François Anneessens

anneessens

 

C’est un colporteur Bruxellois qui servit de modèle à Thomas Vinçotte pour la statue.

Cette dernière qui fut inaugurée en 1889 en présence d’une foule énorme.
Source : programme de la kermesse de 1960 – J. COPIN.

 

 

                                    LA RESISTANCE D’ANNEESSENS

 

 

 

1. Une place et sa statue.

 

Si on longe le boulevard Lemonnier, sur le trottoir de droite, en venant de la Bourse, on échoue inévitablement sur une place au milieu de  laquelle se dresse une statue somme toute aussi anodine et banale que ne l’est ce quartier devenu sans réel intérêt, celle d’un certain François Anneessens, Doyen des métiers de Bruxelles. Celui-ci, comme son nom l’indique, a donné son nom au lieu.

Rappelons toutefois que cette place se nommait jadis « place du Vieux Marché ». Or, si vous évoquez ce nom aujourd’hui, à Bruxelles, personne ou presque ne l’associera à la place Anneessens, mais bien à la place du Jeu de Balle située dans le quartier de la rue Haute. Il se trouve qu’à l’origine, le « Vieux Marché de Bruxelles » était établi sur l’actuelle place Anneessens. Ceci explique cela.

 

Dès l’an 1639, date à laquelle la ville autorisa l’installation en ce lieu d’un « marché perpétuel de vieilleries », celui-ci se tint, sur une surface de terre battue, tous les jeudis et vendredis, de l’aube à la nuit tombée. On y tenait commerce de vieux vêtements ainsi que de brocante.

 

Le 27 mai 1812, sous le Ier Empire, autorisation fut officiellement donnée aux fripiers de s’établir et d’étaler sur les voies publiques, jusqu’à la rue d’Anderlecht. Les marchands de « brol » (bric-à-brac, en bruxellois) firent leur ce quartier qui eut longtemps la réputation d’être le paradis des brocanteurs.

 

La place du Vieux Marché fut entièrement pavée en 1842 et devint, en 1870, la place Joseph Lebeau. En 1873, il semble que la vue de ce marché populaire commença à choquer les regards des édilités et des élites bruxelloises, au point qu’elles décidèrent de transférer den â met (le Vieux Marché, en bruxellois) à la place du Jeu de Balle. Cachez cette plèbe que je ne saurais voir. Et ainsi fut-il fait.

 

En 1889, on décida d’ériger sur cette place une statue de François Anneessens qui allait désormais, tout naturellement, donner son nom au lieu. Certes, me direz-vous, mais sur quelle base a-t-on pu recréer le visage de cet Anneessens dont vous ne nous avez encore rien dit ? Prenez patience, il me faut d’abord vous expliquer l’origine du visage de la statue : c’est simple, on ne le récréa pas, on le créa sur base d’un modèle. Et quel modèle ! De fait, le visage que l’on a donné à la statue d’Anneessens (œuvre du sculpteur Thomas Vinçotte) n’est autre que celui d’un certain Bernard Braekman, marchand ambulant de « caricoles » (petits escargots autochtones de couleur noire, que l’on sert bouillis) qui était tellement fier d’être ainsi passé à la postérité qu’il se faisait lui-même appeler Anneessens ! En cette année du centenaire de la Révolution, grâce à Bernard Braekman, le bon peuple de Bruxelles reprenait possession de cette « place du Vieux Marché » dont on avait cru bon l’évincer une quinzaine d’années plus tôt.

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Merci à Raymond Van Thournout pour l'image

Bien que le Vieux Marché ait été transféré à la place du Jeu de Balle, comme nous l’avons dit, la population bruxelloise continua longtemps à désigner la place Anneessens sous le nom de « Vieux Marché ». Cet usage s’est totalement perdu de nos jours.

