vert, selon les versions, le vert étant la couleur de prédilection des êtres féériques… !). Le visiteur annonça d’emblée à l’infortuné, qu’il connaissait la situation désespérée dans laquelle il se débattait en vain, puis lui proposa de lui venir en aide.
A l’écoute de ces paroles d’espérance, l’architecte tressaillit de bonheur et voulut saisir les mains de celui qu’il considérait soudain comme son bienfaiteur. Mais le visiteur tempéra bientôt son enthousiasme en lui apprenant que l’aide qu’il était prêt à lui accorder était conditionnelle.
Le visiteur accorda sur le champ une aide de 100.000 florins à l’architecte qui, dans sa naïveté, crut bon de clamer : « C’est le ciel qui vous envoie ! » A ces mots, l’inconnu fronça les sourcils et dit : « Non ! Pas le Ciel…Entendons-nous bien. Je vous donne dix ans. Au bout de ce terme, vous me suivrez où je voudrai. » Sur ces paroles, le Diable –car c’était lui…- tira de son portefeuilles les 100.000 florins promis et posa sur la table une feuille de parchemin et une plume d’or. Il ne restait plus à l’architecte que de signer le pacte diabolique mais il eut soudain un mouvement d’hésitation. Le Diable déposa alors un demi-million de florins sur la table et devant l’offre d’une telle somme, l’architecte ne put résister : il baisa les mains de l’inconnu, se saisit brusquement de la plume et signa le pacte diabolique. Le Diable disparut mais non sans avoir rappelé à l’imprudent architecte qu’il reviendrait dans dix ans pour l’emmener avec lui…
Tout à sa joie, notre architecte ne s’inquiéta guère de la terrible promesse qu’il venait de faire au Diable et, dès le matin, il reprit ses affaires avec entrain. Dès ce moment, tout lui réussit, ses affaires prospérèrent, il se maria et vécut joyeusement. Il se bâtit une petite maison de plaisance entre la porte de Flandre et celle du Rivage, où il put ainsi s’étourdir dans des parties de plaisir. C’est, selon Paul de Saint-Hilaire, cette maison que l’on nomma la « Maison du Diable » et l’on pouvait encore s’y rendre, dit-on, à la fin du 19ème siècle, par la rue du Chant-des-Grenouilles, aujourd’hui disparue (à ne pas confondre avec l’impasse du même nom située à Forest).
Mais le temps passe vite lorsqu’on vit dans le bonheur et bientôt neuf années furent écoulées. La peur commença à gagner l’architecte à l’approche de la date fatidique à laquelle le Diable devait apparaître pour l’emporter au fond des Enfers. Le malheureux ne dormait ni ne mangeait plus. La seule vue du pont de la Grande-Ecluse, construit avec l’aide de Belzébuth, le faisait frémir d’effroi et son épouse le surprit à plusieurs reprises en train de sangloter amèrement.
L’architecte ne pratiquait plus depuis cette nuit infernale durant laquelle il fit la rencontre du Diable, incapable qu’il était désormais d’entrer dans une église sans s’y trouver mal. Mais le soir fatal où le Diable devait venir le chercher, il organisa un repas dont l’un des convives n’était autre que le chanoine de Sainte-Gudule, Jan Van Nuffel. A l’approche de l’heure fatidique, la terreur de l’architecte ne cessait de croître et il buvait beaucoup de vin pour se donner du courage.
A minuit, il envoya donc sa servante chercher d’autres bouteilles à la cave. A peine était-elle sortie de la pièce qu’elle aperçut, sur la dernière marche de l’escalier, un gros homme à la figure sombre et vêtu de velours vert. « Allez dire à votre maître que je l’attends. Il saura bien qui je suis », lança à la servante, affolée, le diabolique visiteur. Au comble de la terreur, l’architecte ne put plus se retenir et raconta toute l’histoire à sa femme et à ses convives bouleversés.
Le vicaire, sans se démonter, proposa alors de faire monter le visiteur. Le Diable parut, tenant à la main le pacte signé par l’architecte auquel il dit simplement : « Je viens te prendre ». Le vieux prêtre intervint à ce moment pour rappeler à Belzébuth qu’il avait sur lui quelques pouvoirs puis dit : « Ayez l’amabilité, Monsieur Belzébuth, d’accorder un peu de répit à mon ami, le temps pour vous de compter les grains de millet que contient ce verre » (Quiévreux) dont le prêtre renversa sur le sol le contenu. Pendant que le Diable, grinçant des dents, comptait les grains de millet (ou de maïs) avec, il faut le dire, une vitesse surprenante, Jan Van Nuffel fit signe de s’approcher à un enfant de chœur portant un bénitier dans lequel le chanoine versa les quelques grains qui restaient (à moins, selon les versions, qu’il n’ait aspergé d’eau bénite les quelques grains restants répandus sur le sol). A peine Belzébuth eut-il touché les grains bénits qu’il poussa un grand cri de douleur avant de disparaître. Ainsi fut sauvé l’imprudent architecte.
Depuis ce temps, le Pont de l’Ecluse, situé en face du Petit-Château, a reçu le nom de « pont du Diable », Paul de Saint-Hilaire établissant en outre un parallèle avec celui de Saint-Cloud, près de Paris.
On dit aussi que le Diable dupé aurait fui sous la forme d’un chien vert et que c’est de là que viendrait le nom de la rue du Chien vert qui joint l’écluse au Pont du Diable.