 

2. Vous avez dit « caricoles » ?

 

Au fait, puisque nous en sommes à parler de « caricoles » (ou karikol, karrekol, karakol…), il convient de remettre les pendules à l’heure. Aujourd’hui, en déambulant dans les rues de Bruxelles, surtout à la saison touristique, vous pourrez voir nombre de vendeurs d’escargots, mais ne vous y trompez pas, il ne s’agit là que rarement de vraies « caricoles ». Ce terme désigne précisément les bigorneaux (de couleur noir) et plus précisément l’espèce Littorina littorea, et non point les buccins qui sont cinq fois plus gros. Il arrive toutefois de plus en plus souvent, hélas, que l’on use du terme « caricoles » pour désigner les buccins ou bulots (Buccinum undatum). Certes, depuis le XVIe siècle, suite au percement du canal de Willebroeck qui relie Bruxelles au Rupel, les Bruxellois ont pris l’habitude de consommer nombre de produits de la mer et pas seulement des bigorneaux. Toutefois, dans la nomenclature bruxelloise de cette gastronomie marine, les gros buccins n’ont jamais porté le nom de « caricoles » mais vraisemblablement celui, particulièrement étrange, de chenuesekluete, c’est-à-dire…testicules de chinois (« Caricole », wikipédia, 25 mai 2010). Ce sont ces derniers, cuits dans un bouillon relevé, que l’on vous sert aujourd’hui le plus généralement dans les rues de Bruxelles. Quant à savoir d’où nous vient ce nom de « caricole » : « Ne recherchons pas dans le dictionnaire le nom de ce dernier vocable. Il a été conservé au quartier des marolles depuis l’occupation espagnole et désigne cette variété d’escargots connue en France sous le nom de « petits gris ». » (Le Vieux Koekelberg, Folklore brabançon n°151, sep. 1961, Joseph De Mul, p. 371)

 

3. Anneessens : d’une rue l’autre.

 

On connaît également une « rue Anneessens », que l’on trouve à peu de distance de là, entre la rue de la Senne et la place du Jardin aux Fleurs.

 

Toutefois, ce ne fut pas la première artère bruxelloise à porter le nom de l’héroïque Doyen des métiers de Bruxelles. De fait, ce sont les révolutionnaires français qui, débaptisant systématiquement toutes les appellations faisant référence à la religion ou à la noblesse, décidèrent de rebaptiser la rue d’Arenberg du nom d’Anneessens. De fait, la résistance de celui-ci au pouvoir impérial autrichien donna aux révolutionnaires l’idée de lui rendre hommage en tant que héros du peuple, à l’exemple d’un Etienne Marcel (prévôt des marchands de Paris qui, au 14e siècle, prendra la tête d’un mouvement réformateur cherchant à instaurer une monarchie contrôlée ; Etienne Marcel a donné son nom à une station du métro parisien et une statue équestre a été élevée en son honneur, près de l’Hôtel de Ville de Paris) qui devint un mythe républicain à la fin du XIXe siècle. Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, l’image que l’on a voulu donner de ces personnages correspond vraisemblablement peu à leur réalité historique véritable.

 

En 1814, lorsque les Français furent contraints au retrait, le nom des d’Arenberg retrouva la place sur la plaque de rue (qui prolonge les rues de l’Ecuyer et de Loxum) qui lui est encore dédiée aujourd’hui. Exit donc, François Anneessens, l’ « homme du peuple » !

 

Il fallut ensuite attendre l’année 1851 pour que le Conseil communal de Bruxelles songe enfin à honorer à son tour la mémoire d’Anneessens, en donnant à une « rue du Moulin », qui avait été tracée dans les années 1840 et qui se situait dans le quartier de l’île Saint-Géry, le nom d’Anneessens qui est encore le sien aujourd’hui. La rue Anneessens ne sera entièrement bâtie que vers les années 1880-1890.

 

Mais qui était François Anneessens ?


4. François Anneessens.

 

François Anneessens (1660-1719) était ardoisier-tourneur de son état et le Doyen des métiers de Bruxelles. Il était membre du corps de métier connu sous le nom de Quatre-Couronnés, auquel appartenait la maison n°18 de la Grand-Place dite « la Colline », il était aussi capitaine du Grand Serment des Arbalétriers et membre du conseil de fabrique de l’Hôpital Saint-Jean. Anneessens vécut rue de l’Hôpital (n°17).

 

A cette époque, Bruxelles faisait partie des Pays-Bas autrichiens et dépendait de l’autorité de l’empereur Charles VI. Ce dernier nomma, comme gouverneur général, un homme du nom d’Hercule Turinetti, marquis de Prié, qui devait se montrer particulièrement maladroit dans l’exercice de ses fonctions. Comme les métiers refusaient catégoriquement de renoncer à leurs anciens privilèges et qu’on voulait les y forcer, une insurrection populaire éclata à Bruxelles, en 1718. Devant cette forte réaction bruxelloise, Turinetti céda temporairement aux exigences de la foule, puis revint sur les concessions qu’il avait faites avant, finalement, de faire arrêter François Anneessens.

 

Le nom de Borgval est aujourd’hui encore donné à une rue du centre de Bruxelles qui se situe dans le prolongement de la rue des Pierres, au-delà du boulevard Anspach. Cette artère, qui communique avec la rue et la place Saint-Géry, est généralement considérée comme le berceau de la ville de Bruxelles. Or, c’est également dans cette rue, qui était jadis une impasse, qu’au temps d’Anneessens se réunissaient, dans un estaminet nommé « La Lanterne d’Or » (Luytens) ou « Borgval » (Bochart), les représentants des métiers de Bruxelles. Et c’est là, dit-on, que se trouvait François Anneessens, le doyen des métiers, lorsqu’il fut arrêté et reçut l’ordre de se rendre chez le marquis de Prié.

 

Aujourd’hui encore, la « Tour du Coin », un vestige de la première enceinte situé au coin du boulevard de l’Empereur et de la rue de Rollebeek, porte le nom de « Tour Anneessens » parce que l’on suppose que le Doyen des métiers de Bruxelles y fut emprisonné, alors qu’en toute logique, il a vraisemblablement été incarcéré, du 14 mars au 19 septembre 1719, dans la Steenpoort (=Porte de pierre), soit l’une des sept anciennes portes, aujourd’hui toutes disparues, de la première enceinte de Bruxelles, qui s’élevait jadis au bas de la rue de Rollebeek. De fait, avec l’Amigo, la Steenpoort constituait alors l’une des deux prisons de Bruxelles.

 

Pour l’anecdote, ajoutons que c’est dans la Steenpoort, qui était reliée par des couloirs à la « Tour du Coin », qu’était, en outre, organisée la torture des prisonniers, raison pour laquelle on l’avait surnommée, en bruxellois, Pijntorre, la « tour des douleurs ».

 

Finalement, les doyens acceptèrent de payer le nouvel impôt mais Anneessens ne voulut rien entendre et continua de résister, aussi fut-il condamné à mort.

 

Le 19 septembre 1719, François Anneessens était décapité sur la Grand place, devant la Maison du Roi, puis inhumé en l’église Notre-Dame de la Chapelle. Son mémorial se trouve contre le pilier d’entrée de la chapelle du Saint Sacrement.

 Eric TIMMERMANS.

 
Sources : Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p. 18, 153-154, 325. / Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995 / Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Ils ont choisi Bruxelles, Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004 / Promenades bruxelloises, la première enceinte, Ville de Bruxelles, Cellule Patrimoine historique.

Commentaires

  • Le sculpteur avait pris comme modèle un marchand ambulant de "caricoles", Bernard BRAECKMAN, lequel en avait conçu un tel orgueil qu'il se faisait appeler Anneessens.

  • "(2e envoi de ce message car je n'ai pas eu de confirmation pour l'envoi du premier) On écrit souvent que lorsque Victor Hugo et Juliette Drouet s'installèrent à Bruxelles après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, Juliette logeait dans la maison qui abrite aujourd'hui la librairie Tropismes située au n° 11 de la Galerie des Princes, entre le restaurant de l'Ogenblik, côté rue des Dominicains, et le n° 13, côté Galeries du Roi et de la Reine. Cependant dans une lettre à Victor Hugo datée du 8 mai 1852 Juliette précise qu'elle habite au 3e étage du n° 10. Ce serait donc de l'autre côté de la galerie. Or je trouve sur la façade de la maison en face de la librairie un n° 6 et, en allant vers les Galeries du Roi et de la Reine, un n° 8, mais pas de n° 10. Sauriez-vous où, exactement, se situait ce n° 10? Logiquement - à supposer que la numérotation n'a pas changé - ce serait la maison qui fait le coin avec les Galeries du Roi et de la Reine. A noter qu'à l'époque on appelait la Galerie des Princes "Passage du Prince" et que c'est cette appellation-là qu'utilise Juliette dans sa lettre à Victor Hugo. A noter aussi que les annuaires de l'époque indiquent que les amis chez qui elle logeait, les Luthereau (Jean Luthereau, imprimeur et lithographe), étaient bien installés au n° 10 de ce passage et nullement au n° 11."