Ensuite, Belzébuth devint, de par le vœu des gens de ce quartier, un héros comique de festivités qui se déroulaient tous les ans, le 20 août, et ce jusqu’à la seconde guerre mondiale.
3. La Fête du Diable.
La Fête du Diable se déroulait jadis aux alentours du 20 août et, à cette occasion, personne ne travaillait dans le quartier de la rue Vandenbranden, même les vendeuses de caricoles (genre d’escargots à coquille noire qui fut longtemps l’un des joyaux de la gastronomie populaire bruxelloise !) chômaient ce jour-là.
On revêtait son costume de fête et on s’en allait danser à tous les carrefours.
Venait le moment d’aller chercher, en grande pompe, l’effigie de Belzébuth qui se trouvait dans un estaminet, un temps nommé, assez logiquement, le Café du Diable. Cet estaminet fut jadis tenu par un certain Goebriel.
L’effigie de Belzébuth ressemble à un diable haut encorné, fait de cuir, revêtu d’un manteau noir et affublé de médailles. Aujourd’hui encore, cette effigie est visible au Musée de Bruxelles, à l’étage supérieur de la Maison du Roi, située sur la Grand-Place.
La cérémonie publique était présidée par le « bourgmestre » du « Coin du Diable » et comportait trois actes : l’enterrement, le baptême et le mariage du Diable.
Belzébuth était d’abord promené dans un véritable corbillard. Derrière la charrette marchaient des pleureuses, soit les six commères les plus réputées du quartier portant des noms issus des traditions populaires locales tels que Scheil Né (=la Bigle), Binette Neus (=Barbe au grand nez), Treene de Spons (=Catherine à la figure grêlée) ou encore Manke Maree (=Marie la Boiteuse)… C’est ainsi qu’on enterrait le diable de l’année écoulée.
Ensuite, ressuscité, le diable de l’année nouvelle était emmené à son baptême (ce qui peut paraître étrange pour un diable, nous en conviendrons !), puis à son mariage.
Les pleureuses se métamorphosaient alors en joyeuses chanteuses et troquaient leurs voiles de deuil contre des manteaux. Et pendant que l’on banquetait, que l’on dansait et que l’on buvait sec, on amenait le Belzébuth nouveau dans un landau, encadré par un parrain et une marraine. Venait ensuite le simulacre de mariage de la diabolique effigie.
Lors de ces festivités, tous les gens du quartier collaboraient pour décorer le quartier : on pendait notamment, de maison en maison, des bouquets de feuilles de poireaux. Les jeunes voyous et bagarreurs du coin remplissaient la mission de videurs, chargés d’empêcher les éventuels perturbateurs de semer le trouble. Ainsi affrontaient-ils notamment les Marolliens venus des hauteurs de la Porte de Hal pour en découdre avec ceux du Canal.
Un des derniers présidents de la Fête du Diable fut un certain Polle de Neus (=Léopold au Nez ou « avec son nez »), le père d’une Madame Van Couter qui, au début des années 1950, alors que les festivités du « Coin du Diable » n’étaient déjà plus qu’un souvenir, tenait le Café du Diable, déjà évoqué.
4. Le crime du Coin du Diable.
Un jour funeste, un certain Lambert Ernst, repris de justice, rencontra, dans un infâme taudis de la rue Notre-Dame-du-Sommeil, les époux Van Praet. Ce fut vraisemblablement là le point de départ de la mise sur pied d’une bande de malfrats.
Ernst en devint le chef et recruta des truands, tant à Molenbeek qu’à Koekelberg. Cette bande écuma durant des années la campagne située à l’ouest de Bruxelles. Mais c’est un soir du mois d’avril 1849 qu’Ernst et sa bande allaient commettre le pire de leurs forfaits.
Ils sortirent de Bruxelles vers dix-huit heures pour se rendre à la ferme des époux Desmedt, à Dilbeek. Ils parvinrent à pénétrer dans ladite ferme en faisant un trou dans le mur d’argile. Les malfrats s’engouffrèrent dans la brèche et Ernst se glissa jusque dans la chambre des Desmedt.
Le truand, armé d’un coutre de charrue trouvé en chemin, s’avança vers le lit des Desmedt profondément endormis. Il porta le premier coup au mari et le second à son épouse, puis continua son horrible besogne, frappant à coups redoublés.
Les criminels emportèrent une somme de 300 francs, des vêtements, une croix d’or et 38 kilos de lard. Ils se partagèrent ensuite le butin et fêtèrent indignement leur criminel exploit à grands coups de genièvre et de faro.
Bientôt, toutefois, les neuf membres de la bande (six hommes et trois femmes) furent arrêtés et ils comparurent devant les assises du Brabant.
Le 18 septembre 1850, Lambert Ernst monta sur l’échafaud et, pour l’occasion, le bourreau François Jean Boutquin inaugura une nouvelle guillotine !
Lorsqu’on annonça à Ernst que sa dernière heure était venue, il s’en réjouit publiquement et lorsqu’on lui offrit les « secours de la religion », il répondit que tout cela n’était que balivernes ! Et on dit qu’il marcha vers la mort en chantant et en riant, faisant des grimaces à la foule, tandis que l’aumônier pleurait…
Le couperet tomba et Ernst finit là sa criminelle carrière.
Eric TIMMERMANS.
Bruxelles, le 19 juillet 2012.
Sources : Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 195, p. 199-205, 319 / Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 239 & 337 / Histoire secrète de Bruxelles, Paul de Saint-Hilaire, Albin Michel, 1981.
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