  • "2e message au sujet de Juliette Drouet à Bruxelles Décidément la numérotation ancienne du Passage du Prince, aujourd'hui Galleries des Princes, ne correspond pas à celle d'aujourd'hui. Après l'envoi de mon premier message, je trouve une lettre d'Ernesta Grisi à Gérard de Nerval datée de "Bruxelles 26 octobre 1850 / Passage du Prince n° 5" (source https://books.google.be/books?id=f02m3m8-JXcC&pg=PA18&lpg=PA18&dq=%22passage+du+prince%22+bruxelles+nerval&source=bl&ots=3Pbwhh0fh3&sig=zq-v6xEjl35Y1CAmb-0nwrXDMAE&hl=en&sa=X&ved=0ahUKEwi4h_OwrczUAhXBJVAKHcIdCtkQ6AEIJDAA#v=onepage&q=%22passage%20du%20prince%22&f=false) Sans me rendre sur place pour vérifier, je crois qu'il n'y a aucune trace aujourd'hui d'un n° 5 dans la Galerie des Princes. Se peut-il que ce numéro, comme le n° 10 indiqué par Juliette Drouet, correspondait à un numéro d'appartement et non à un numéro de maison? Mais je ne le crois pas puisque Juliette habitait un appartement au 3e étage appartenant à ses amis les Luthereau et que l'adresse de ceux-ci, qui n'habiaient certainement pas le même appartement qu'elle, était bien au n° 10 passage du Prince, selon les annuaires de l'époque."

  • Bonjour.

    Pour ce qui est de Juliette Drouet, voilà ce qu'en dit Daniel-Charles Luytens dans son "Ils ont choisi Bruxelles". En 1851, elle s'installe Galerie (ou Passage) du Prince au n°11bis, chez les Luthereau. Hugo, lui, s'installe à l'Hôtel de la Porte Verte (rue de la Violette). Juliette quitte ensuite le ménage Luthereau, Hugo lui louant un appartement meublé situé dans la même galerie, mais, au n°10.

    Ajoutons que Tropismes occupe les n°s 7 à 11 de l'actuelle Galerie des Princes. L'espace occupé par l'Ogenblik (qui me semble avoir été repris récemment) étant le n°1, le n°5 serait donc l'édifice mitoyen de Tropismes, situé vers la rue des Dominicains. C'est donc là qu'aurait habité Nerval (aucune trace de sa présence Galerie des Princes ou du Prince chez Luytens, cependant).

    Quant au n°1, il fait le coin, lui aussi, de la Galerie des Princes et de la rue des Dominicains (on le situe au n°1 Galerie des Princes, même si une porte (condamnée au temps de l'Ogenblik ?) donne sur la rue des Dominicains. Il est donc probable qu'il en est également ainsi pour le n°10 (bien que je ne vois aucune ouverture côté Galerie des Princes), situé au coin des Galeries des Princes et du Roi, là où était jadis installé le magasin de disques "La Voix de son Maître" dont l'adresse est située...au n°14, Galerie du Roi.

    Au gré de l'évolution de l'urbanisme et des commerces locaux, la numérotation a probablement changé, à moins qu'elle ne soit simplement occultée, comme cela semble être le cas pour le n°5 (si les 7-11 existent, de même que le 1, le 5, même s'il n'est plus visible, est forcément entre les deux...).

    Bref, c'est effectivement un fameux casse-tête apparemment ! ;-)) Pour toute certitude, le mieux serait de s'adresser à l'administration communale de la Ville de Bruxelles (cadastre) (*), au risque de se voir condamner aux suppositions et spéculations diverses.

    (*)Administration communale de la Ville de Bruxelles et non administration régionale bruxelloise (SPRB), à ne pas confondre, si vous n'êtes pas au fait des particularités belgo-bruxelloises ! ;-)

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